lundi 24 juillet 2023

Beauté : figure de proue de nos révoltes 1

 



Photographie : XL-Manifestation 26 mai 2016




Pas facile 

Les mots suspendus aux paupières

Le matin qui se veut calme

L’ardeur solaire qui se prépare

Pas facile


Pas commode

Faire le tour du vide

Sans tomber dans le gouffre

Sans se laisser happer

Par le silence 

Pas commode


Que dit le sommeil écourté

À celui qui se lève un peu hagard

Convaincu de n’avoir pas purgé

Son lot de fatigue

Que dit-il


Il dit

Pas envie

De mettre un pied devant l’autre

Les doigts engourdis

Il dit


Il dit l’absence

La brutale absence

Après l’amour bruyant

Le rien qui s’étend

Gagne chaque parcelle du jour

Il dit



°


Pas de quoi s’étonner

Que

La mèche allumée

Ça puisse exploser

Pas de quoi


L’inverse semble vrai

C’est avec étonnement

Qu’on regarde peuple courbé

Sous le fardeau de ses maîtres

L’inverse est vrai


On tire sur la corde

On matraque et on mutile

On ne lâche rien qui vaille

Peine d’être vécu

On tire


On s’étonne qu’elle casse

Pas de quoi

C’est une évidence

Qui ne sème trouble

Qu’en esprits englués

Dans la logique des dogmes


Pas de quoi être surpris

Nahel est mort

D’une balle en pleine tête

Tirée à bout portant

La police a tiré sur la pauvreté

La mèche est allumée


*


Je suis né à une certaine conscience politique un jour de mai mille neuf cent soixante huit.

Que puis-je dire de l’espérance du jeune adolescent que j’étais ?

Un monde s’ouvrait derrière barricades et rues jonchées de débris.

C’était d’idées dont nous avions soif, non d’outils de consommation.


Je suis né à cette conscience là un soir où le feu prenait à la bourse de Paris.

C’était l’embrasement du vieux monde d’où jaillirait à coup sûr un monde nouveau tissé d’amour et d’humanités.

L’époque et la jeunesse naïve ne me laissaient pas entrevoir qu’on ne pouvait faire totalement du passé table rase.

Que ceux qui allaient procéder à cette « tabula rasa » étaient ceux qui s’étaient approprié pouvoir et économie deux ans après ma naissance, dans la perspective ahurissante d’une guerre civile liée à la décolonisation.


Mes rêves n’ont cessé de se heurter au mur de ce « réel » : un pouvoir qui toujours échappe aux plus démunis, le pouvoir lui-même comme outil de toute domination masculine.

Le triomphe des « guerriers » qu’on ne nommaient pas encore « premiers de cordée ».

Ceux-là sont arrivés dans mon monde poétique un onze septembre mille neuf cent soixante treize dans l’écroulement du rêve chilien sous les coups des « golden boys » du dogme néo-libéral.

Allende et Neruda cloués au pilori d’une dogmatique qui, au fil du temps, n’aurait rien à envier aux dogmes d’un pseudo-communisme dont les « premiers de cordée » ne tarderaient pas à démolir les murs, écornant en même temps les naïvetés d’un monde né dans la gloire industrielle d’un progrès sans fin et sans limite.

Dogme contre dogme, les gens d’argent à l’avidité sans limite allaient être les fossoyeurs de tous nos rêves.


Ils eurent des visages : Tatcher, Reagan, Eltsine.

Parfois ils avancèrent masqués, nous faisant croire, un soir de mai mille neuf cent quatre vingt un que « quelque chose allait changer ».

Mais c’était juste une manière de nous soulever la tête hors de la baignoire pour que nous ne puissions nous noyer tout de suite.

Ils avaient appris à torturer les peuples comme les individus dans les geôles puantes de Santiago.


C’est à ceci qu’ils s’appliquent : exclure toute part de rêve et d’utopie dans les têtes mal nourries des laissés pour compte de leur monde sans âme.

Satisfaire l’avidité des mâles dominants sur le dos de l’immense majorité des miséreux.

Ils ont semé le chaos pour mieux satisfaire le « progrès » sans limites de leurs profits honteux.

Ils ont su éviter les chars dans les rues et dévoyant la démocratie dont ils ne peuvent avoir que haine.


De grèves en révoltes, à chaque coup porté, une partie des peuples suit les chemins de la révolte.

Il fut un temps où celle-ci rêvait encore d’un autre monde.

Les rêves salis par les prédateurs nostalgiques du fascisme, il ne reste plus à la jeunesse qu’à détruire ce qui tient encore debout.

Tapie dans l’ombre, la bête immonde, savamment mise en scène par les « premiers de cordée », les élus maquillés de gauche comme ceux ouvertement de droite ou sous le masque d’une marche arrière toute, attend son heure.

Le remède sera pire que le mal dans un pays qui n’a pas pris le temps de tirer et d’enseigner les leçons d’un passé peu glorieux où il était de bon ton de dénoncer son voisin pour des motifs racistes et antisémites.

Aux deux motifs s’en ajoute un troisième désormais sous l’angle d’un racisme anti-musulman.

Les prémisses du triomphe de la bête immonde sont là : on vient désormais chercher chez eux, au prémisses de l’aube les militants qui rêvent encore d’un autre monde au motif de « terrorisme ».

Il fut un temps où les résistants étaient affublés de cet étiquette.

Le comble est que le fossoyeur de toutes libertés au pouvoir puisse utiliser, avec la complicité inattendue des anciens résistants la mémoire de ces justes fusillés pour leurs actes de résistance.

L’art du néo-libéralisme est ici, puisant aux sources immorales du nazisme le plus cru : travestir l’histoire, salir les mémoires, user de l’ignorance pour mieux enfoncer le clou d’un dogmatisme sans limites.

Ne croyez pas que je fasse ici nauséeux raccourci : ceux là ont tiré les leçons de ce passé obscène ! Ils avancent désormais sous un masque avenant et s’ils enferment leurs opposants, c’est pour de courtes garde à vue semant le doute sur leur idées.

Salir et pourrir toute idée contraire est leur outil de prédilection.

L’insulte et la honte n’ont plus de limite sous le joug de ce totalitarisme soft.


Le poète né sous les barricades de soixante huit regarde avec stupéfaction cette réécriture sordide de l’histoire et frémit d’avoir eu le culot de donner naissance et d’adopter ses enfants dans un pays qui ne cesse de s’avilir chaque jour un peu plus.



Xavier Lainé

1er juillet 2023


dimanche 23 juillet 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 30

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)


« En localisant et en spécifiant, l’on restreint. Il n’y a de vérité psychologique que particulière, il est vrai ; mais il n’y a d’art que général. Tout le problème est là, précisément ; exprimer le général par le particulier ; faire exprimer par le particulier le général. » André Gide, Les faux monnayeurs


Réduire sans perdre de vue l’universel.

Rendre compréhensible sans banaliser le propos.

Spécialiser sans pour autant rattacher chaque spécialité au global dont elle fait partie.


L’enjeu poétique est ici : ne pas couper pensée et poème de la banalité du quotidien, et tendre à élever l’esprit.

Vivre dans sa chair ce qui relève de l’esprit.

Puisque tout se trouve mêlé, emmêlé, attaché.


Pour larguer les amarres, encore faut-il en connaître l’existence.

Prendre le large ne veut pas dire perdre son port d’attache.


Je n’aurai jamais assez de livres à lire pour m’élever et apprendre.

Chacun doit me ramener à son propos ancré dans le déroulement d’un jour.


Rendre concret ce qui relève de l’abstraction.

Plonger racines dans l’humus de la vie pour mieux respirer la fraîcheur des frondaisons.

Nous croissons, nous élevons au-dessus de la canopée puis redescendons nous enfouir dans l’humus où passé et présent se mêlent aux racines.

Ici la graine germe à nouveau, la vie se poursuit, indifférente au temps et aux humeurs des tyrans.


« Les individus meurent. Pas la vie. » (Boris Cyrulnik, Sous le signe du lien)


Vivre plus large, plus long, plus plein.

Plein de ces petites choses offertes en toute discrétion.

Me nourrir de mots et de beauté.

D’une mince pluie et du chant de mon rosier ravi de ces larmes tendres déposées par douces nuées.

Un frémissement dans les feuilles, un moineau qui rit à gorge déployée.

Un zéphyr qui effleure de ses doigts tendres les feuilles de la glycine.


L’universel commence ici.

C’est un appel à regarder toujours plus loin sans rien perdre de l’humus qui donne vie à la graine.


Tant d’infime qui se tisse dans un geste d’amour.

Que l’esprit ne sait plus rien voir d’autre.

Ce qui ne lui interdit pas de voir par-delà les nuées, le soleil qui sourit de vivre encore un jour.


Et de chaque moment, de chaque particularité bâtir un monde…


« L’universel, c’est le local moins les murs. C’est l’authentique qui peut être vu sous tous les angles et qui sous tous les angles est convaincant, comme la vérité. » Miguel Torga



Xavier Lainé

30 juin 2023


samedi 22 juillet 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 29

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)


« O feinte exquise de l’amour, de l’excès même de l’amour, par quel secret chemin tu nous menas du rire aux pleurs et de la plus naïve joie à l’exigence de la vertu ! » André Gide, La porte étroite


Je glisse.

Je me fond dans la torpeur.

Je ne sais que faire de l’expérience.

Une vie.

Pfff !

Une vie.

C’est trop court.

Et l’impossible retour arrière qui me laisse là.

Qui me laisse las.

D’avoir lutté, combattu, survécu à toutes les épreuves.

Dont l’amour.


Je glisse.

Je me glisse dans les draps de mes rêves.

Je fais marche arrière.

Je n’oublie rien.

Pas victime, pas.

Juste parvenu à l’heure des bilans.

Pour ne pas me cogner contre les murs.


Il faut avoir aimé.

Il faut avoir aimé à tort et à travers pour parvenir à une forme de vertu.

La sagesse est leçon tirée des épreuves, des faux pas, des amours faites et défaites.

Un jour je chante, le lendemain me tais.

Je vais sous le couvercle des nuées d’orage.

Le temps gris sied si bien à mon âme en peine.


Pas mieux que d’autres.

Pas mieux que d’autres j’écris.

Qu’importe le vrai ou le faux.

Tout n’est que masque posé sur un réel qui ne cesse de m’échapper.

Je glisse.

Je dérape.

Je me fourvoie sur des sentiers envahis par les ronces.

Je n’ai rien d’autre à ma disposition que les leçons tirées.

Leçons tirées des moments de désespoir, d’espoir, de rires et de larmes.


Je glisse vers le jour gris.

Je vais vers la porte.

J’ouvre à toutes les espérances la fatigue de mes mains.

Je ne pense pas : j’écoute ; la pensée vient après.

Elle est le sillage que vous laissez.

L’empreinte indélébile de ces milliers de vies déposées avec confiance.

Plus ou moins de confiance.

Parfois une intime méfiance due à l’expérience des impatiences à gagner.

Je n’ai jamais cherché à gagner.

Me suis contenté de vivre et d’accueillir.

Parfois me suis cogné au mur de mes désirs.

Pas assez de sagesses en ces temps là.

Fougue de la jeunesse dresse murs sur le chemin de vivre.

Croire en la raison définitive en est le symptôme.


On se cogne.

Le souvenir de la bosse se fait leçon de vivre.



Xavier Lainé

29 juin 2023


vendredi 21 juillet 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 28

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)


« La vie peut être plus belle que ne la consentent les hommes. La sagesse n’est pas dans la raison, mais dans l’amour. Ah ! J’ai vécu trop purement jusqu’à ce jour. Il faut être sans lois pour écarter la loi nouvelle. Ô délivrance ! Ô liberté ! Jusqu’où mon désir peut s’étendre, là j’irai. Ô toi que j’aime, viens avec moi, je te porterai jusque-là ; que tu puisses plus loin encore. » André Gide, Les nourritures terrestres


J’avance bien souvent à l’aveuglette.

Si souvent ne vois rien de la beauté offerte.

Cramponné à la raison, obnubilé par la nécessité estimée de penser, tant de subtilités m’échappent !


J’avance les yeux fermés.

La vie est si belle à qui la laisse flotter hors monde.

Il n’est aucune raison qui puisse triompher.

Je me laisse porter par l’amour.

C’est mon fleuve, ma lave, mon océan.


Aucune loi ne vient interrompre le cours de ma méditation.

Je vis en ce monde mais hors de lui.

Je ne reconnais aucune autre loi que celle d’aimer toujours.

C’est ma délivrance, ma liberté.


J’avance les yeux clos, porté par la flamme de mes désirs.

Aimer, c’est tout ce qui me reste au crépuscule d’un jour ardu.



Xavier Lainé

28 juin 2023