mardi 5 décembre 2023

Si étroit est le chemin 11

 




« Je ne peux pas oublier la guerre. Je le voudrais. Je passe des fois deux jours ou trois sans y penser et brusquement, je la revois, je la sens, je l'entends, je la subis encore. Et j'ai peur. Ce soir est la fin d'un beau jour de juillet. La plaine sous moi est devenue toute rousse. On va couper les blés. L'air, le ciel, la terre sont immobiles et calmes. Vingt ans ont passé. Et depuis vingt ans, malgré la vie, les douleurs et les bonheurs, je ne me suis lavé de la guerre. L'horreur de ces quatre ans est toujours en moi. Je porte la marque. Tous les survivants en portent la marque. » Jean Giono, Refus d’obéissance


Et pourtant ça dure

Ça se poursuit

Ça nous colle aux basques

Toujours ça se répète

Bien que nous disions

« Quelle connerie la guerre »


Et pourtant ça dure

Ça se reproduit à l’infini

En longs cortèges de misères

Fleuves de sang et de boue

Cris en écho tout autour de la terre

Bien que nous disions

« Plus jamais ça »


Ça dure

Ça se poursuit

Il s’en trouve toujours

Tenant pouvoir de main ferme

Pour jouer les boute-feux

Répandre toujours les larmes


C’est là

Avec les blessures et les morts

Qui ne peuvent plus rien dire

Sinon nous rappeler

Qu’il serait temps

De nous réveiller

De ne plus laisser notre sort

Entre mains sanglantes

De pouvoirs usurpés


Je suis de la génération

Qui ici du moins

N’aura pas connu

L’espace d’une vie

Les horreurs de la guerre

N’en ayant reçu 

Que les tristes récits

Pourtant me sens meurtri

À chaque corps tombé

Sous les ruines 

À chaque enfant blessé

Comme « dommages collatéraux »

De conflits non souhaités


Ça dure

Ça se reproduit sous nos yeux

Certes pas devant nos portes

Ou sur le toit de nos maisons

Alors certains s’en vont

Avec la certitude que plus jamais

Tandis qu’à chaque humain

Qui décède sous les coups 

Qui disparaît sous les bombes

C’est toute l’humanité qui saigne

Qui chancelle



Xavier Lainé

11 novembre 2023


lundi 4 décembre 2023

Si étroit est le chemin 10

 






« Par l'étonnement et le questionnement, l'homme va pouvoir enfin se libérer de l'emprise de certaines habitudes de pensée, convictions, théories reçues sans vérification, opinions, préjugés, décisions toutes faites, qui décrètent ce que sont le monde, les choses, les personnes, la connaissance, etc. L'homme, c'est, à chaque fois, un autre homme, une autre vie, une autre expérience. L’homme n'est pas, mais devient ; cela signifie qu'il se doit d'exister comme émergence de figures nouvelles, autres, du pensable et de l'agir ; qu'il existe dans son altération incessante. Cela est aussi valable sur le plan collectif. Une société qui n'engendrerait pas de nouvelles formes d'organisation signerait son propre arrêt de mort. » Marc-Alain Ouaknin


Je suis celui qui sait qu’il ne sait pas

Qu’il écrit pour répondre à un mouvement du dedans qu’il ne veut pas contrarier

Qu’il écrit certes, mais sans trop savoir quoi ni pourquoi et si possible n’importe comment

Histoire de brouiller les pistes, je suis celui qui ne se dit ni poète, ni écrivain, ni rien d’autre qu’existant

Etant de cette espèces, je ne cesse de devenir

Justement parce que je mesure le puits de mes ignorances

Qu’il me faut toujours creuser un peu plus loin

Dans ce que l’humain, en ses temps de splendeurs, sait créer de plus beau et même parfois sublime

Je ne peux donc que me désoler d’observer comment la pente glissante de la médiocrité nous conduit droit vers les précipices de la violence 

De la violence pour elle-même

De cette espèce de violence qui prend racine dans des ignorances abyssales

Alors je lis et j’apprends

Je m’organise comme je peux pour ne jamais m’arrêter d’apprendre

Juste pour ne pas sombrer, moi aussi, dans ce gouffre amer

Juste pour sauver le peu d’humanité dont chaque livre lu me gratifie

Pour sauver ce qui peut encore l’être dans un contexte où chacun s’imagine seul contre tous


*


« Pendant que de bons poètes, de vigoureux historiens gagnent laborieusement leur vie, le financier abêti paye magnifiquement les indécentes petites sottises de l'enfant gâté. » Charles Baudelaire


Ce qui change et ne change pas

Ce qui se transforme et ce qui demeure

En l’état de déliquescence

En l’état de perdition

Puisque les seconds

Ceux qui devraient être seconds

Permettant aux premiers

De poétiser et étudier en paix

Sont propulsés au devant de la scène

Pour le seul caprice

Des enfants gâtés de la bourgeoisie


Je sais que je ne sais pas

Que rien ne m’autorise 

Au moindre jugement péremptoire

Je sais que je ne sais pas

Je sais

Je vois

J’entends

Les longues complaintes

Les psalmodies de douleurs

Que génèrent les caprices

Des enfants gâtés de la bourgeoisie



Xavier Lainé

10 novembre 2023


dimanche 3 décembre 2023

Si étroit est le chemin 9

 




Gris comme le temps gris

L’âme en errance parmi les autres

Perdu dans l’océan des tempêtes

Robinson cherchant son île

Histoire de se poser à l’abri


Je promène mon écoeurement

Tout au long des avenues

Sous une petite pluie fine

Qui transperce corps et coeur


Auriez-vous havre à proposer

Aux âmes perdues du monde

Les lieux de paix sont si rares

Qu’un seul serait le bienvenu


Gris comme le temps gris

Âme en errance parmi tant d’autres

Je m’en vais ouvrir ma porte

Sans rien trahir du malaise

Pour ne pas inquiéter

Pour tenter encore de rassurer


*


Mais au fond, peut-être à nous refuser un âge de retraite décent, est-ce aussi un moyen de nous empêcher de penser par fatigue d’exister.

Chaque jour au fil du temps devient épreuve arrachée au labeur.

La question de nos conditions de vivre est posée.

A moins de poursuivre dans la voie de notre dépossession.



Xavier Lainé

9 novembre 2023


samedi 2 décembre 2023

Si étroit est le chemin 8

 




Jusqu’à en être gavés

On nous abreuve

Antisémitisme par ici

Antisémitisme par là

On s’aventure en doctes paroles

Énoncées par érudits forts savants

En enfonce le clou

Antisémitisme par ici

Antisémitisme par là

Être juif serait « normalisé » (sic)

Mon étonnement et ma frayeur

Eux ne se normalisent pas

Qu’on soit de telle ou telle religion

Qu’importe si nous vivons 

En monde « normalisé »

Quelle que soit ton appartenance

Mon frère

Aux yeux de vraie démocratie

Tu es citoyen

T’affubler d’une terminologie

D’ordre religieux

C’est porter atteinte

À la démocratie libre et laïque


On se répand

On fait les gorges chaudes

On parle d’antisémitisme

Sans parler de l’anti-islamisme

Que croit-on faire

Sinon jeter de l’huile sur le feu



Xavier Lainé

8 novembre 2023


vendredi 1 décembre 2023

Si étroit est le chemin 7

 




Dès lors tout devient piètre bataille

Le plus ordinaire demande un effort colossal

Rien de la vie ne peut être simple

Il faut se battre

Se battre 

Se battre


Catalyseur entre vous et vous

Pour ne pas dire entre vous et votre corps

Ce qui serait encore renforcer votre dichotomie

Qui n’est pas une opération chirurgicale

Mais une manière de penser

Qui nous conduit chaque jour

À mener bataille contre nous-mêmes

Corps toujours regardé comme objet

Misérable à mener à la dure

Surtout s’il est récalcitrant


Or

Puisque tout est bataille

Guerre de tous contre tous

Fastidieux combat pour survivre

Quelles que soient les conditions

Il faudrait être pur esprit 

Pour nager à la surface sans dégâts


Ce tout que nous sommes entre en souffrance

À chaque humain maltraité dont nous acceptons

Les infinies souffrances

Car nous sommes humains donc en résonance les uns avec les autres



Xavier Lainé

7 novembre 2023