samedi 15 juillet 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 22

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)


« Ô désir ! que de nuits je n’ai pu dormir, tant je me penchais sur un rêve qui me remplaçait le sommeil ! Oh ! s’il est des brumes au soir, des sons de flûte sous les palmes, de blancs vêtements dans les profondeurs de sentiers, de l’ombre douce auprès de l’ardente lumière… j’irai !… » André Gide, Les nourritures terrestres


Ainsi va la vie qu’au coeur même de l’absence elle se présente nue et vibrante dans la clarté lunaire.

Ainsi va la vie tant qu’elle est chevillée au corps qu’elle ne laisse guère de place au repos et à l’apaisement.

Sauf à qui connaît les délices du plaisir accompli qui précède l’abattement de la fatigue.


Ainsi va la vie qui balance d’un réel trop souvent sordide en un onirisme sans limite.

C’est vertu du désir que de peupler les nuits d’ondes délicates, de douceurs alizéennes soufflant dans les hautes palmes.

C’est un miracle de lumière et de beauté qui envahit le temps des rêves et remplace le sommeil introuvable à qui a soif et faim.


L’amour de la vie et du vivant ne se dissout dans aucune turpitude de la gestion.

L’amour de la vie et du vivant est une façon d’être qui va de fleur en forêt, suit les sentiers escarpés où les larmes s’oublient dans l’eau tumultueuse des cascades.


Je suis pétri de cette terre, de cette glaise, de cette eau courant sous les mousses.

Je suis fait de ce vent inattendu qui vient rafraîchir ton visage sans dire son nom.

Je suis la tendresse d’un soupir, la douceur d’une caresse sur la peau délicate d’un été éternel.


Mes mots se font ode aux nourritures de la vie.

Ode au suc délicieux des instants perdus à rêver et puis écrire.

À écrire et puis rêver encore.


Qu’on ne s’y trompe, je ne sais pas grand chose de l’oisiveté.

Chaque minute de ma vie n’aura été que course effrénée après les illusions du monde.

Mais entre chacune de ces minutes alimentaires perdues, les songes n’ont jamais cessé de me poursuivre.

Je suis du peuple des rêves, celui qui naquit du ventre de la Terre et qui se réveille parfois en grand tumulte pour défendre son berceau.


On ne peut me dissoudre car enfoui je me fais graines qui se multiplient et donnent naissance à d’autres révoltes, d’autres mouvements, d’autres danses, chants, musiques infernales aux oreilles des puissants.


Je suis posé là dans la grisaille d’un été hésitant.

Mes mots jaillissent de je ne sais où.

Ils ne font que me traverser sans rien prédire de leur ajustement, de leur agencement.

Ont-ils même un sens aux oreilles obstruées par l’argent, l’argent, l’argent… peu m’importe.

J’assume la durée de chaque jour comme une merveille inattendue.


Nourri de ce que Terre m’offre, je vais…



Xavier Lainé

22 juin 2023


vendredi 14 juillet 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 21

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)


« Et l’humanité tout entière ne s’agite que comme un malade qui se retourne dans son lit pour moins souffrir. » André Gide, Les nourritures terrestres


Comme l’humanité je tourne et me retourne dans un sommeil introuvable.

Les nuits sont longue à qui pense, à qui cherche à être heureux malgré tout ce qui agite ses pensées.

Je suis.

Je suis comme toutes celles et tous ceux qui se lèvent tôt.

Qui doivent assurer leur labeur avec le plus d’amour possible.

Toutes celles et tous ceux qui paient de leur personne pour assumer une place dans le fonctionnement du monde.

Soigner, nourrir, apprendre.


Soigner, nourrir, apprendre.

Digne devise pour qui se croirait hors du monde.

Et à la fin du mois ?

Des clopinettes.


Soigner, nourrir, apprendre.

L’indignité des déjà hors humanité est là sous nos yeux.

Aussi incroyable qu’il y paraisse, ils en sont à dissoudre dans l’acide de leur pouvoir, toute personne ne pensant pas comme eux.


Et nous, il nous reste quoi une fois les dissolutions décrétées ?

Soigner, nourrir, apprendre, encore et toujours.

C’est le sel de la vie.

Avec aimer.

Ha ! Aimer !

La belle aventure qui nous fait osciller entre âpre quotidien et ardente volupté.


J’ai amputé le texte de Gide qui disait, avant la phrase ci-dessus : 


« Ah ! Pensais-je, toute l’humanité se lasse entre soif de sommeil et soif de volupté. — Après l’effrayante tension, concentration ardente, puis retombement de chair, on ne songe plus qu’à dormir — ah! sommeil ! — ah! que si ne nous en réveillait pas vers la vie, un nouveau sursaut de désirs. »


« L’humanité se lasse ».

Elle se détourne de la trop forte pression.

De la trop forte oppression.

De ce sentiment d’être laissé pour compte.

De ne pas avoir d’existence.

Sinon : soigner, nourrir, apprendre.

Fil ténu qui nous inclu encore dans un espoir d’humanité.


Lorsque tout s’écroule et par amour pur de la vie, par amour pur d’une volupté de vivre, parfois on retombe dans un puissant sommeil.

Un sommeil agité.

On s’y tourne et retourne comme malade dans son lit cherchant à moins souffrir.


Puis on se lève encore, étonné du jour nouveaux, on part en quête de l’immensité d’amour nécessaire à, un jour de plus, soigner, nourrir, apprendre.



Xavier Lainé

21 juin 2023


jeudi 13 juillet 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 20

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)


« L’homme qui se dit heureux et qui pense, celui-là sera appelé vraiment fort. » André Gide, Les nourritures terrestres


Je me faisais cette remarque : le mot « heureux » ne vient que fort peu dans nos conversations courantes.

Comme s’il ne devait plus rien dire de l’état actuel de nos vies.

Ecoutez bien : qui oserait prétendre désormais se proclamer ainsi ?

Il y a une sorte de retenue à affirmer le bonheur.


Il faut avouer que les détenteurs de pouvoir s’acharnent à rendre l’usage du mot « heureux » impossible.

Qui pourrait se prétendre « heureux » quand chaque acte de la vie quotidienne est une lutte pour passer le cap du jour ?

Que chaque soir, sur les écrans qui remplacent notre vie sociale, s’affichent toutes les mauvaises nouvelles d’un monde où survivre n’est plus que privilège des nantis ?

Si on y pense, comment s’affirmer heureux sans paraître indifférent à la course folle d’une société aux abois sous le joug de ses maîtres ?

Penser s’affirme donc, chaque jour un peu plus, comme antinomique avec l’affirmation du bonheur.


Chaque mauvaise nouvelle du monde (et s’il est une pandémie, c’est bien celle de leur multiplication), est un bémol de plus posé sur la partition de vies résumées à une survie.

Chaque jour se révèle comme un jour de plus grignoté à une fin devenue si palpable que nul ne se sent plus garanti de pouvoir en orchestrer la traversée dans la naïveté de goûter au présent.

Nous voici comme fétus de paille ballotés par les flots houleux d’une « crise » qui n’en est pas une du fait de sa chronicité.

Il est plus de bon ton d’affirmer son « pathos », ce que le monde dégrade en nos coeurs, nos esprits et nos corps que de faire preuve d’insouciance.

Il faut être en effet bien fort pour traverser sans frémir les tempêtes et les cataclysmes annoncés.



Xavier Lainé

20 juin 2023


mercredi 12 juillet 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 19

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)



« Le rêve de demain est une joie, mais la joie de demain en est une autre, et rien heureusement ne ressemble au rêve qu’on s’en était fait ; car c’est différemment que vaut chaque chose. » André Gide, Les nourritures terrestres


Mais c’est encore une chance de pouvoir rêver.

J’en connais tant pour qui cette chance là ne sourit plus guère.

Non qu’ils ne rêvent pas ou plus, mais le poids de la vie se fait si lourd que leurs rêves se tiennent à distance.

Si je pouvais demeurer à rêver devant ma fenêtre ouverte, ce serait absolu plaisir.

Plaisir rare que celui de rester l’oeil voguant dans les airs estivaux, l’esprit blanc de toute pensée anticipatrice.


Soyons raisonnable, contentons-nous de rêver dans l’instant.

D’éprouver cette fragilité de voguer vers des rives où se poursuivraient les idylles de la nuit.

Je voguais sur de frêles esquifs, les flots les emportaient très loin d’ici mais je savais que quelque part une belle âme serait là, souriante.

Je voguais.

Je vogue si souvent.


Je rêve, voguant, conscient que ce qui m’attend n’a pas grand chose à voir avec ce que mon onirisme me laisse envisager.

Chaque lendemain, à ce titre, est lendemain qui déchante.

Rien ne correspond vraiment à mes rêves.


Il me faut me satisfaire de cette différence.

De ce fossé entre rêve et dure réalité.

Conscient de ma chance de pouvoir encore rêver, j’apprends à me satisfaire de ce que l’instant m’offre d’inattendu, de non conforme à mes désirs.

Le problème s’il en est un, serait d’en tirer joie et non profit.

Depuis Gide, les flots du profits ont tant dénaturé le monde !



Xavier Lainé

19 juin 2023


Un festival off

 





     Témoin discret dans le théâtre de la vie

J’étais juste de passage


La comédie humaine se jouait hors

Hors les murs


Le beau s’en va toujours 

Par la porte d’à côté






Il rejoint les souvenirs

D’un temps passé


Mais c’était avant

Que la conformité s’installe


Esprits désormais

Sans illusions 







Xavier Lainé

12 juillet 2023