jeudi 4 janvier 2024

Une aube se lève derrière les barreaux 11

 




Tous les jours je reçois et ouvre mon journal

Tous les jours mon journal parle 

Il parle d’un monde qui n’est pas le mien

Les gens qui le fabriquent

Ceux qui y écrivent

Vivraient-ils sur une autre planète

Que je n’en serais pas surpris


Tous les jours je reçois et lis mon journal

Il en dit des choses mon journal

Mais rien qui concerne ma vie quotidienne

Celle que je partage avec tant qui poussent ma porte

Celle qui se bat pour survivre 

Quand toujours tout nous enfonce


Tous les jours j’ouvre et je lis mon journal

Avec cet étrange sentiment qui ne cesse de grandir

De lire les nouvelles d’un monde

Qui ne me concerne pas

Qui ne dit mot des difficultés à vivre encore

Qui se répand en perspectives qui ne me toucheront guère

Sinon qu’à l’expérience je sais qu’au contraire

Mon quotidien dont mon journal ne parle pas

Sera tous les jours un peu plus dur

Loin des bruits de leurs fêtes et de leurs guerres


Tous les jours j’ouvre mon journal et je le referme

Je ne sais ce que j’ai lu sinon l’écho d’un monde

Qui n’est jamais le mien

Ni celui de toutes celles et ceux

Qui tentent chaque jour de joindre deux bouts

Qui ne cessent de s’éloigner


*


"Ne demande jamais ton chemin à quelqu'un qui le connaît, car tu ne pourrais pas t'égarer!" Rabbi Nahman, cité par Marc-Alain Ouaknin, Mystère de la Kabbale


Ne me dites pas vers où diriger mes pas

Ils sont trop habitués à suivre leur propre chemin

Parfois au risque de ne savoir où sera l’ultime port


Ne me montrez jamais le chemin de votre droiture

Le mien serpente comme ruisseau sous les mousses

À l’abris d’un temps de désespérance


Mon chemin se noie dans les yeux d’enfants agonisants

En terre dite sainte désormais souillée pour toutes générations

Mon chemin est tissé de ce sang répandu où mon âme s’égare


Ne me dites pas vers où aller

Je préfère me perdre en prenant par la main

La foule immense des déshérités

Des dépossédés


Sachez-le

Vous qui croyez détenir la vérité

Jamais je ne plierai sous votre joug

Ni suivrai la pente sinistre de vos calculs


Je dis que mon chemin pleure

Dans les yeux d’un enfant mort à Gaza 

Sous les coups de tyrans qui ne savent plus ce qu’ils font

Souillant la religion qu’ils prétendent défendre



Xavier Lainé

11 décembre 2023


mercredi 3 janvier 2024

Une aube se lève derrière les barreaux 10

 




« Pourquoi dois-je appartenir à une nation qui, quand elle s'enivre se précipite vers l'embouchure des larmes ? » Najwan Darwish, Tu n’es pas un poète à Grenade


Qu’importe qui je suis et sur quel sol je suis né

En quel espace terrestre je me suis établi

Je dois seulement mesurer ma chance

De ne pas être derrière des murs

Contraint de vivre en domaine si étroit

Que nulle issue me serait offerte

Pour échapper au désastre



Xavier Lainé

  10 décembre 2023



mardi 2 janvier 2024

Une aube se lève derrière les barreaux 9

 




J’écrivais que le soutien inconditionnel serait un permis de tuer.

Nous y sommes.


Que faisons-nous ?

Nous regardons ailleurs !

Juste nous nous plaignons et nous plaindrons lorsque les scories de la honte nous retomberont dessus.


Nous regardons ailleurs.

Nous enfonçons le clou des préférences raciales et religieuses.

Nous le plantons et l’enfonçons.

Parfois le marteau se trompe de cible.

Il nous retombe sur les doigts qui tiennent les clous.

Nous érigeons la croix en des Golgotha de honte.

Puis nous allons pleurant sur le triste sort d’un crucifié, trempant nos mains aux bénitiers de l’hypocrisie.

La misère tend une main tremblante devant les porches d’églises plongées dans leurs scandaleuses intolérances.

Nous regardons ailleurs.


Nous apportons, au prétexte de nos actes passés, qui se conjuguaient entre les barbelés de l’histoire, un soutien inconditionnel à ceux qui nous ressemblent : les colons.

Il nous faut dominer et contraindre, expulser et faire disparaître les preuves de nos crimes.

Alors on se tait et on regarde ailleurs.

Guerre ici, guerre là, c’est de guerre lasse sous le joug des misères et des indigences que nous plions l’échine, avec force arguments hautement intellectuels.

Mais unilatéraux, toujours, car il faut une pensée unique en forme de rouleau compresseur pour éteindre les flammes de toute contestation.


Pendant ce temps, pendant ce temps où notre regard se tourne vers un ailleurs sans avenir, des enfants meurent, un peuple est acculé à mourir sans rémission ni compassion.

Je dis qu’à force de vengeance, le nombre de mort sera la croix dont nous ne pourrons jamais nous défaire.

La croix et la souillure.

La honte de voir l’humanité plonger en ses éternels errements.

On cause, on fait de vivants discours, on discute en pesant le pour et le contre, l’importance de telle ou telle guerre pour « notre sécurité » (sic).

Qu’importent les morts : ils ne sont pas de notre famille, de nos amis, de nos philosophies et religions.

Ils sont cet autre honni sans cesse rejeté hors de nos « frontières » !

Et nous faisons le lit des mufles hideux qui partout s’emparât des pouvoirs, creusant encore un peu plus l’engrenage des violences.


Un jour nous nous adonnons en parfaites fêtes hypocrites.

Le lendemain, nous prenons le risque de n’avoir que nos yeux pour pleurer.



Xavier Lainé

9 décembre 2023


lundi 1 janvier 2024

Une aube se lève derrière les barreaux 8

 




« En disant que c'était une voix nue, pour rendre compte de la tension aiguë dans laquelle elle me cloua sur place, il me semble que je devais mettre l'accent sur tout ce que le mot évoque très concrètement d'émoi soudain et de première alerte sensuelle : la voix était aussi — il était même singulier qu'on en doutât aussi peu sur d'aussi légers indices — celle d'une femme dévêtue, très exactement, d'une femme désœuvrée, l'esprit encore à peine en rumeur, qui vaque sans hâte à sa toilette. » Julien Gracq, La maison


C’est parfois un simple souffle

Qui porte une voix

Un sourire qui s’épanouit

Sur un visage inconnu

Un moment de douceur

Partagé devant une bière


C’est parfois ce simple souffle

Qui te fait aimer 

Être en vie pour encore un jour

Ou plus si affinité

Ce mot glissé en douce

Qui est signe de reconnaissance


C’est parfois ce petit souffle

Qui vient à ta rencontre

Alors que tu n’attends plus rien

Tant les tempêtes t’emportent

Te laissant vague à l’âme

Sur les rives détruites


C’est à cet endroit

Que les regards se croisent

Et se reconnaissent


*


« Seule une humiliation sans nom peut générer la barbarie inédite qui nous menace, et qui trop souvent nous atteint. Tel est le tragique ultracontemporain. » Olivier Abel, De l’humiliation


Est humiliante toute situation qui nous place devant notre impuissance.

Impuissance à changer le monde ne serait-ce que partiellement.

Impuissance à faire entendre nos suppliques.


Est humiliante une journée qui te vois te battre contre l’absurde.

Contre l’absurdité d’un temps qui ne croit plus ni au vivant ni en l’humain.

Contre l’absurdité qui ne fait confiance qu’en des automatisme algorithmiques.


C’est humiliant d’être incité, pour des principes d’économie qui n’ont rien à voir avec la santé publique, à réduire tes « cotations » donc ta disponibilité.

Car à quoi peut encore se rendre utile celui qui passe ses nuits à chercher comment encore joindre les deux bouts malgré un planning qui ne désemplit pas ?


C’est humiliant de vivre dans une société qui sans cesse te surveille.

Qui sans cesse te verbalise et te sermonne quand ses propres édiles se comportent en véritables mafieux.


C’est humiliant de devoir rendre des comptes à des administratifs qui ne savent rien de la douleur, rien de la souffrance, ni des pleurs d’humiliation.

C’est humiliant et à force ça te met dans la tête qu’après tout, si l’explosion de violence émerge, elle pourrait soulever le couvercle de cette humiliation permanente.


C’est humiliant d’être résolument non violent et d’avoir ces pensées qui te viennent devant l’absurde réalité d’un monde sans humanité.



Xavier Lainé

8 décembre 2023