vendredi 13 novembre 2020

Lettre du bord du gouffre 15

 




Qu’attendez-vous pour devenir rebelles ?

Qu’attendez-vous pour refuser de suivre ?

Qu’attendez-vous ?

D’être au fond du gouffre ?


Loin des yeux loin du coeur.

Un grand silence glacé s’installe peu à peu.

Chacun chez soi, derrière son masque, contemple les trois singes.

Ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire.

Nouvelle maxime d’une défunte République.


Ici l’adolescence sublime vient avec arrogance m’assurer de son adaptation.

Adaptation qui est désormais désertion.


Humains ?

Sans doute un oubli, une erreur, un « reset », un « bug », puisque français ne suffit plus à dire la moindre pensée.


Me voilà si loin !

Vous ne voyez pas mes larmes ?

Je ne vous reconnaît plus.

Votre existence virtuelle s’efface lentement de mon horizon.

J’écris en pure perte.

Sans doute plus rien à dire devant la bêtise répandue.

Ou plutôt avec.

Je ne cesse de douter tandis que vous affirmez tout et son contraire.

C’est ça qui vous plaît : qu’on dise tout et son contraire.

Surtout qu’on ne vous demande pas de réfléchir et faire preuve de discernement.


A suivre...


Xavier Lainé


12 novembre 2020

jeudi 12 novembre 2020

Lettre du bord du gouffre 14

 




Savons nous, savions nous seulement sur quel plateau de la balance déposer l’espoir ?


Je suis d’un monde qui n’a pas su s’imposer, car nous étions ignorants et le sommes toujours.

C’est une faiblesse que de ne pas savoir s’y prendre, de ne pas affirmer avec aplomb les pires contre-vérités.

C’est une faiblesse que d’avoir conscience que nous n’en détenons aucune.

Que la vie est bien au-delà de ce monde en noir et blanc dont celui-ci est le triste héritier.


Où se trouve la faiblesse, où se trouve la force ?

Voici qu’un virus arrive qui montre la faiblesse des forts et la force des faibles.


Nous sommes les héritiers des milliers de virus qui ont précédé celui-ci.

Notre génome est riche de fragments viraux acquis au fil de notre évolution… 


Voilà qui devrait nous aider à réfléchir avec discernement, sans négliger bien entendu la dangerosité pour les personnes affaiblies, et qui le seront encore plus dans l’isolement affectif et social qui est la marque des décisions prises depuis neuf mois.

En sommes-nous capables ?

Ou devons-nous sans cesse osciller de part et d’autre d’une frontière entre noir et blanc, bon et mauvais, bien et mal, raison et déraison ?


C’est dans ce monde que je suis né…

Où même la musique devait être asservie, quelque soit le côté du mur où elle se produisait.

Pas la même servitude, mais tout de même servitude.


C’est de cette dichotomie qu’il nous faut nous débarrasser enfin.

C’est visiblement difficile : vous avez besoin de directeurs de conscience, de guides suprêmes, d’hommes providentiels.

Virus et pertes de liberté sont les deux versants d’une médaille en chocolat.


A suivre...


Xavier Lainé


11-12 novembre 2020


mercredi 11 novembre 2020

Lettre du bord du gouffre 13

 



Nous sommes nés dans un monde en noir et blanc.


Il ne faisait pas bon être entre les deux, entre chien et loup, entre deux eaux.

Nous sommes nés dans un monde divisé, le bon d’un côté, le mauvais de l’autre, peu importe de quel côté tombait la pièce.

Pile ou face, nous vivions dans un monde aux frontières étanches.

Un monde qui ne pouvait qu’éclater sous la pression de l’esprit de liberté.


Quel côté fut gagnant et que nous fait qu’un m:onde ait pu gagner tandis que l’autre a sombré ?

Nous sommes nés dans un monde partagé et finissons, au bord du gouffre d’un des deux qui se voit gagnant sans partage.


Nous sommes nés dans un monde qui prétendait à la rationalité.

Il lui fallait se convaincre d’avoir raison.

Mais qu’importent les torts et les raisons ?

Qui peut vivre dans cette dichotomie ?

Elle ne fait qu’entrainer la vie elle-même en son effondrement.


Nous n’avons rien vu venir : c’est difficile de sortir de l’ornière boueuse des dogmes et des certitudes.

Nous n’avons pas plus raison aujourd’hui que le monde est unifié sous la bannière du mépris de toute vie.

Nous sommes au bord, proche de chavirer, passagers de l’incertain.


Il y a ceux qui triomphent avec arrogance.

Il y a ceux qui plongent pour toujours entre les griffes du premier.

Il y a ceux qui « s’adaptent » cherchant à tirer leur épingle du jeu.

Il y a les indécis, les imprécis, ceux qui savent qu’ils ne savent pas, que tout est à reprendre sans trop savoir comment.

Ceux qui ne veulent pas céder aux appels du néant, qui croient encore en la vie, en la poésie, en l’amour déchiré sur la page d’un passé en noir et blanc.

Nous sommes ceux qui sont nés sur cette ligne de démarcation où se construisaient les murs qui nous séparent encore de notre humanité.


Cold War de Pawel Pawlikowski


A suivre...


Xavier Lainé


11 novembre 2020


mardi 10 novembre 2020

Lettre du bord du gouffre 12

 



Il me semble bien tôt pour tirer leçons de ce que nous vivons, ce qui ne veut pas dire qu’il ne faudrait pas souligner les incohérences et y réfléchir en profondeur.


Tout le charme de ce virus (pardon à ceux qui en ont souffert et en souffrent) est qu’il aura mis en évidence beaucoup de travers liés à l’organisation de la santé, mais peut-être (mais je m’aventure ici en terrain mouvant) aura-t-il pointé une insuffisance fondamentale de la médecine telle que nous avons appris à l’exercer depuis les années 70 du dernier siècle : hyper-spécialisation, technicisation faisant perdre de vue qu’il n’est pas de santé possible sans lien avec un environnement, un mode d’organisation de la société. Nous avons pris l’habitude de découper le patient en tranche sans regarder combien sa vie et donc sa santé sont le résultat d’apprentissages, de conditionnements, plus ou moins forcés par les conditions économiques et sociales.


L’organisation de la médecine, en pratique hospitalière comme en ville, a été pensée sous l’angle exclusif d’un pouvoir absolu de la technique, nous faisant oublier l’essentiel : la vie elle-même qui ne se plie à aucun savoir définitif, à aucune technologie omnisciente.

Mes nombreuses années de pratique n’ont fait que me démontrer comment, au sein même des professions de santé, avoir une réflexion en profondeur sur notre place dans la société, la perception du symptôme comme vitrine d’une relation perturbée au monde et à soi-même, est difficilement acceptée. L’absence d’humanités dans nos formations n’est pas étrangère à ce refus de ne rien accepter hors statistiques érigées en science apportant réponse définitive, difficile de parler d’une santé publique qui ne soit pas réduite au « soin ».


« Quand la civilisation n’est pas soin, elle n’est rien. » (Cynthia Fleury, Le soin est un humanisme, Tracts Gallimard n°6, mai 2019)

Depuis combien d’années, le virage libéral totalitaire ne prend plus soin des peuples mais seulement des finances d’une minorité assoiffée de fortune ?


Les imaginaires d'une épidémie


A suivre



Xavier Lainé


10 novembre 2020


Lettre du bord du gouffre 11

 



Heureux ceux qui peuvent faire abstraction du délire.

Heureuse celle qui se retourne et te dit de ne pas chercher à comprendre, pour ne pas te faire de mal.

Heureux ceux qui traversent temps odieux dans une apparente insouciance.

Heureuse celle qui vit comme si monde autour n’existait pas.

Heureux le pessimiste.

Heureuse l’optimiste.

Le royaume des individus sans émotion et sans âme leur est ouvert.


« Comme l’optimisme, le pessimisme consiste à vivre comme si de rien n’était. Le pessimiste prend argument de son fatalisme négatif pour ne rien faire : tout serait déjà joué — il serait trop tard. L’optimiste ne fait rien non plus parce qu’il postule qu’il ne se passe rien, finalement, que de tout à fait ordinaire. » (Bernard Stiegler, Dans la disruption, comment ne pas devenir fou ? Éditions Les Liens qui Libèrent, 2016)


Le monde glisse à la surface des inconscients.

Ils se donnent allure de bonheur sans voir qu’ils sont touchés comme les autres.

C’est le propre de l’homme que de ne pouvoir vivre sans liens.

Non liens quoi l’enserrent entre les mailles d’un filet de contraintes.

Mais liens qui libèrent et le font humain en devenir.


« Il est inimaginable de voir la société moderne répéter les erreurs de gestion écologique suicidaires qui ont été commises dans le passé, d’autant plus que des outils de destruction bien plus puissants se trouvent placés entre un bien plus grand nombre de mains. » (Jared Diamond, Le troisième chimpanzé, éditions Gallimard, 2000)


Et pourtant, chacun dans sa prison intérieure, coupé de tout ce qui fait le sel de l’existence, va en ce replis imposé.

Il est simple après quarante années de formatage des peuples au consumérisme individualiste d’en faire troupeau obéissant.

Simple de conduire le troupeau au bord des abîmes ouverts par aveuglement. 


« Le monde, c’est ce qui change et ce qui doit changer. » (Bernard Stiegler, op.cit.)


A suivre...


Xavier Lainé


10 novembre 2020


dimanche 8 novembre 2020

Lettre du bord du gouffre 10

 




Je visionnais donc ce documentaire sur Arte : les modifications climatiques dans le Nord de notre continent sont telles qu’elles sont vraisemblablement désormais irréversibles, libérant carbone et méthane à une rythme qui s’emballe et s’accélère, libérant aussi virus et bactéries dont nos organismes ne pouvaient pas même supposer l’existence.

Nous voici devant ce gouffre ouvert sous nos pieds. « Le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt » ! Combien de fois faudra-t-il répéter ce mantra ?


Tandis que vous vivez tremblants dans la peur d’un virus qui, sommes toutes, n’est pas si létal que ça, bien d’autres maux sommeillent qui viendront et nous feront peut-être regretter Covid 19.

À moins que nous sortions de notre léthargie pour enfin créer les conditions de sortie d’une Anthropocène aux accents tragiques.


On peut bien sur comme certains le conseillent, s’isoler et veiller à sa petite sauvegarde. On peut se replier sur ses petites actions du quotidien. Ce n’est pas exclu !

Mais il est plus que temps de mesurer combien le temps nous est compté.

Il est temps de prendre du recul et de penser avec discernement.


Rien de tout ceci ne serait arrivé si, dès les années soixante dix, nous avions compris qu’il était dangereux pour la planète comme pour l’humanité de se comporter comme des goujats, des profiteurs, des dominateurs absolus, certains d’avoir « scientifiquement » raison.

Rien de tout ceci ne serait arrivé si, dès les années soixante dix, nous avions mesuré, collectivement, professionnellement pour les soignants, qu’on ne demeurerait pas le premier pays au monde pour la qualité de son système de soin en organisant sciemment les déserts médicaux et paramédicaux, en maintenant, pour la médecine de ville, un niveau d’honoraires à la limite de la décence, pour le secteur public hospitalier, en détruisant tout ce qui  pouvait encore lui donner forme humaine.

Au nom de la « science », que n’a-t-on détruit, méprisé tous ceux qui suppliaient de garder un peu d’esprit critique.


A suivre...


Xavier Lainé


7 novembre 2020


samedi 7 novembre 2020

Lettre du bord du gouffre 9

 




Que faudrait-il dire, écrire, clamer pour que soit entendu le cri de notre terre ? Nous allons au pas d’un affolement dirigé, orchestré sous les coups d’un virus dont nous ne savons au juste pas très bien ce qu’il fait.

On cause, on répand sombres rumeurs, on panique dans les services, on branle de la pensée, on laisse pouvoir totalitaire s’insinuer dans nos vies. On s’agite, on s’émeut pour les morts, et on a raison, mais…


Mais quoi : étrangement les statistiques ne sont pas si affolante. Mais il est, vrai, je le disais hier, qu’on peut leur faire dire ce qu’on veut.

Chacun y va de la tragédie d’un voisin qui a souffert le martyre, d’un ami qui étrangement développait symptômes mais sans être déclaré positif. Chacun y va de ses suppositions, de ses hypothèses sous le regard médusés de scientifiques aussi paumés que le vulgum pecus.


« Discerner suppose du temps, de la patience, de la prudence, un art de scruter, d’observer, d’être à l’affût : on discerne en retenant son souffle, en devenant plus silencieux, en se faisant voyant et non voyeur, en disparaissant pour mieux laisser la chose observée se comporter naturellement. » (Cynthia Fleury, in Ci-gît l’amer, éditions Gallimard, 2020)

Voici donc, dans cette agitation et cette fébrilité ce qui est manque, absence, escalade mortifère dans un nihilisme organisé.


Qui peut prétendre savoir de quoi il en retournera sous peu des vivants, dans l’emballement sordide des catastrophes humaines et donc planétaires ?

Ce qu’on nomme l’Anthropocène ne serait donc que l’ultime avatar d’un capitalisme du désastre voué et entraînant sa et notre propre perte.


Un peu plus loin, Cynthia Fleury ajoute : « La perte de discernement est le premier symptôme des pathologies narcissiques et des troubles psychotiques. » À tourner autour de nous-mêmes, chacun pour soi dans sa bulle d’absence à l’autre, nous voici embarqués dans le cycle infernal des auto-destructions.

Qu’ici ou là, des individus s’affairent à créer leur bulle de changement ne changera rien à l’affaire. Sous nos pieds la terre bouillonne et n’en peu plus de notre pesanteur à nous changer, solidairement.


A suivre...



Xavier Lainé


7 novembre 2020


Coup de chaud pour les rennes de Sibérie