mercredi 14 février 2024

Les années passent ! 21

 




Il se passe quelque chose dans le Landerneau des poètes

Il se passe quelque chose

Comme ils se passe les mêmes choses dans le quotidien banal des gens

Point de jours sans son racisme larvé

Point de jours sans invectives

Sans accusations plus ou moins fondées

Qu’un écrivain puisse user de ce lieu commun de la honte

Voilà qui devrait déjà nous interroger sur ce que devient ce pays

Les inhibitions levées les cerveaux en informations partiales se perdent

On se lève

On s’élève

Mais voilà quarante ans au moins que les pensées rances

Qui n’en sont pas mais relèvent du délit

Sont instrumentalisées par tristes sires accrocs à leur pouvoir

Quarante années que trop peu se sont élevés contre 

Que minoritaires sont ceux qui volent au secours des perdus en ce monde


Alors bien sûr s’élever contre des propos ignominieux

On peut vouloir défendre un sens noble à la poésie

Mais

Il faut bien constater que ses formes institutionnelles

Ne la défendent que très peu

Ou seulement tant qu’elle reste bien sage

Dans le Landerneau de la poésie officielle

Qui n’a rien à voir avec ces éclats

Qui circulent partout

Sous le manteau confidentiel

De réseaux à ce sujet presque sociaux


Rien à voir avec ce printemps vidé depuis longtemps

De ce qui en faisait le charme et l’enthousiasme

Une cérémonie de plus

Qui finit par ressembler étrangement 

À un enterrement

Dirigé désormais par les pensées rances

Alors le Landerneau des poètes se réveille de sa torpeur

On pétitionne

C’est fou ce qu’on pétitionne

Ce qu’on fait de révolution

Autour de son écran

En milliers de signatures

Dont les autorités se moquent


J’aurais pu signer si

J’aurais pu signer certes

Mais je ne m’y retrouve pas

Tant ma parole inédite et vouée aux limbes des réseaux

Ne trouve aucune sortie dans le milieu

D’une poésie qui parle 

Certes elle parle

Mais nul ne sait ce qu’elle dit

Tant elle ne se retrouve que dans l’entre-soi

Des poètes qui se proclament ainsi


« Je ne me prétends pas poète. Je crois ma vision fort commune. »

Écrivait Francis Ponge

C’est si difficile de vivre que se proclamer poète

La belle affaire

Et il ajoutait 

« J’ai besoin du magma poétique, mais pour m'en débarrasser.

Je désire violemment (et patiemment) en débarrasser l'esprit. »


C’est ainsi que la postérité pourrait en découvrir

Des poètes et non des moindres

Qui toute leur vie

N’auront fait que construire magnifiques oeuvres posthumes

Sans jamais parvenir à franchir les portes

Du Landerneau des poètes qui pétitionnent

Tandis que de partout monte le mufle hideux

Dont un est nommé « président » du printemps

Dont on se demande chaque jour

Si seulement il pourrait advenir

En nous allégeant du poids de nos compromissions


J’aurais pu signer mais quelque chose me retient

Un je ne sais quoi

Un n’importe quoi

Qui me rend difficile survie

En un pays qui ne cesse de se déchirer

Quand il nous faudrait nous ressaisir



Xavier Lainé

21 janvier 2024


mardi 13 février 2024

Les années passent ! 20

 




L’année n’avait que vingt jours

Que déjà nous étions en train de perdre

Les paroles de voeux s’écrasent

Dans la boue d’un temps perdu

Qui ne cesse de s’obscurcir


L’année n’avait que vingt jours

Vingt jours c’est si peu 

Au regard d’une vie ou de l’histoire

Mais dans une étrange accélération

Nous ne cessons d’être perdants


L’année n’avait que vingt jours

Colum Mc Cann cause au poste

Il raconte le sort des victimes

Dont journalistes font choux gras

À défaut d’arrêter le bras des meurtriers


L’année n’avait que vingt jours

Mes mots sauraient-ils se faire rempart

Digue ou murs épais pour nous protéger 

Pour arrêter les mains qui brandissent

Les armes fatales à notre vision humaine


L’année n’avait que vingt jours

Combien de larmes versées 

Au fond de mers seules accueillantes

Aux âmes en errance qui fuient

Le bras vengeur des assassins



Xavier Lainé

20 janvier 2024


lundi 12 février 2024

Les années passent ! 19

 




C’est simple non ?

Réputés incultes, il faut vous permettre l’accès à la culture.

Car incultes vous n’êtes rien.

Incultes ou réputés tels.

Alors un président se déplace avec grands mots (je n’ai pas dit « gros »).

On débloque des fonds pour offrir aux incultes que vous êtes l’accès aux « artistes » reconnus et patentés par le système.

Hors celui-ci, demeurez donc incultes à ses yeux !


C’est simple non ?

Tu poses une question à l’Agence Régionale du livre :


« Je viens de chercher sur le site de l’ARL une liste des éditeurs de la région avec qui éventuellement travailler.

Mon projet est de mettre en forme les nombreux textes écrits depuis des années à fin d’édition.

Mais mon expérience de l’édition m’invite à me mettre en quête d’une relation éditoriale qui permette un travail en commun et non simplement l’envoi de mes textes au hasard.

Je viens de postuler, sur un de mes projets en cours depuis quelques années à la Bourse Chenouard de la SGDL dont je suis membre.

Sauriez-vous m’indiquer vers où diriger ma curiosité ?

D’avance merci. »


La réponse est quasiment immédiate :


« Difficile de répondre à votre demande. Je vous encourage à visiter les sites des éditeurs de la région et de vous rapprocher de ceux qui correspondent le plus à votre projet littéraire, que je ne connais pas. »


J’avais envie de dire merci.

Je ne le ferai pas.


C’est simple non ?

Débrouillez-vous et cultivez votre ego, créez votre carnet de bonnes adresses qui vous ouvriront le chemin vers le Graal de la publication dans les bonnes feuilles reconnues par le système bourgeois.

Débrouillez-vous avec ce que vous écrivez, dont vous pensez que, peut-être, mais sans prétentions aucunes, la teneur pourrait avoir intérêt aux yeux qui se poseraient dessus.

Que nenni : « visitez les sites des éditeurs de la région » (la liste fournie ne semble comporter aucune adresse) « et rapprochez-vous de ceux qui correspondent le plus à votre projet littéraire ».

Merci, pas besoin de vous pour ça.


Tout l’art du système est là : créer des « agences » avec tes impôts qui te renvoient dans les filets de ton inexistence à la première question posée : « votre projet littéraire, que je ne connais pas » !

Belle curiosité !


C’est sûr le monde cultivé qui souhaite apporter sa pensée profonde aux riens incultes ne cherche pas à connaître ce que les riens incultes peuvent créer. Cette parole là est inaudible dans les beaux salons où se congratulent les bien-pensants.


Voilà : je me rends compte, dans ma lettre de motivation à candidature de bourse auprès de la « Société des gens de lettres » (dont au demeurant je suis membre lointain, certes, mais membre), avoir fait état d’un « parcours académique » que je n’ai pas : me voilà coupant l’herbe sous mes pieds.


Car pour écrire bien sûr, il faut avoir suivi le parcours académique ad hoc.

Et, pendant que j’écris, un pédant parle sur France Culture de son parcours personnel dont il a fait un livre qu’il ne pensait pas intéressant, mais quand même…

Et là, oui, la colère me monte au nez.



Xavier Lainé

19 janvier 2024


dimanche 11 février 2024

Les années passent ! 18

 




Je lis Adania Shibli

Je lis Etgar Keret

Je lis


Et puis j’écris

Je me demande quoi écrire encore

Devant ce sentiment d’impuissance qui domine

J’écris à l’écoute des paroles creuses prononcées

Par des hommes de pouvoir

Qui ne cessent de faire la preuve de leur propre impuissance

Qui ne cessent de nous enfoncer 

De nous diminuer

De nous déposséder


Je lisais hier Adania

Je lis ce matin Etgar :


« C’est moi ou tout le monde semble être du côté des perdants ces derniers temps ? Pas seulement vous et moi, mais tout le monde. Les autres aussi. Les abrutis incultes que vous ne supportez pas.

Oui. Même ceux qui ont volé nos élections sans que nous puissions comprendre comment, et qui ensuite n’ont pu comprendre comment nous avons volé leurs élections. »

« Depuis quand le monde est-il devenu un jeu dans lequel tout le monde perd, ou du moins a l’impression de perdre ? Et pourquoi cela se produit-il maintenant, alors que nous sommes tous si impliqués, si influents et que nous n’hésitons pas à exprimer nos opinions avec force ? »

« Aucune de nos luttes n’arrive à son terme : les guerres ne sont pas gagnées, les résultats des élections sont sans cesse contestés. Même lorsqu’il s’agit d’une question scientifique objective et apparemment incontestable, comme déterminer les effets d’un vaccin contre la grippe sur notre organisme, nous ne parvenons pas à nous mettre d’accord.

L’ancien jeu social s’est depuis longtemps transformé en bagarre, et nous sommes tous là, sur le terrain, à bousculer les joueurs de l’autre camp, à jurer et à cracher partout. Tant que le match est en cours, cracher et jurer semblent être devenus les sports les plus populaires pour nous tous.

Si nous parvenons à détacher nos yeux du tableau d’affichage pendant une minute et à nous concentrer sur les règles du jeu, nous découvrirons qu’alors que pendant que nous étions si occupés à vaincre nos adversaires, ces règles sont devenues méconnaissables. Et si nous ne prenons pas une pause pour nous mettre d’accord sur de nouvelles règles, nous continuerons tous à perdre. »


Je lis Adania et Etgar

Une forme de solidarité s’immisce entre nous

Un rêve apparaît

Qui serait que l’intelligence nous aide

Nous aide à dépasser les outrages

D’un temps qui nous fait toujours

Toutes et tous

Quelque soit notre bord

Notre condition

Nos opinions

Des perdants


Et si perdants sont

Suivez donc mon regard

Vers celles et ceux qui bénéficient du crime



Xavier Lainé

18 janvier 2024



samedi 10 février 2024

Les années passent ! 17

 




Encore aurait-il fallu que j’eusse le temps

Celui de jeter au hasard des pages

Maigres mots en résonance

À la douleur du monde


J’ai lu Adania Shibli :

(Article paru dans Libération : Comment Faire Confiance Au Langage Lorsqu’il Vous Fait Souffrir ?)


« L’intérêt de la littérature n’est pas d’inciter au changement, mais à l’intimité, à la réflexion, de ramener les autres à nous-mêmes ; peut-être un espace pour considérer comment se relier à nous-mêmes et aux autres, dans la vie comme dans la douleur ; pour nous guider vers un mieux-vivre. »

« Soudain, j’ai compris pourquoi je ne pouvais, pendant toutes ces années d’écriture, me sentir proche uniquement de personnages sans visage et sans nom. Absence fascinante : quelle place pour les sans-nom, les nobodies, «ceux qui ne sont rien», peuvent-ils trouver dans la littérature, et quelle forme littéraire peuvent-ils inspirer ? »

« La générosité, le fait de s’effacer pour permettre à quelqu’un de prendre place, de trouver un refuge, c’est ce que j’ai appris de la littérature, comme probablement beaucoup d’autres. Pour moi, la littérature et l’éthique sont entremêlées depuis l’enfance. En arabe, le mot pour littérature et éthique est le même, adab. »

« Les écrivaines, et les femmes du Sud global en général, peuvent être, pour détourner les mots du poète Aimé Césaire, des tigresses qui rugissent quand il en va de ce qu’elles ont tant chéri au cours de leur vie. C’est ainsi qu’elles sont arrivées là où elles sont, en dépit des vents contraires et des difficultés rencontrées, et qu’elles ne se laissent pas impressionner par les gentils petits obstacles racistes dressés sur leur chemin par la mentalité et les comportements du Nord global. »

« La question de savoir si l’histoire dans un roman est réelle ou fictionnelle a autant de sens que de se demander si la table ou la chaise dans un roman sont réelles ou fictionnelles. Un roman fictionnel est un roman fictionnel, comme ses préoccupations. »

« En Palestine/Israël, on grandit en prenant conscience que le langage est plus qu’un outil à instrumentaliser pour raconter ou communiquer. Il peut être attaqué, brisé, malmené. La question est de savoir comment faire confiance au langage lorsqu’il vous fait souffrir, lorsqu’il vous abandonne et que vous devez faire face, seule, sans voix, à la cruauté. »

« Je me demande, non sans peur, à quoi le langage peut bien avoir accès de nos jours. La peur. »

« Je crains que nous n’arrivions jamais au point où l’on se retourne et où l’on se dit qu’aujourd’hui est meilleur qu’hier. »


Je lis et mes mots restent sans voix

Sur le bord de ce chemin. Creux où nous mènent 

Les tortionnaires de la langue et de la pensée


Xavier Lainé

17 janvier 2024