lundi 25 janvier 2021

Sourde colère 5 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 1)

 




C’est beau un paysage enneigé.

C’est beau et ça te met une fois de plus au chômage.

Q’un flocon apparaisse et c’est panique générale.

A croire la venue de l’hiver anormale.


Je vous attend depuis trois heures et personne ne vient.

Certains préviennent et d’autres non : quelle importance ?

On ne s’étonnera pas de la diffusion d’un virus, puisque votre santé passe après les flocons.

Je pourrais vous téléphoner, prendre de vos nouvelles, je n’en ai plus envie.

Puisque c’est tout le respect en lequel vous tenez mon travail et ma présence à vos côtés.

Restez chez vous. Surtout restez chez vous.

Ne prenez pas le risque de glisser, de vous casser un membre et surtout pas celui de prévenir de votre décision.


Puis-je vous faire une demande ?

Surtout ne vous mettez pas à vos fenêtres pour applaudir les soignants.

Ils ne demandent rien.

Sinon de pouvoir travailler, vivre de leur travail, avec un minimum de décence, et d’être respectés pour le bien qu’ils vous apportent.

Vos applaudissements, quand depuis des années vous réagissiez si peu à l’hécatombe et à la désertification, sont assez mal venus.


Il est vrai que nous aussi, nous avons notre part de responsabilité : nous avons abandonné tout ce qui aurait pu vous rendre moins bêtes.

Nous avons, globalement, accepté de nous ranger où on voulait nous ranger, nous réduire : de bons petits techniciens de machines corporelles de plus en plus abîmées.


Xavier Lainé


4 janvier 2021 (2)


dimanche 24 janvier 2021

Sourde colère 4 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 1)

 




Le ressenti ment.

Mais voilà qu’à nous abreuver d’informations, le ressenti vacille et ment.


Te voici déboussolé, ne sachant plus que penser, croire, rêver.

Tu t’agites, tu brasses de l’air, tu te persuades exister dans ce mouvement perpétuel.

Tu t’oublies dans cette vague qui te submerge, t’empêche de réfléchir par toi-même.

Tu surfes juste avant de te laisser engloutir.


Les propos s’ajoutent aux propos.

Tu noircis des pages sans intérêt.

Elles sont la vague preuve qu’un jour tu fus.

Pas futé mais tu fus.


Je parle au passé, depuis cet au-delà du temps qui nous force à courir.

Courir, perdre son temps à le gagner, faire comme-ci ou comme ça, histoire d’être dans la voie conforme.

Tu oscilles entre ressenti et ressentiment.

Tu t’échappes dans les volutes d’une pensée impossible à maîtriser.

Grâce à elle tu ne tombes ni d’un côté ni de l’autre.

Que t’importe d’être lu, d’être compris ?

L’important est ailleurs : dans ce ciel noir qui couvre l’aurore de ses tristes menaces, dans les racines accueillantes d’un chêne qui t’attends quelque part.


Ça râle fort lorsqu’il faut se lever de bonne heure pour cueillir les olives.

Ça râle fort dans cet effort de se plonger ne serait-ce qu’un instant, dans notre vraie nature.

Que sommes-nous si ne savons plus nous nourrir indépendamment des marchands ?


Xavier Lainé


4 janvier 2021 (1)


samedi 23 janvier 2021

Sourde colère 3 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 1)

 




Je ne brasse pas le désespoir.

Je voudrais ensemencer la terre et ses esprits,

Arroser d’amour chaque parcelle d’humanité.

Pour que germe un grand soleil où ne dominent que brumes.


À vous qui sans cesse posez bémols sur ma partition, 

Qui modulez en mineur nos vies qui se rêvent majeures,

Je dis et clame qu’il convient de vous poser muselière,

Comme celles que vous nous obligez à porter en distillant la peur.


Son vers est dans nos fruits, nos rêves en sont tristes.

Pas un regard de gaieté où vos messages passent,

Les yeux vont fatigués d’exister et vous n’en avez cure.

Il serait temps de vous déloger de vos palais.


Vos mots sont à l’unisson de ce ciel d’hiver,

Qui de gris en noir pleure sur les premières heures

D’une année qui n’ose s’affirmer en beauté

Une fois quitté les rives détestables d’un an heureusement disparu.


Mes mots bien sur suivent les vôtres de près,

Chaque phrase dite nous plonge en telles stupeurs

Qu’il est bien difficile de surmonter leur vague

Qui nous emporte sur des récifs acérés où s’écorchent nos vies.


Il faudrait déposer gerbes de poésie au creux des esprits,

La pluie en arrache les lambeaux aux poteaux d’ennui

Où la colle du dimanche les avait déposés.

La pluie est votre alliée, le soleil notre espoir.

Vous êtes oiseaux de nuit, nous naviguons au grand jour.


Xavier Lainé


3 janvier 2021


vendredi 22 janvier 2021

Sourde colère 2 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 1)

 







« Le sentiment s’impose partout que plus le monde devient, plus il paraît devoir devenir immonde, et cela précisément en ce qu’il semble être devenu impossible de le penser, et donc de le panser. »

Bernard Stiegler, Qu’appelle-t-on panser 1. L’immense régression. Éditions Les liens qui libèrent, 2018


Mille sept cent quatre vingt neuf

Il y eut un avant 

Il y eut un après


Mille neuf cent quarante cinq

Il y eut un avant

Il y eut un après


Mille neuf cent quatre vingt neuf

Il y eut un avant

Il y eut un après


Tout n’était que trompe l’oeil.

Ce qui est refusé un temps

Rejeté et abandonné par la porte

Revient par la fenêtre

À pas discrets.


Ainsi, chaque étape de l’histoire rêve d’un autre monde.

Parfois retrousse ses manches et parvient à faire trembler les bases de l’ordre établi.

C’est toujours sans compter les fâcheux férus de domination et de richesse.

Ainsi toujours les mêmes se retrouvent perdants.

Dindons d’une farce dont on leur explique les fourches nécessaires.


Xavier Lainé


2 janvier 2021


jeudi 21 janvier 2021

Sourde colère 1 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 1)

 





« L’histoire moderne commence – à des moments différents selon les lieux – quand le principe de progrès devient à la fois le but et le moteur de l'histoire. Ce principe est né avec l'ascension de la bourgeoisie en tant que classe ; il a été repris par toutes les théories modernes de la révolution. Au vingtième siècle, la lutte qui oppose capitalisme et socialisme est, au plan idéologique, un combat sur le contenu du progrès. »

John Berger, La cocadrille, éditions Points, 1996


Ne comptez pas sur moi pour les voeux pieux.

Vous savez, ces paroles qu'on dit parce qu'il faut les dire, ces mots prononcés même si on n'y croit pas.

Ne comptez pas sur moi pour les dire et les répéter.

Des années que ça dure et que tous les ans on recommence.

Des années que ça dure et qu'on attend d'un sauveur suprême qu'il satisfasse nos voeux.

Bien évidemment c'est le contraire qui se produit et nos voeux, s'ils retombent, c'est pour nous faire une vie toujours plus dure et difficile. Certains le savent plus que d'autres qui ont faim, se suicident, meurent au fond des mers ou sur nos trottoirs, sous nos fenêtres où nous y allons de nos banquets et de nos souhaits sans sincérité.

Ne comptez pas sur moi pour continuer dans cette hypocrisie.

Une année s'en vient qui sera ce que nous en ferons à la condition de nous en occuper, de ne pas laisser toute la place aux disrupteurs d'un système qui nous entraine dans sa folie systémique.

A défaut de nous en occuper, ils sauront bien nous réserver le pire quand nous aurons rêvé du meilleur. Alors, appliquons nous à réaliser nos rêves, à construire nos utopies sans eux, sans attendre je ne sais quel lendemain qui chanterait ou quel jour J d'une révolution impossible sans révolutionnaires pour l'accomplir.

Il est temps. Il est l'heure.


Xavier Lainé


1er janvier 2021


mercredi 20 janvier 2021

Entre crépuscule et aurore 34

 




Ce sera sans regrets donc qu'il faudra quitter l'an.

Sans regrets mais sans voeux dont nous savons qu'ils ne retombent jamais voire même se retournent contre leurs auteurs.

Ce n'est pas encore l'heure, juste une anticipation, une leçon à tirer d'une année sans : rien n’arrive à qui se contente d'attendre et d'obéir.

Qu'un pouvoir se complaise à détourner les mots de l'histoire ne change rien à l'affaire.

Tant que nous accepterons cette soumission (volontaire ou non), la nuit ne saura que s'étendre toujours sur planète saccagée.

Plus que quelques heures pour réfléchir, apprendre, faire travailler nos imaginations et avancer vers nos rêves.


« La guerre, la destruction, le massacre sont notre Constitution intime. C’est notre faute, notre chute, notre honte qui sont au fondement de l’ordre où nous vivons. » Camille de Toledo, Le hêtre et le bouleau.


Ça ne coûte pas grand chose, juste un peu d’argent (ou beaucoup, mais à ce niveau, on ne compte plus !) de construire des mausolées.

Même celui qui fut autour de la centrale de Tchernobyl finit par se fissurer.

Comme finiront bien par rouiller les oeuvres d’art, les dalles de béton symbolisant nos « plus jamais ça » !

Si nous n’avions pas la mémoire qui rouille, qui flanche, qui part en lambeaux, aurions-nous accepté l’inacceptable imposé, ce couvercle posé sur nos vies, nos amours, nos imaginaires ?

Plus que quelques heures pour enterrer une année comme nous ne cessons de les enterrer, chaque année, dans un rituel qui finit par prendre goût de rance et de moisi.

Il me prend de ne pas me contenter de faire péter le bouchon d’un champagne, d’en étendre l’onde de choc à toutes les cervelles endormies sous un manteau neigeux qui ne nous blanchira pas de la honte  et de l’indignité.


Xavier Lainé


31 décembre 2020 (2)


mardi 19 janvier 2021

Entre crépuscule et aurore 33

 




De toutes les bouches ne montent que clameurs : assez de toute hypocrisie !

Toutes ? Non, tu exagères : beaucoup se trouvent muselées, l’esprit gourd sous l’effet soporifique d’informations empoisonnées, de discours angoissants, de prescriptions sournoises.

Juste quelques unes qui crient, mais dans un silence assourdissant.


Une année en creux se termine.

Si tests positifs furent, ils montrèrent jusqu’où peuvent aller les requins dans les consignes de soumission.

Ils peuvent aller désormais très loin.

Ainsi commence notre errance : les camps ne furent hier que l’aboutissement d’une logique admise comme incontournable.

L’abomination couve sous les cendres du supportable.

Le crime se fomente avec discrétion et n’explose au grand jour qu’une fois commis.


Nous avons eu une année pour en observer la montée progressive.

Elle se traduit en yeux et mains perdues, en vies suicidées, noyées, affamées tandis qu’on parle d’autre chose.

« Des fêtes sans embûches » titrait avec cynisme Vinci sur ses autoroutes.

Voilà : à vouloir vivre sans embûches, à rechercher en tous temps et tous lieux une sécurité improbable, c’est la vie qui se trouve suspendue.

Un jour, cette quête d’une humanité sans humanité finit par se retourner contre tous et contre chacun.

On se réveille les yeux embués de larmes et il n’y a plus personne pour les essuyer.

Il ne reste alors qu’à pleurer sur son sort, le temps passe, il est trop tard.

Sur les cendres de nos libertés brûlées, l’an passé et celui qui vient se rejoignent.


Xavier Lainé


31 décembre 2020 (1)