vendredi 24 novembre 2023

Conjurer l’horreur 31

 




Mais peut-être faudra-t-il offrir au monde une page blanche.

Une page de silence.

Une page muette de sidération.


« Il n’y aura pas de cessez-le-feu »

Il n’y aura pas

Cadeau sur la tête des enfants et des femmes

Cadeau de terreur au jour d’halloween


Ici ils vont quêter bonbons

Les enfants de la sainte consommation

Une religion comme une autre

Qui anesthésie autant qu’une autre

On joue à se faire peur

On ne dit rien de la terreur là

Pas si loin


Jusqu’au jour où

Car qui pourrait imaginer que l’horreur puisse s’arrêter

Un 31 octobre noyé dans le sang et les larmes

Qui pourrait prédire

Misère et rancoeur répandues comme lisier

Sur le terreau fertile d’humains invités à ne plus penser

Plus se penser 

Plus se projeter


Je dis qu’on meurt à Gaza

Je dis qu’on meurt en Ukraine

Je dis qu’on meurt au haut Karabagh

Je dis qu’on meurt en Turquie

Je dis qu’on meurt en Syrie

Je dis qu’on meurt en Iran

Je dis qu’on meurt innocent un peu partout

Dans le silence de ma page qui

Si elle devait demeurer blanche

Serait alors complice de ces morts innocentes


Pourrai-je encore écrire demain

Saurai-je passer à autre chose 

Que l’ignoble qui poursuit son oeuvre

Devant ma porte

Mes antennes cérébrales dressées vers le monde

Mes nuits se font cauchemar

Que seules saines lectures peuvent calmer


Je dis qu’on meurt

Simplement parce que je ne voudrais pas

Qu’à force d’indifférence

On finisse par mourrir ici aussi

Sous le poignard encouragé 

Par l’extension du domaine de la misère


Il semble que les puissants n’aient qu’une ligne d’horizon

Celui de la croissance infinie de leurs capitaux

Ces bouffis font ventre de tout

De la faim comme du crime

Ils lèvent un doigt indigné

Lorsqu’un misérable passe à l’acte

Ivre de haine et de rancoeur

Mais jamais ne s’interrogent

Sur le système qui arme le bras vengeur


Puis ils vont

Les bouffis de fortune

Faire la morale à ceux qu’ils ne cessent d’appauvrir

Et se rangent du côté de leurs semblables

À l’extrême droite d’un échiquier dont ils éliminent les gêneurs


Nous en sommes là

En ces temps de tragédies répétées

Comme une résurgence du pire déjà vécu

On s’indigne avec raison des étoiles de David sur les murs

On s’indigne bien peu de la crainte aux ventres musulmans

On brandit les religions comme preuve des pires exactions

C’est pour faire oublier que le pire est d’avoir faim

Et de ne pouvoir se nourrir


On oublie

Tandis qu’on se dresse derrière des frontières dont tout le monde sait

Qu’elles ne sont que cloisons fictives ne protégeant de rien

Sinon ceux qui s’isolent derrière les barbelés du désespoir

Et revendiquent la propriété d’une Terre qui appartient à tous 


Dans ma nuit je vois des larmes d’enfants

Je vois et je me lève

J’entends le bruit assourdissant des immeubles qui s’effondrent

Dans un fracas qui couvre les cris qu’ils enterrent

Je vois et j’entends

Mon cerveau cogne aux parois de mon crâne

Je voudrais moi aussi crier dans le noir

Me lever et arrêter les bras assassins


Mes rêves se heurtent à ce monde en loque

Sous le rire malsain de ceux qui s’y engraissent

Mes rêves sont blessés comme mon humanité

Je ne sais comment demain ouvrir une nouvelle page 

Qui saurait cicatriser mes blessures



Xavier Lainé

31 octobre 2023


jeudi 23 novembre 2023

Conjurer l’horreur 30

 




On en est là : le droit de se défendre devenu un permis de tuer.

De tuer sans distinction…

Ce n’est plus la guerre, c’est le crime institué en règle de la guerre.

Une guerre pire que la guerre…

Une guerre pire que la guerre qui, si elle se généralise, ne laissera sur Terre que barbarie sombre et sanguinaire.


On en est là : j’avais commencé en rêvant.

Je ne sais plus si le rêve est encore possible.

Je voudrais bien m’extraire des nouvelles qui me parviennent.

Elles concordent toutes dans ce sens suicidaire pour notre humanité.

Le droit de se défendre devenu un permis de tuer.

Un permis de tirer et bombarder sans discernement.


On en est là : le bruit des bombes est tel que le cri des suppliciés en devient inaudible.

D’autant plus qu’il s’accompagne d’une censure médiatique qui ne dit rien de ce qui est : le droit de se défendre devenu un permis de tuer.

Un permis d’assassiner des innocents qui n’ont rien fait sinon naître et tenter de survivre du mauvais côté d’une frontière tracée au hasard par les puissants.

Pouvez-vous imaginer cette chose terrible qui arrive à notre humanité ?

Le droit de se défendre devenu un permis de tuer, avec la bénédiction de tous les Etats prétendus civilisés.

Que de crime commis au nom des civilisations !

Que de sang sous les temples et les pyramides, sous les palais et les monuments à la gloire des dominants !


On en est là : j’avais envie de revenir à une poésie apaisée.

L’apaisement est impossible.

Vous entendez : le droit de se défendre est devenu celui de tuer.

De tuer jusqu’au dernier soupir peuples qui n’ont rien demandé sinon le droit, eux aussi, de vivre quelque part sur cette Terre sans risquer de disparaître dans les ruines de nos prétendues civilisations.

J’écrivais que chaque humain mort sous les coups pesait du même poids dans la balance de notre humanité déchue.

Qu’écrire désormais que les assassinés sont si nombreux, que nul ne peut plus en compter les âmes errantes, s’accompagne d’un vide immense.


J’écris : le droit de se défendre est devenu un permis de tuer.

Même la loi du Talion n’en revient pas.

Une telle escalade dans l’inhumanité, si elle est contenue dans le projet même de ce que certains nomment « civilisation », nul d’entre nous ne pouvait même en envisager l’horreur.

Que le crime soit commis par les héritiers de ceux qui ont tant souffert dans les camps immondes d’une Europe à feu et à sang, rend la chose encore plus immonde.


Le droit de se défendre est devenu un permis de tuer.

Nul ne peut désormais savoir si l’horreur pourrait s’arrêter ni quelle frontière pourrait la contenir.

On tue par vengeance infantile.

Plus rien ne retient le bras d’aucun assassin puisque le crime se commet avec l’assentiment, l’approbation et la bénédiction des dirigeants d’un monde qui se dit civilisé mais qui ne connaît que crime et oppression.


On en est là : le droit de se défendre est devenu un permis de tuer.

Je ne sais si je pourrai encore écrire jolis poèmes devant cette révélation contre laquelle je n’ai cessé, ma vie durant, de clamer « plus jamais ça ».

« Ça » est là, sous nos yeux ; regarder ailleurs ou parler d’autre chose ne reviendrait qu’à cautionner encore le crime commis.

Certains en notre nom sont allés soutenir l’innommable génocide.

Avec ceux-là, c’est tout un pan de notre espérance en l’humanité qui s’écroule sous nos yeux.

Les murs sont tombés, certes, mais c’était pour mieux assassiner sans mesure tout ce que le vivant devrait nous inspirer de respect et d’admiration.


*


Bien sûr nous y étions

Comment ne pas

Lorsque dans le dérèglement du monde

Tant de victimes ne diront plus rien


Bien sûr être là

Depuis notre gentil confort

De gens « civilisés »

Mais

Que savons-nous de la misère

Que savons nous de l’oppression

Quand il suffit d’un Préfet

Qui interdit toute manifestions solidaire

Pour nous faire rentrer dans le rang


Tu dis

« Lorsque je regarde la télévision »

Mais quel sens peut bien prendre

Cette phrase

Si tu sais le poison véhiculé

Tu dis

Comme beaucoup tu dis

J’avais pris mes mots de poète

Dans ma poche trouée

Ils y sont restés

Puis je les ai offerts

Avant de les jeter

Les mots de poète n’avaient pas leur place

Parmi les discours convenus



Xavier Lainé

30 octobre 2023