vendredi 4 décembre 2020

Lettre du bord du gouffre 36

 




Je ne crois pas au grand soir, mais en la multiplication des actes de rébellion. Sans un réveil massif, il nous faudra peut-être en passer par une longue nuit.


Un triste stratège, du fond de son palais, décide de nos vies. Décide de nos morts en sursis. Alors…


Je nous imagine, après des mois de "commerces non essentiels", y compris coiffeurs et barbiers, comme dans la Légende des siècles du père Hugo, "échevelés, livides, au milieu des tempêtes". Un peuple réduit à une horde barbare aux cheveux et aux barbes insoumises tandis que sa vie aura été réduite à indigne soumission. Et comme les parfumeries ne sont pas essentielles non plus, un peuple qui pue d'avoir accepté l'inacceptable au lieu de nous révolter contre un pouvoir devenu fou.


Parfois, les rêves tournent au cauchemar surtout lorsque, les yeux ouverts sur l'aube gelée, les visages ne sont plus qu'ombre d'eux-mêmes, les rues sont désertes entre rideaux baissés tandis que surgissent, ici et là, les panneaux "50% de remise avant liquidation définitive".


Les disruptifs, émules de Milton Friedman, parvenus au pouvoir d'un pays qui ne sait plus comment être révolutionnaire, seraient donc les démons d'une mort qu'ils prétendent éloigner par leurs décrets coercitifs.


Nous voilà revenus au point de départ : pouvons-nous accepter d'arrêter de vivre pour ne pas mourir ? Mon fils me fait état de "cas" dans son lycée. De "cas" qu'il lui est arrivé d'embrasser (un baiser d'une jolie fille, ça ne se refuse pas !) et que c'est pour me protéger qu'il refuse d'aller suivre ses cours ! Je me suis franchement marré en lui disant que c'était très gentil de sa part, mais que si je devais mourir, du Covid ou d'autre chose, c'est que mon heure serait venue et que ma mort était contenue dans le contrat depuis ma naissance, que, donc, je n'allais pas me laisser imposer cet empire de la peur. En cela, me voilà en accord total avec André Comte-Sponville, ce que je lui ai précisé plus tard : un pays qui sacrifie sa jeunesse et sa vie pour protéger sa vieillesse a-t-il encore un avenir ?


A suivre...


Xavier Lainé


25 novembre 2020


jeudi 3 décembre 2020

Lettre du bord du gouffre 35

 




Externaliser nos consciences.

Faire de nous des consommateurs décérébrés.

Surtout ne pas relever la tête et encore moins l'esprit.

Sinon, on cogne...


Robotisés à l'extrême.

Infantilisés, humiliés, brisés cassés.

Surtout ne pas protester : aller sagement dans les métros d'un matin blême, tous en rangs bien serrés nous rendre au boulot machinal.

Caméras ici, à chaque coin de rue et jusque devant toi, en haut de ton écran.

Avoir l'esprit aussi plat que l'écran de nos soumissions.

Avancer déchus de toute vie, de toute danse, de toute poésie, de tous rêves.


On te zappe le cerveau.

On te le morcelle en décisions toutes plus contradictoires les unes que les autres.

On parle de tout et de rien, mais surtout de rien, de façon à ce que tu te demandes sans cesse si tu as bien entendu, bien compris.

C'est un art, de rendre un peuple fou, il y faut de la ténacité et de la résolution, mais sans les montrer.

Il faut que peuple croit encore que c'est pour son bien.

C'est en fait pour le rendre dépendant de décisions insensées.

Nous voici médusés, incapables de briser nos chaînes.


"Le passage continuel, inattendu d'un sujet de conversation à un autre, sans qu'il y ait nécessairement changement marqué dans le contenu affectif, est en lui-même un mode de participation interpersonnelle qui peut avoir un effet désintégrant sur le fonctionnement psychologique de l'autre." (Harold Searles, L'effort pour rendre l'autre fou, éditions Gallimard, 1977)


A suivre...


Xavier Lainé


24 novembre 2020 (4)


mercredi 2 décembre 2020

Lettre du bord du gouffre 34

 




Je reviens au doigt et à la lune.

J'en appelle à renverser les tables et les établis.

J'en appelle à la révolte ordinaire, celle qui nous donne le goût de vivre.

J'en appelle au soulèvement poétique pour ne pas franchir la ligne.

Pour ne pas tomber dans le gouffre qu'arrogants et cyniques ouvrent sous nos pieds.


J’écris devant un ciel d'aurore qui s'embrase derrière les branches déjà nues de l'hiver.

J'adore les oiseaux, ils viennent à ma fenêtre réclamer leurs graines. Leur compagnie me semble de plus en plus souvent bien plus agréable que celle des prétendus humains. 

Surtout lorsque l'esprit semble s'évaporer dans une brume, une fumée qui cache bien mal le vrai visage de ce monde.


J’écris, je ne peux pas faire autrement.

Je voudrais que mes mots gardent intact le visage de chaque noyé de ce temps.

Je voudrais que mes mots gardent la mémoire de chaque mort de froid au détour de nos avenues.

Je voudrais que mes mots sachent se faire barrage contre les forces de répression aveugles.

Je voudrais que mes mots soient aiguillon planté au cerveau de ceux qui donnent les ordres.

Je voudrais que mes mots.


Mes mots jaillis de ma conscience vive, je les voudrait tonnerre, volcan, tsunami.

Que le cauchemar qui me vient, une fois mes yeux ouverts, se dissipe sur les pages, entre deux mots, entre deux vagues.

Qu’ils soient le linceul d’un temps qui me fait honte.


A suivre...


Xavier Lainé


24 novembre 2020 (3)


mardi 1 décembre 2020

Lettre du bord du gouffre 33

 




Je reviens au doigt et à la lune.

Tandis que chacun enfermé lentement s'achemine vers la folie voulue, la police aux ordres chasse ici les migrants perdus, victimes d'un monde à feu et à sang pour les profits de la même poignée d'individus indignes d'être qualifiés humains.

Virus a bon dos, lui, tandis que vous et moi...


Je reviens au doigt et à la lune.

Tandis qu'on s'invective, ce n'est pas un complot qui se trame, c'est un congrès de l'inhumanité au pouvoir.

Mêmes imbéciles assoiffés de profits partout qui trempent leurs sales pognes dans le sang des "riens".

Journalistes qu'on tabasse, qu'on emprisonne.


Je reviens au doigt et à la lune.

Tandis que mes enfants s'en vont sous masques d'inquiétude, sur les chemins incertains d'un monde à l'agonie.

On sacrifie la jeunesse sur l'autel de la vieillesse à protéger.

Vieux désormais, je n'accepte pas cette dictature stupide.

Laissez moi donc courir le risque de mourir puisque c'était au programme depuis ma naissance, et laissez donc vivre jeunesse avide de lendemains légers.


Je reviens au doigt et à la lune.

Tant qui s'arrêtent au premier abord, fuient devant la douleur de penser.

Ils nous les brisent menu, les castrateurs du pouvoir.

Si complot il devait y avoir, c'est vers eux que nos regards devraient se tourner.

Mais ce n'est pas un complot, c'est un congrès d'imbéciles aveuglés de pouvoir et de fric.


A suivre...


Xavier Lainé


24 novembre 2020 (2)


lundi 30 novembre 2020

Lettre du bord du gouffre 32

 




Merde donc aux imbéciles qui planquent leur pognon aux îles Caïman, pirates d'un temps qui brille plus par sa barbarie que par son intelligence. 

Quel que soit leur nom, vous les connaissez, les engraissez en achetant sur leurs sites fantômes qui ne payent aucun impôt qui vous sortirait de la misère. 

Au contraire, ils vous y enfoncent et en allant dans leurs grandes surfaces, bouillons d'inculture, vous les encouragez à vous mépriser.

Fermez donc vos écrans et lisez, vous en sortirez grandis, et la fragile flamme de notre humanité en sera sauve.

S’il est encore quelqu’un à sauver.

J’ose encore y croire.


A la compagnie des yeux virtuels, je préfère les oiseaux et celle de mes livres.

Ils m'entraînent bien au-delà de l'horizon borné d'un temps qui fait se rencontrer Huxley, Kafka, Orwell, en y ajoutant Jarry et Ubu roi.

Plongé dans les délices du film "The bookshop", j'en oubliais d'aller acheter mon pain frais du matin.

J'aurais regretté de ne pouvoir rencontrer Malika, de pouvoir prendre des nouvelles de ceux qui se battent au quotidien pour qu'encore un peu de lien et de chaleur humaine nous rassemble.

"Mais pourquoi ils font ça ?", disais-tu.

Est-ce la bonne réponse ? Mais je murmure, "parce qu'ils ont eu peur des gilets jaunes alors ils nous veulent à genoux."

Je dis ça et j'espère me tromper.

J'espère toujours qu'en l'homme le plus mauvais puisse briller la petite flamme qui le ramène à son humanité, à notre humanité commune.


"Je crois en l'homme, cette ordure.

je crois en l'homme, ce fumier,

ce sable mouvant, cette eau morte."

Ainsi écrivait Lucien Jacques. Pas une virgule à changer, sinon que les ordures ont le pouvoir et qu'ils en abusent pour mieux nous mépriser.


A suivre...


Xavier Lainé


24 novembre 2020

dimanche 29 novembre 2020

Lettre du bord du gouffre 31

 




« Comment ne pas devenir fou lorsque le devenir paraît ne plus porter aucun avenir, en sorte que le monde paraît n’avoir plus aucun sens ? Le devenir fou procède d’une immense démoralisation, elle-même aggravée par des processus de dénégation de toutes sortes. La démoralisation est ce qui fait perdre le moral. Et le moral, c’est-à-dire aussi la confiance, est la condition de toute action rationnelle, s’il est vrai que la raison est toujours portée par une raison d’espérer. » (Bernard Stiegler, Dans la disruption, comment ne pas devenir fou ? Éditions Les Liens qui Libèrent, 2016)


Ils en sont donc arrivé à externaliser nos consciences.

C’est ainsi qu’à nous déresponsabiliser face à nous-mêmes, ils visent notre démoralisation.


Chaque poème arraché au mur du silence qu’ils nous imposent est un pied de nez aux sinistres imbéciles qui pensent nous gouverner par la peur, la démolition de toute culture et de tout lien social. 


Ils gagneraient parfois à détourner les yeux de leurs colonnes blindées de chiffres et dividendes, et à ouvrir un livre.

Mais ils ne savent pas, ils ne lisent pas, ils ne vivent pas, ne savent rien de nos journées.


Je voudrais leur en offrir des livres, mais ce serait encore confiture aux cochons.

Un livre, ils ne le méritent pas.

Un livre, vous savez ? Cet objet étrange qu'on peut laisser là, avec juste un marque-page, objet patient s'il en fut, capable de nous faire traverser l'histoire, de nous entraîner jusqu'au tréfonds de nous-mêmes sur les rives d'une conscience qu'aucun drone ne pourra jamais sonder.

Un livre, capable de vous détourner de ces lieux interlopes où des surveillants transformés en garde chiourme, en kapos d'un ordre capitaliste plongeant dans les affres d'un passé dont nous ne voulions plus mais que les incultes imbéciles au pouvoir façonnent à nouveau, créant miradors et barbelés intérieurs, bien plus pervers que toutes les prisons.

Un livre, fidèle compagnon des instants de pensées flottantes.


A suivre...


Xavier Lainé


23 novembre 2020


samedi 28 novembre 2020

Lettre du bord du gouffre 30

 



Je ne cesse d’ouvrir mes pages au poème.

Il va et vient à sa guise, et n’en fait qu’à sa tête.

La poésie, c’est d’abord un regard posé sur le monde, les êtres.

Les mots ne fuient pas devant le réel, ils tentent de lire dans sa trame.

Ils sont l’ultime rempart contre l'empire du père Ubu, pour ne pas sombrer dans le gouffre ouvert sous nos pieds.

Les poèmes dissipent les brumes, dispersent les fumées.


Mais...


Mais comme un bémol appuyé sur la partition de chaque jour, me voilà bien contraint d'observer les dégâts qu'opère période crépusculaire, décisions infondées, désordonnées, incompréhensibles.

Bien contraint de voir les ravages dans l'ouverture à la vie de mes propres enfants comme de ceux qui me sont "prêtés".

Je ne peux soustraire de mon attention qu'il y a quelque chose de criminel à maintenir cette pression insensée, à contenir toute forme de vie sociale pour, mais pourquoi, en somme ?


Gouvernés par des pervers, aveuglés de pouvoir et de finance, comment s'étonner de cette tragédie dont le fil se déroule d'acte en acte dans ce théâtre de la cruauté qu'est devenu notre époque désarticulée.


Resterons-nous spectateurs prêts à sombrer dans cette amertume ?


J'ai cru comprendre que désormais, des protestations devraient se lever, se rejoindre, se conjoindre pour faire entendre une soif d'autre chose.

Sachez que si je n’en suis pas, c’est que je reste fidèle à une orientation prise depuis plus de vingt ans : demeurer disponible à la souffrance des uns et des autres, considérés dans le tout de leur vie et non comme variable d’ajustement d’un chiffre d’affaire. Que celui-ci fonde comme neige au soleil ne me détournera pas de cette ligne.


"Même si dans son sommeil elle peut engendrer des monstres, la raison doit rêver -- et réaliser ses rêves". (Bernard Stiegler, Dans la disruption, comment ne pas devenir fou ? éditions Les Liens qui Libèrent, 2016)


A suivre...


Xavier Lainé


22 novembre 2020