lundi 20 novembre 2023

Conjurer l’horreur 27

 




Bruits de bottes et de bombes en tous lieux

Et moi

Assis devant ces écrans et claviers

Au milieu de piles de livres lues et non lues

Qui cherche mes mots

Mots qui seraient lisibles 

Compréhensibles à qui prendrait le temps de s’y poser


Bruits de bottes et de bombes en tous lieux

Et moi

Qui n’arrive pas à faire abstraction

De ces milliers d’enfants sans autre refuge 

Que ruines sous les attaques aériennes

D’un Etat que tous soutiennent

Sans un mot pour les innocents


Bruits de bottes et de bombes en tous lieux

Et moi

Qui tente encore de garder l’équilibre

Entre morts d’un côté et de l’autre

Dont certains tiennent comptabilité malsaine


Et moi 

Qui ne peut concevoir 

Qu’une mort innocente n’en égale pas une autre

Quelle que soit sa nation ou sa religion


Bruits de bottes et de bombes en tous lieux

Et moi

Qui doit me précipiter 

Au chevet souffrant de celles et ceux

Qui font trop souvent comme si


Comme s’ils n’étaient pas liés

Par le lien ténu de notre humanité commune

À ceux qui partout

Sont les victimes innocentes 

D’un monde qui ne sait rien de la vie

Qui ne sait résolument tirer

Aucune leçon de ses longues périodes

Noires



Xavier Lainé

27 octobre 2023



dimanche 19 novembre 2023

Conjurer l’horreur 26

 




Il nous faudra admettre demeurer les derniers humains

Sur une planète livrée à la partie la plus barbare

D’une espèce qui a eu ses heures de gloire


Il nous faudra sans doute admettre le déraillement

Du train de notre « croissance » en humanité

Dès lors qu’à dix morts ici en succèdent cent 

De l’autre côté d’une frontière qui ne ressemble à rien


Il nous faudra admettre cette triste régression

Qu’au nom de telle ou telle religion

Qu’au nom de telle ou telle « patrie »

Le statut d’être humain peut vous être dénié


Il ne nous restera alors qu’à écrire

À nous plonger dans ce que l’humanité a su créer

Lorsqu’elle était encore sur le chemin de sa sagesse


Il nous restera à conjurer horreurs et exactions

Pour tenter encore de survivre dans le désert de la pensée

Laissé dans le sillage des plus ignorants parmi nous

Pauvre malades ivres de leur pouvoir

Pauvres ignorants aveuglés de vengeance


Il nous restera à écrire et encore écrire

Pour que cette tragédie si elle laisse encore vivants

Puisse être conjurée par les survivants 

Qu’ils puissent en tirer leçon pour leur propre avenir

Si toutefois une intelligence pourrait survivre

Dans l’enfer que les hommes de pouvoir

Créent tandis que l’immense majorité

En appelle à la paix et à la reconstruction du monde


*


« Les mots ne sont que les bras armés du silence, et je n'ai plus envie de me battre. » Antoine Wauters


Car la majorité ne dit mot

On ne lui tend aucun micro

On ne lui demande pas son avis

Avant d’aller fomenter guerres et vengeances


Il ne reste que les mots écrits

Qui parfois arrivent à rompre les digues

De silence et d’oubli dressées de mains de maîtres


Il ne reste que le silence peuplé de ces mots

Pour aborder avec sérénité l’autre qui est comme moi

Sidéré de voir tant de haine répandue

En insidieux commentaires sous les paroles d’apaisement


Une mort en égale une autre

Chaque mort sous les coups de la vengeance

Sous les ambitions colonisatrices

Est une mort de trop qui affaiblit notre humanité


Il en est de partout qui rejettent leurs gouvernements

Qui manifestent leur soif d’un autre monde

Ouvert sur des lendemains de paix

Nombreux sont ceux qui ne se reconnaissent pas

Dans le glaive brandi au dessus des têtes innocentes

Les mots comme bras armés du silence sont la trace indélébile de nos révoltes



Xavier Lainé

26 octobre 2023


samedi 18 novembre 2023

Conjurer l’horreur 25

 




L’homme joue du menton

Joue avec un aplomb sans bornes

Les matamores en terre dévastée

Il parle de défense justifiée

D’un seul côté des barbelés

D’un seul côté


L’homme joue du menton

Prend posture inspirée

Annonce devant monde interloqué

Des mesures dont chacun sait

Qu’elles seront sans effet

Car vides de sens


L’homme joue du menton

Il va de ci

Il va de là

Il serre des mains

Ouvre ses bras

Pour d’improbables accolades


L’homme joue du menton

La Terre en frémit de longue fièvre

L’humanité prend l’eau

Mais il joue d’un regard

Sourcilleux en diable

Mais qui sonne tellement faux


L’homme joue du menton

Des enfants meurent

Derrière les murs

Dressés en frontières 

Derrière lesquelles se poursuit

La route sanguinaire 

D’une humanité en berne


*


« Je n'ai pas de pays pour pouvoir y retourner 

Je n'ai pas de pays pour en être exilé 

C'est un arbre dont les racines 

sont l'eau d'un fleuve qui coule 

Il meurt si elle s'arrête 

et si elle ne s'arrête pas, il meurt

Je n'ai pas pays pour en être exilé 

Je n'ai pas de pays pour pouvoir y retourner 

Et si je m'arrêtais dans un pays 

je mourrais »

Najwan Darwish


Ainsi vont-ils les exilés de toujours

Ils errent

Repoussés de frontières en territoires

Jamais ne peuvent s’arrêter nulle part


S’arrêter serait mourir

Marcher encore marcher

Franchir les barrages

Déjouer les polices


Juste pour survivre un jour

Une heure

Sans oublier d’où on vient

Sans jamais pouvoir arrêter

Le bruit des bombes

Les cris des bombardés


Avancer pour vivre

Vivre pour avancer

Marcher la nuit

Dormir le jour

Toujours s’affranchir des peurs

Ou les murer tout au fond

Leur poser un bâillon sur les lèvres

Pour ne pas crier

Ajouter du tragique à la tragédie



Xavier Lainé

25 octobre 2023