vendredi 7 mai 2021

Assis sur un muret

 




Assis sur le muret, j'étalais devant moi :

deux carnets d'écriture,

un carnet de croquis,

le numéro de janvier des "Lettres françaises",

un crayon et un stylo, noir de préférence.


Dans le pré devisaient deux jeunes anglaises.

Sur le même muret un couple parlait fort en espagnol

(mais peut-être est-ce naturel

que je doive tendre l'oreille pour entendre l'anglais

tandis que l'espagnol envahissait tout l'espace)

leur enfant dormait cependant dans sa poussette

devant eux.


Une s'en vient promenant son chien.

Son chien qui s'approche et s'arrête.

Je lis dans son regard :

"Vous êtes écrivain ?"

Le mien lui répond :

"Je ne sais pas !"


Est-ce qu'écrire nous fait écrivain ?

C'est une bien étrange question, 

à l'heure où tout est jugé

sur critère de revenus

donc de rentabilité pour les uns

de ruine pour les autres.


Est-ce qu'écrire me fait écrivain ?

Je ne sais pas.

Je ne saurai jamais.

Quelle importance ?


Xavier Lainé


7 mai 2021


jeudi 6 mai 2021

J'aurais pu

 



J'aurais pu, savez-vous ?

J'aurais pu jouer des coudes pour être au premier rang.

J'ai toujours préféré la place près de la fenêtre,

pour regarder les oiseaux voler au-dessus de la cour, 

le vent caresser les feuilles des platanes,

bousculer les feuilles mortes dans la cour.


J'aurais pu, savez-vous ?

Si j'avais eu l'esprit moins rêveur.

Si je n'avais pas eu cette manie

d'être toujours hors sujet.


Hors, 

je suis hors et en grand éparpillement.

Parfois j'ai bien du mal à me rassembler, 

peut-être aussi à me ressembler.

Alors je me tais, 

je m'en vais errer sur les chemins solitaires de l'aube, 

histoire d'être hors tranquille.


Je n'ai rien à voir ni à faire

avec toute cette agitation.

Si j'ai besoin de lumière, 

ce n'est pas pour briller :

c'est juste pour éclairer la page 

où je lis, surtout, écris, un peu.


J'aurais pu, savez-vous ?

Mais j'pouvais point.


Xavier Lainé


6 mai 2021

mardi 4 mai 2021

Je n'sais pas faire

 



Vous me voyez ?

Vous ne me voyez pas !

Je suis toujours dans l'ombre d'un livre,

coincé entre deux pages de rêves,

dilué dans une prose infinie

envolé sur des vers merveilleux.


Vous ne me voyez pas.

Je navigue entre deux eaux, 

dans des petits matins brumeux.

Je me fonds entre les racines d'un arbre, 

j'en étreins troncs et ramures, 

oubliant dans la tendresse

l'âpre survie et l'envie d'apparaître.


Je ne suis que mon ombre

qui ne sait pas se montrer

qui ne sait pas briller 

aux yeux d'un monde sans...

Sans quoi ? Ne saurais dire, 

sinon que je n'y trouve pas 

havre de paix où me déposer, me reposer 

tant vertige m'étreint d'en voir tant

qui posent leur nom et leur portrait

sur des mots infiniment plus brillants

que tous ceux qui me traversent

dards brûlants sous ma peau désoeuvrée.


Xavier Lainé


4 mai 2021


lundi 3 mai 2021

A quoi bon ?

 




Je voudrais savoir rallumer les lumières.

Je voudrais savoir éliminer les doutes qui me montent à la gorge.

Je voudrais savoir vivre encore et non survivre.

Je voudrais savoir renouer avec une joie de vivre perdue depuis longtemps.

Mais...

Alors je reste, dans le silence et la compagnie de mes livres.

J'écris sur des pages illisibles des histoires posthumes.

Dans l'attente d'un printemps qui refleurirait notre humanité


Xavier Lainé

3 mai 2021

samedi 1 mai 2021

Rouge misère 33 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 3)

 




Il a un nom qu’il ne faut pas dire, sinon sous le manteau.

Un imprononçable car le dire c’est déjà lui retirer son masque.

C’est sacrilège de retirer le masque de celui dont il ne faut pas dire le nom.

Dont il ne faut pas dénoncer les exactions.

Dont il faudrait attendre qu’il s’adapte à toutes les conséquences de ses propres crimes.

Alors tu attends comme tout le monde.

C’est un jour sombre où des gens meurent.

Pas si nombreux que ça, ceux qui meurent.

Mais ils meurent faute de soin.

Essentiellement faute de soin.

Hier on te mitraillait sur une barricade.

Désormais on te laisse crever, de faim ici, de noyade là, de froid ailleurs.

Plus besoin de mitraille, il suffit de supprimer des lits d’hôpitaux, de ne plus payer les soignants sinon avec lance-pierre.

Ha ! Si seulement ils pouvaient rétablir l’esclavage mais à moindre frais !

C’est à dire que tu sois salarié, corvéable à merci dans ton chez toi, devant ton écran, disponible à toutes heures, mais sans salaire.

Car c’est encore trop de payer des gens, et puis pour le bien-être de la planète, ce serait bien de l’alléger de quelques millions de personnes.

Les pauvres, on le sait se reproduisent plus que les riches, alors multiplions les pauvres : ils feront la chair à canon de leur productivité.

Concentrés comme poulets en batterie dans des logements de promiscuité, ils seront faciles à contaminer.

Il resteront devant leur écran plat, dans leur vie plate, pensées à l’unisson.

Que tu puisses espérer une amende honorable de leur part, c’est te mettre le doigt dans l’oeil avec interdiction d’exprimer ta douleur.

Sans renversement du capital et de sa domination, il n’est aucune commémoration possible.

Réveille-toi, c’est l’heure !


Xavier Lainé


31 mars 2021 (4)


vendredi 30 avril 2021

Rouge misère 32 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 3)

 




Tu ne sais pas comment mais eux ils savent, mieux que toi.

Alors, docile, tu vas te calmer avec un paquet de chips indestructible devant ton écran plat, avec ton cerveau rendu de même pour écouter Jupiter te dire ses décisions.

Quel bel homme, si jeune, qui sait te protéger du pire.

Le pire est derrière le masque mais tu rêveras quand même de baiser avec, ou de te faire baiser, mais c’est une autre histoire.

La journée n’est pas finie.

L’aube pointe son triste nez.

Tu occupes l’espace de piles de livres lus et non lus.

Tu navigues des uns aux autres sans trop savoir que faire de tes connaissances.

Tu te tais pour ne pas avoir l’air de créer des « polémiques ».

Tu te tais car, une fois le monde rendu aussi plat que l’écran sur lequel tu écris, tu ne vois pas vraiment de quels mots allumer la mèche.

Tu sais, seulement qu’il faudrait bien qu’enfin ça explose, non pour accomplir une « révolution », mais pour vraiment passer à autre chose.

Tandis qu’une multitude masquée rêve de se faire baiser par Jupiter, tu t’imagines déboulonnant la statue pour la jeter à l’océan.

Tandis qu’ici et là, de piètres esprits « commémorent » la commune, mais juste elle, hein, faut pas abuser avec 93, 30, 48, et puis 47 et puis 68, et puis…

Et puis plus rien, juste des gilets soulevant un instant le couvercle, laissant échapper un maigre filet d’espoir, juste avant que ne se répande le virus de la soumission absolue devant l’ennemi invisible par déni.

Il a un nom, le virus qui se répand depuis des siècles, et que des communards audacieux ont tenté de renverser, avant de tomber sous les balles versaillaises.

Il a un nom et des pilotes, des capitaines d’industrie et de finance, des présidents et des ministres et domine le monde en le menant à sa destruction sans état d’âme.


Xavier Lainé


31 mars 2021 (3)