dimanche 11 février 2024

Les années passent ! 18

 




Je lis Adania Shibli

Je lis Etgar Keret

Je lis


Et puis j’écris

Je me demande quoi écrire encore

Devant ce sentiment d’impuissance qui domine

J’écris à l’écoute des paroles creuses prononcées

Par des hommes de pouvoir

Qui ne cessent de faire la preuve de leur propre impuissance

Qui ne cessent de nous enfoncer 

De nous diminuer

De nous déposséder


Je lisais hier Adania

Je lis ce matin Etgar :


« C’est moi ou tout le monde semble être du côté des perdants ces derniers temps ? Pas seulement vous et moi, mais tout le monde. Les autres aussi. Les abrutis incultes que vous ne supportez pas.

Oui. Même ceux qui ont volé nos élections sans que nous puissions comprendre comment, et qui ensuite n’ont pu comprendre comment nous avons volé leurs élections. »

« Depuis quand le monde est-il devenu un jeu dans lequel tout le monde perd, ou du moins a l’impression de perdre ? Et pourquoi cela se produit-il maintenant, alors que nous sommes tous si impliqués, si influents et que nous n’hésitons pas à exprimer nos opinions avec force ? »

« Aucune de nos luttes n’arrive à son terme : les guerres ne sont pas gagnées, les résultats des élections sont sans cesse contestés. Même lorsqu’il s’agit d’une question scientifique objective et apparemment incontestable, comme déterminer les effets d’un vaccin contre la grippe sur notre organisme, nous ne parvenons pas à nous mettre d’accord.

L’ancien jeu social s’est depuis longtemps transformé en bagarre, et nous sommes tous là, sur le terrain, à bousculer les joueurs de l’autre camp, à jurer et à cracher partout. Tant que le match est en cours, cracher et jurer semblent être devenus les sports les plus populaires pour nous tous.

Si nous parvenons à détacher nos yeux du tableau d’affichage pendant une minute et à nous concentrer sur les règles du jeu, nous découvrirons qu’alors que pendant que nous étions si occupés à vaincre nos adversaires, ces règles sont devenues méconnaissables. Et si nous ne prenons pas une pause pour nous mettre d’accord sur de nouvelles règles, nous continuerons tous à perdre. »


Je lis Adania et Etgar

Une forme de solidarité s’immisce entre nous

Un rêve apparaît

Qui serait que l’intelligence nous aide

Nous aide à dépasser les outrages

D’un temps qui nous fait toujours

Toutes et tous

Quelque soit notre bord

Notre condition

Nos opinions

Des perdants


Et si perdants sont

Suivez donc mon regard

Vers celles et ceux qui bénéficient du crime



Xavier Lainé

18 janvier 2024



samedi 10 février 2024

Les années passent ! 17

 




Encore aurait-il fallu que j’eusse le temps

Celui de jeter au hasard des pages

Maigres mots en résonance

À la douleur du monde


J’ai lu Adania Shibli :

(Article paru dans Libération : Comment Faire Confiance Au Langage Lorsqu’il Vous Fait Souffrir ?)


« L’intérêt de la littérature n’est pas d’inciter au changement, mais à l’intimité, à la réflexion, de ramener les autres à nous-mêmes ; peut-être un espace pour considérer comment se relier à nous-mêmes et aux autres, dans la vie comme dans la douleur ; pour nous guider vers un mieux-vivre. »

« Soudain, j’ai compris pourquoi je ne pouvais, pendant toutes ces années d’écriture, me sentir proche uniquement de personnages sans visage et sans nom. Absence fascinante : quelle place pour les sans-nom, les nobodies, «ceux qui ne sont rien», peuvent-ils trouver dans la littérature, et quelle forme littéraire peuvent-ils inspirer ? »

« La générosité, le fait de s’effacer pour permettre à quelqu’un de prendre place, de trouver un refuge, c’est ce que j’ai appris de la littérature, comme probablement beaucoup d’autres. Pour moi, la littérature et l’éthique sont entremêlées depuis l’enfance. En arabe, le mot pour littérature et éthique est le même, adab. »

« Les écrivaines, et les femmes du Sud global en général, peuvent être, pour détourner les mots du poète Aimé Césaire, des tigresses qui rugissent quand il en va de ce qu’elles ont tant chéri au cours de leur vie. C’est ainsi qu’elles sont arrivées là où elles sont, en dépit des vents contraires et des difficultés rencontrées, et qu’elles ne se laissent pas impressionner par les gentils petits obstacles racistes dressés sur leur chemin par la mentalité et les comportements du Nord global. »

« La question de savoir si l’histoire dans un roman est réelle ou fictionnelle a autant de sens que de se demander si la table ou la chaise dans un roman sont réelles ou fictionnelles. Un roman fictionnel est un roman fictionnel, comme ses préoccupations. »

« En Palestine/Israël, on grandit en prenant conscience que le langage est plus qu’un outil à instrumentaliser pour raconter ou communiquer. Il peut être attaqué, brisé, malmené. La question est de savoir comment faire confiance au langage lorsqu’il vous fait souffrir, lorsqu’il vous abandonne et que vous devez faire face, seule, sans voix, à la cruauté. »

« Je me demande, non sans peur, à quoi le langage peut bien avoir accès de nos jours. La peur. »

« Je crains que nous n’arrivions jamais au point où l’on se retourne et où l’on se dit qu’aujourd’hui est meilleur qu’hier. »


Je lis et mes mots restent sans voix

Sur le bord de ce chemin. Creux où nous mènent 

Les tortionnaires de la langue et de la pensée


Xavier Lainé

17 janvier 2024



vendredi 9 février 2024

Les années passent ! 16

 




Parfois la mémoire n’est pas courte

Elle est absente


Rappelez-vous

Il n’y a pas si longtemps

Ce qu’un saugrenu avait nommé

« Grand débat »

« Grenelle de la santé »

« Conférence pour l’environnement »


Des mots

Des milliers de mots

Prononcés par milliers de braves gens

Qui ont cru un instant

Que leurs mots auraient une importance

Qu’ils pourraient contribuer

À changer quelque chose

À l’ordre inexistant


Des mots

Comme ceux que je jette

Chaque jour

En pâture à la toile anonyme

Mots vains dans un monde

Où seuls les « experts »

Ont talents reconnus

À se faire entendre


Des mots comme bouteilles à la mer

Que seule l’histoire pourrait recueillir



Xavier Lainé

16 janvier 2024


jeudi 8 février 2024

Les années passent ! 15

 




Ce fut

Immersion

Me laissant porter

Sur la houle des mots

Et derrière les pensées

Qui justifient

Ou pas


Pour juste un instant

Écrire n’était plus vain

Vaniteux peut-être

Mais pas vain


*


Où je parlais

De liés et déliés

De déliés perceptibles

Une fois que je connais ce qui me lie


Je parlais

J’usais de la métaphore

Qui n’en est pas une

Entre ce que corps dit

Et ce que mots disent

Sans maudire 

Ni médire


Parfois les mots expriment

Ce que corps vit

Corps qui résiste 

Tarde à se délier

Je partais de loin

Pour arriver où les mots trouvaient refuge

J’y aurais bien fermé les yeux

Pour en déguster avec délectation

Les subtils effluves


*


Lier

Délier

Défaire les noeuds 

Qui nous étouffent

Avancer 

Même par gros temps

Trouver les mots

Les déposer

Comme une obole

À qui veut


*


C’est par les mots peut-être

Que l’humain devient tel

Je dis peut-être

Car il en est qui en usent

En parole de haine

Pour justifier l’injustifiable

La violence qui nous diminue 

Nous amoindrit

Nous salit dans notre humanité

Justement 

Dans notre humanité



Xavier Lainé

15 janvier 2024


mercredi 7 février 2024

Les années passent ! 14

 




Je n’ai pas quitté la route 

Qui me conduisait de mots en mots

À l’abri de l’âpre paroi rocheuse

Qui séparait les mondes


Celui là-haut qui est mon ermitage

Mon lieu clos où les pensées bouillonnent

Celui plus près de la mer

Où vont les amitiés qui ne se disent pas


Je n’ai pas quitté la route

Je n’ai fait qu’en suivre le tracé

De mots en mots elle contournait les obstacles

Inscrits en filigranes dans la vie qui s’écoule


D’une planète solitaire où lire est bouée

Je passais à planète solidaire

Où les mots se font vecteurs 

D’une compréhension bienveillante


Je n’ai pas quitté la route

Mon chemin est tellement sinueux

Que parfois je me perds

De ne pas oser en sortir


C’est toujours rassurant

De se savoir attendu quelque part

De voir les regards s’éclairer 

À l’entrée en matière de mon pas un peu lourd



Xavier Lainé

14 janvier 2024