jeudi 3 décembre 2020

Lettre du bord du gouffre 35

 




Externaliser nos consciences.

Faire de nous des consommateurs décérébrés.

Surtout ne pas relever la tête et encore moins l'esprit.

Sinon, on cogne...


Robotisés à l'extrême.

Infantilisés, humiliés, brisés cassés.

Surtout ne pas protester : aller sagement dans les métros d'un matin blême, tous en rangs bien serrés nous rendre au boulot machinal.

Caméras ici, à chaque coin de rue et jusque devant toi, en haut de ton écran.

Avoir l'esprit aussi plat que l'écran de nos soumissions.

Avancer déchus de toute vie, de toute danse, de toute poésie, de tous rêves.


On te zappe le cerveau.

On te le morcelle en décisions toutes plus contradictoires les unes que les autres.

On parle de tout et de rien, mais surtout de rien, de façon à ce que tu te demandes sans cesse si tu as bien entendu, bien compris.

C'est un art, de rendre un peuple fou, il y faut de la ténacité et de la résolution, mais sans les montrer.

Il faut que peuple croit encore que c'est pour son bien.

C'est en fait pour le rendre dépendant de décisions insensées.

Nous voici médusés, incapables de briser nos chaînes.


"Le passage continuel, inattendu d'un sujet de conversation à un autre, sans qu'il y ait nécessairement changement marqué dans le contenu affectif, est en lui-même un mode de participation interpersonnelle qui peut avoir un effet désintégrant sur le fonctionnement psychologique de l'autre." (Harold Searles, L'effort pour rendre l'autre fou, éditions Gallimard, 1977)


A suivre...


Xavier Lainé


24 novembre 2020 (4)


mercredi 2 décembre 2020

Lettre du bord du gouffre 34

 




Je reviens au doigt et à la lune.

J'en appelle à renverser les tables et les établis.

J'en appelle à la révolte ordinaire, celle qui nous donne le goût de vivre.

J'en appelle au soulèvement poétique pour ne pas franchir la ligne.

Pour ne pas tomber dans le gouffre qu'arrogants et cyniques ouvrent sous nos pieds.


J’écris devant un ciel d'aurore qui s'embrase derrière les branches déjà nues de l'hiver.

J'adore les oiseaux, ils viennent à ma fenêtre réclamer leurs graines. Leur compagnie me semble de plus en plus souvent bien plus agréable que celle des prétendus humains. 

Surtout lorsque l'esprit semble s'évaporer dans une brume, une fumée qui cache bien mal le vrai visage de ce monde.


J’écris, je ne peux pas faire autrement.

Je voudrais que mes mots gardent intact le visage de chaque noyé de ce temps.

Je voudrais que mes mots gardent la mémoire de chaque mort de froid au détour de nos avenues.

Je voudrais que mes mots sachent se faire barrage contre les forces de répression aveugles.

Je voudrais que mes mots soient aiguillon planté au cerveau de ceux qui donnent les ordres.

Je voudrais que mes mots.


Mes mots jaillis de ma conscience vive, je les voudrait tonnerre, volcan, tsunami.

Que le cauchemar qui me vient, une fois mes yeux ouverts, se dissipe sur les pages, entre deux mots, entre deux vagues.

Qu’ils soient le linceul d’un temps qui me fait honte.


A suivre...


Xavier Lainé


24 novembre 2020 (3)


mardi 1 décembre 2020

Lettre du bord du gouffre 33

 




Je reviens au doigt et à la lune.

Tandis que chacun enfermé lentement s'achemine vers la folie voulue, la police aux ordres chasse ici les migrants perdus, victimes d'un monde à feu et à sang pour les profits de la même poignée d'individus indignes d'être qualifiés humains.

Virus a bon dos, lui, tandis que vous et moi...


Je reviens au doigt et à la lune.

Tandis qu'on s'invective, ce n'est pas un complot qui se trame, c'est un congrès de l'inhumanité au pouvoir.

Mêmes imbéciles assoiffés de profits partout qui trempent leurs sales pognes dans le sang des "riens".

Journalistes qu'on tabasse, qu'on emprisonne.


Je reviens au doigt et à la lune.

Tandis que mes enfants s'en vont sous masques d'inquiétude, sur les chemins incertains d'un monde à l'agonie.

On sacrifie la jeunesse sur l'autel de la vieillesse à protéger.

Vieux désormais, je n'accepte pas cette dictature stupide.

Laissez moi donc courir le risque de mourir puisque c'était au programme depuis ma naissance, et laissez donc vivre jeunesse avide de lendemains légers.


Je reviens au doigt et à la lune.

Tant qui s'arrêtent au premier abord, fuient devant la douleur de penser.

Ils nous les brisent menu, les castrateurs du pouvoir.

Si complot il devait y avoir, c'est vers eux que nos regards devraient se tourner.

Mais ce n'est pas un complot, c'est un congrès d'imbéciles aveuglés de pouvoir et de fric.


A suivre...


Xavier Lainé


24 novembre 2020 (2)


lundi 30 novembre 2020

Lettre du bord du gouffre 32

 




Merde donc aux imbéciles qui planquent leur pognon aux îles Caïman, pirates d'un temps qui brille plus par sa barbarie que par son intelligence. 

Quel que soit leur nom, vous les connaissez, les engraissez en achetant sur leurs sites fantômes qui ne payent aucun impôt qui vous sortirait de la misère. 

Au contraire, ils vous y enfoncent et en allant dans leurs grandes surfaces, bouillons d'inculture, vous les encouragez à vous mépriser.

Fermez donc vos écrans et lisez, vous en sortirez grandis, et la fragile flamme de notre humanité en sera sauve.

S’il est encore quelqu’un à sauver.

J’ose encore y croire.


A la compagnie des yeux virtuels, je préfère les oiseaux et celle de mes livres.

Ils m'entraînent bien au-delà de l'horizon borné d'un temps qui fait se rencontrer Huxley, Kafka, Orwell, en y ajoutant Jarry et Ubu roi.

Plongé dans les délices du film "The bookshop", j'en oubliais d'aller acheter mon pain frais du matin.

J'aurais regretté de ne pouvoir rencontrer Malika, de pouvoir prendre des nouvelles de ceux qui se battent au quotidien pour qu'encore un peu de lien et de chaleur humaine nous rassemble.

"Mais pourquoi ils font ça ?", disais-tu.

Est-ce la bonne réponse ? Mais je murmure, "parce qu'ils ont eu peur des gilets jaunes alors ils nous veulent à genoux."

Je dis ça et j'espère me tromper.

J'espère toujours qu'en l'homme le plus mauvais puisse briller la petite flamme qui le ramène à son humanité, à notre humanité commune.


"Je crois en l'homme, cette ordure.

je crois en l'homme, ce fumier,

ce sable mouvant, cette eau morte."

Ainsi écrivait Lucien Jacques. Pas une virgule à changer, sinon que les ordures ont le pouvoir et qu'ils en abusent pour mieux nous mépriser.


A suivre...


Xavier Lainé


24 novembre 2020

dimanche 29 novembre 2020

Lettre du bord du gouffre 31

 




« Comment ne pas devenir fou lorsque le devenir paraît ne plus porter aucun avenir, en sorte que le monde paraît n’avoir plus aucun sens ? Le devenir fou procède d’une immense démoralisation, elle-même aggravée par des processus de dénégation de toutes sortes. La démoralisation est ce qui fait perdre le moral. Et le moral, c’est-à-dire aussi la confiance, est la condition de toute action rationnelle, s’il est vrai que la raison est toujours portée par une raison d’espérer. » (Bernard Stiegler, Dans la disruption, comment ne pas devenir fou ? Éditions Les Liens qui Libèrent, 2016)


Ils en sont donc arrivé à externaliser nos consciences.

C’est ainsi qu’à nous déresponsabiliser face à nous-mêmes, ils visent notre démoralisation.


Chaque poème arraché au mur du silence qu’ils nous imposent est un pied de nez aux sinistres imbéciles qui pensent nous gouverner par la peur, la démolition de toute culture et de tout lien social. 


Ils gagneraient parfois à détourner les yeux de leurs colonnes blindées de chiffres et dividendes, et à ouvrir un livre.

Mais ils ne savent pas, ils ne lisent pas, ils ne vivent pas, ne savent rien de nos journées.


Je voudrais leur en offrir des livres, mais ce serait encore confiture aux cochons.

Un livre, ils ne le méritent pas.

Un livre, vous savez ? Cet objet étrange qu'on peut laisser là, avec juste un marque-page, objet patient s'il en fut, capable de nous faire traverser l'histoire, de nous entraîner jusqu'au tréfonds de nous-mêmes sur les rives d'une conscience qu'aucun drone ne pourra jamais sonder.

Un livre, capable de vous détourner de ces lieux interlopes où des surveillants transformés en garde chiourme, en kapos d'un ordre capitaliste plongeant dans les affres d'un passé dont nous ne voulions plus mais que les incultes imbéciles au pouvoir façonnent à nouveau, créant miradors et barbelés intérieurs, bien plus pervers que toutes les prisons.

Un livre, fidèle compagnon des instants de pensées flottantes.


A suivre...


Xavier Lainé


23 novembre 2020


samedi 28 novembre 2020

Lettre du bord du gouffre 30

 



Je ne cesse d’ouvrir mes pages au poème.

Il va et vient à sa guise, et n’en fait qu’à sa tête.

La poésie, c’est d’abord un regard posé sur le monde, les êtres.

Les mots ne fuient pas devant le réel, ils tentent de lire dans sa trame.

Ils sont l’ultime rempart contre l'empire du père Ubu, pour ne pas sombrer dans le gouffre ouvert sous nos pieds.

Les poèmes dissipent les brumes, dispersent les fumées.


Mais...


Mais comme un bémol appuyé sur la partition de chaque jour, me voilà bien contraint d'observer les dégâts qu'opère période crépusculaire, décisions infondées, désordonnées, incompréhensibles.

Bien contraint de voir les ravages dans l'ouverture à la vie de mes propres enfants comme de ceux qui me sont "prêtés".

Je ne peux soustraire de mon attention qu'il y a quelque chose de criminel à maintenir cette pression insensée, à contenir toute forme de vie sociale pour, mais pourquoi, en somme ?


Gouvernés par des pervers, aveuglés de pouvoir et de finance, comment s'étonner de cette tragédie dont le fil se déroule d'acte en acte dans ce théâtre de la cruauté qu'est devenu notre époque désarticulée.


Resterons-nous spectateurs prêts à sombrer dans cette amertume ?


J'ai cru comprendre que désormais, des protestations devraient se lever, se rejoindre, se conjoindre pour faire entendre une soif d'autre chose.

Sachez que si je n’en suis pas, c’est que je reste fidèle à une orientation prise depuis plus de vingt ans : demeurer disponible à la souffrance des uns et des autres, considérés dans le tout de leur vie et non comme variable d’ajustement d’un chiffre d’affaire. Que celui-ci fonde comme neige au soleil ne me détournera pas de cette ligne.


"Même si dans son sommeil elle peut engendrer des monstres, la raison doit rêver -- et réaliser ses rêves". (Bernard Stiegler, Dans la disruption, comment ne pas devenir fou ? éditions Les Liens qui Libèrent, 2016)


A suivre...


Xavier Lainé


22 novembre 2020


vendredi 27 novembre 2020

Lettre du bord du gouffre 29

 



Nous vivons donc ce renversement de la langue, cette inversion sémantique qui fait que plus un mot ne peut être prononcé sans qu’il soit renversé par ceux qu’il dérange.


Fi des arguments, des questionnements, des recherches, puisqu’on vous dit que la raison est du côté du pouvoir.

Alors, on cogne, puis on plie sous le poids des arguments, et sans crier gare, on te dit :  "reste là, avec tes dogmes".


J'avais appris qu'en bonne politesse, il valait mieux frapper avant d'entrer, mais en ce territoire décomplexé des pseudo réseaux sociaux, on commence par entrer, puis ensuite on frappe.

Comme on n'a pas de visage, pas d'apparence, on s'imagine que ça ne laissera pas de traces.

Bientôt, grâce à l'usage du masque qui nous rend anonymes, nous en ferons autant dans la rue ?


Le trouble est profond, il prend racine en ces lieux interlopes où, de fait nous n'existons pas, sinon sous des avatars et des paroles en l'air.


On ne lit pas, on survole ; c’est la méthodologie dûment enseignée : ne pas lire un livre jusqu'au bout, juste prendre dans chaque livre ce qui peut être utile à sa propre thèse.

On peut même critiquer un ouvrage à partir de sa quatrième de couverture puis faire étalage d'un savoir qui n'existe pas.

Le tout c'est de paraître savant, non de l'être.

Le tout c'est de paraître, non d'être.

Tout est dans le masque, non dans la profondeur.


Moi, quand je lis, je lis : je ne laisse pas une page de côté de peur de louper quelque chose d'important. Au risque évident de ne pas avoir assez de ma vie pour tout assimiler.

Pas grave, je reviendrai. Même pas peur de passer l’arme à gauche, puisque je sais ne pas pouvoir accomplir tout le programme fixé en une seule existence. Je devrai donc revenir, gare à vos yeux !


A suivre...


Xavier Lainé


21 novembre 2020