samedi 8 juillet 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 15

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)


« Parfois je me disais que la volupté viendrait à bout de ma peine, et je cherchais dans l’épuisement de la chair une libération de l’esprit. » André Gide, Les nourritures terrestres


La peine est une errance.

Un vide à combler qui se fait tonneau des Danaïdes.

Qui ne se remplit jamais.

Plaisir et joie fuient par les trous de l’existence.

Puis te laissent en cale sèche, un peu hagard, un peu perdu.


La peine est une errance.

Un pousse à volupté introuvable.

C’est une soif insatiable, une faim impossible à rassasier.

La volupté s’y niche tissant les rêves qui demeurent et s’envolent.


La peine est une geôle.

Le chagrin ses barreaux.

La soif de volupté leurre d’évasion.


Mais qui suis-je à suivre Gide sur les pas de la volupté, à l’heure où des centaines de linceuls se déposent sur les rives de mon enfance ?

Ce qui m’épuise l’esprit ne relève point de l’épuisement de la chair.

Chair réduite à devenir menu des poissons carnivores pour tant et tant de pauvres gens.


Moi, sur cette rive nantie du monde, je rêve de volupté et liberté pour tous.

Moi, qui écris ces mots trempés dans le sang des réfugiés, je n’ai qu’une soif : distribuer douceur et tendresse à profusion dans un monde débarrassé de la souillure de ses peurs.

De la souillure de ses replis frileux derrière des barrières, des murs, des barbelés, des vigiles sans états d’âme.

A rêver de volupté en monde criminel, je me souille moi-même.


Y aurait-il orage assez puissant pour laver cette souillure ?

Y aurait-il esprit libre possible en corps contraint ?

Où commencent les contraintes ?

De quelles tenailles user pour en rompre les barrières ?


Je ne sais vivre apaisé en monde qui nourrit tant de tragédies.

Je ne sais me livrer comme Gide, à « l’épuisement de la chair » en pays ravagé de sinistres appétits.

Je ne sais vivre sans peine.

Je ne sais.


J’étale mon journal qui affiche les derniers morts au large de la Grèce.

Tu regardes d’un air distrait puis passe à autre chose.

Moi, j’attaque ma journée avec le poids de cette macabre information.

Quand donc s’arrêtera l’indifférence ?


Les chairs publicitaires s’étalent partout au nom d’une volupté commerciale.

Impossible d’échapper à ces manoeuvres de diversion.

Certains comptent leurs pas, tâtent leur pouls, calculent leurs heures de sommeil.

D’autres confient à leur montre connectée le soin de surveiller leurs constantes.

Aucun ne s’arrête pour protester.

La volupté commerciale tue la liberté de l’esprit.



Xavier Lainé

15 juin 2023


vendredi 7 juillet 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 14

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)


« Obscures opérations de l’être ; travail latent, genèses d’inconnu, parturitions laborieuses ; somnolences, attentes ; comme les chrysalides et les nymphes, je dormais ; je laissais se former en moi le nouvel être que je serais, qui ne me ressemblait déjà plus. » André Gide, Les nourritures terrestres


Je m’entends dire et répéter : je suis toujours le même et jamais le même, toujours le même et à chaque instant différent.

Je baigne dans le flux de l’existence.

Du dedans au dehors, toujours tout est en interférence.

Du dehors au dedans, mon être (corps/esprit mêlés), ne cesse d’apprendre, d’enregistrer, de se modifier au fil de mon expérience du vivre.

Je dis « du vivre » car « de vivre » serait me mettre en dehors de.

Or je suis dedans, jamais dehors.


Chacune de mes cellules, chaque parcelle de moi-même est en évolution constante.

Je suis toujours en remodelage.

Je meurs à chaque minute et la suivante je renais.

Pas étonnant que parfois une intense fatigue me domine.

Je somnole, et j’attends.

Puisque me voici, ce matin, vivant à mon réveil, c’est que quelque chose se doit d’être vécu qui me laissera, ce soir, différent, inconnu à moi-même.

Chaque seconde je dois me redécouvrir comme étant autre à moi-même.


C’est là que quelque chose procède d’une forme de miracle.

Cette façon de me décliner sans décliner, d’avancer immobile, de me ressembler sans être identique.

Les traits de mon visage insidieusement sont la marque de ces changements qui s’opèrent.

Parfois, quand je dors, je suis dans mon cocon peuplé de rêves.

Sont-ce des fées qui se penchent sur ma chrysalide ?

Qui soufflent sur mes rêves à m’en rendre amoureux de la vie et de la beauté ?

Le temps du réveil et me voici reparti sur un chemin ignoré.


Mes pas avancent en aveugle.

« Bien éduqué », on m’avait dit qu’il me fallait m’inscrire dans un « projet ».

Qu’il ne suffisait pas d’écrire mais de bâtir quelque chose avec une vision, une visibilité.

Point de carnet d’adresse utile, pourtant.

Donc, point de « projet littéraire », entre moins de vie !

Juste suivre mon chemin en mordant parfois la poussière.


« On » me chuchote qu’il faut croire en ma lumière intérieure.

Parfois me demande quel orage a coupé l’interrupteur.

Pourriez-vous rallumer le phare, que je puisse me repérer au milieu des récifs ?

Nul ne sait le chemin qu’il va suivre.

Ce monde qui prétend tout prévoir, tout orchestrer m’est étranger.

Je navigue au jugé puisque ce dont je peux être certain, c’est de me construire en gré des tempêtes qui m’assaillent.


On croit savoir, y voir clair.

On néglige les aléas sous-terrains, les « obscures opérations de l’être ».

Aucune décision n’est mienne.

Chaque pas alimente le suivant, et lorsqu’enfin un temps de repos est offert, c’est pour constater que le temps a passé et bousculé toutes mes certitudes.

Je me retrouve autre sur une rive inconnue.



Xavier Lainé

14 juin 2023


jeudi 6 juillet 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 13

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)


« Et notre vie aura été devant nous comme ce verre plein d’eau glacée, ce verre humide que tient les mains d’un fiévreux, qui veut boire, et qui boit tout d’un trait sachant bien qu’il devrait attendre, mais ne pouvant pas repousser ce verre délicieux à ses lèvres, tant est fraîche cette eau, tant l’altère la cuisson de la fièvre. » André Gide, Les nourritures terrestres


Le coupe offerte, il faut la boire.

C’est ainsi qu’est vivre : boire avec confiance le verre offert.


Qu’attendre ?

Rien, ou se prendre les pieds dans le tapis des attentes.

Croire que quelque chose viendrait qui nous sortirait de l’enfer, suivre le pas chaloupé d’amours incertaines.

Puis sombrer au premier coup d’oeil jeté dans le rétroviseur.

Un doux sourire distingué, me voici chancelant d’avoir déjà tout perdu.


Pourtant boire.

Satisfaire la soif de vivre et d’aimer.

Calmer ainsi la fièvre qui gagne, avec le temps, en intensité.

Je n’aurai pas le temps.

Je ne l’aurai plus.

Qu’ai-je vécu, qu’ai-je bu en cette coupe offerte pour demeurer ainsi sur la rive, avec ce goût amer ?


D’autres vont de leur pas assuré, égrenant leurs réussites comme médaille au revers du manteau des anciens combattants.

Moi, je ne sais pas.

Je me suis contenté d’éviter les écueils, de ne pas me noyer tout de bon, dans la ciguë d’une coupe amère.

« Réussir » : que suis-je en ce monde qui n’a d’yeux que pour la « réussite » ?

Jamais eu cette ambition, juste le désir de boire tranquillement l’eau fraîche d’une fontaine, sans prendre le risque de la voir croupir dans l’intensité des orages.


Quand bien même l’aurais-je eu, que rien ne venait qui ressemble peu ou prou à quelque encouragement.

Alors, j’ai fais ce que je pouvais.

Psalmodiant que la vie est une maladie mortelle sexuellement transmissible et que le tout serait, entre le début et la fin, de ne pas être trop con, je me suis attelé à vivre chaque jour en m’étonnant d’être là.

Là, si las parfois que l’étonnement n’en est que plus grand.


Je suis, au fond, ce pauvre type qui tient le verre d’eau fraîche entre ses mains tremblantes de fièvre et n’ose pas poser ses lèvres de peur que la tendre fraîcheur ne disparaisse et le laisse agonisant.

Car c’est ainsi que nous viennent les mirages : ils nous font croire en quelque chose qui n’existe pas.

On y croit tellement qu’on irait jusqu’au bout de la soif.

La brûlure de vivre nous laisserait desséchés sur une dune perdue.

Les siècles et les millénaires déposeraient leur couche de poussière.

Nous deviendrions une énigme pour les paléo-anthropologues du futur.


De quelle soif parlons-nous ?

De quelle faim je cause ?

D’une faim insatiable d’humanité qui ne cesse de fuir.

Car je n’ai pas de mots pour la définir.

Pas de mots pour préciser ce que mon imagination met derrière ce concept d’humanité.


Alors parfois je ferme les yeux.

Je tente de faire abstraction de mon passé, de mon présent, de mon hypothétique futur.

Je laisse courir mon esprit vers cet être immense et tendre qui engloberait toutes mes croyances, toutes mes naïvetés, mais ne me laisserait pas assoiffé, affamé, desséché dans les sables de ce désert qui se creuse sous nos pas.



Xavier Lainé

13 juin 2023


mercredi 5 juillet 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 12

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)


« J’espère bien avoir connu toutes les passions et tous les vices, au moins les ai-je favorisés. Tout mon être s’est précipité vers toutes les croyances ; et j’étais si fou certains soirs que je croyais presque à mon âme, tant je la sentais près de s’échapper de mon corps. » André Gide, Les nourritures terrestres


J’ai longtemps vécu dans le bain de la vie.

Son courant m’emportait où il voulait.

Parfois son cours se faisait plus calme.

Puis le courant devenait plus violent et m’emportait vers des destinations inattendues.


Aurais-je été vertueux ?

Ou abonné aux passions et aux vices ?

Ce n’est qu’avec le recul de l’histoire qu’il serait possible d’en juger.

J’ai vécu comme j’ai pu.

Avouant mes faiblesses et puisant dans leur reconnaissance la capacité de survivre aux naufrages.


Parfois le fond n’était pas loin.

Et si peu de mains tendues que mon rapport aux humains en fut profondément modifié.

Je passais d’une bienveillance spontanée à une certaine méfiance.

Les pires n’étaient pas toujours où je croyais pouvoir les attendre.

J’ai plongé avec délice dans des croyances insensées (après coup il est toujours facile d’en juger).

Elles m’ont très souvent laissé inanimé sur la grève du vivre.

Je m’y réveillais toujours un peu hagard.

Puis, titubant me dirigeais vers d’autres ivresses.


L’amour parfois me tendait les bras.

Ils se refermaient rarement.

Alors la facilité me faisait plonger vers la dive bouteille.

Avec la pleine conscience de partir à la dérive.

Je me cramponnais alors au reliquat de la voilure.

Je cherchais quelque golfe de douce volupté où déposer mon corps épuisé.


C’est là que parfois mon âme s’en séparait.

Je regardais cet être inanimé sur le sable.

Une douce lumière blanche me berçait, m’invitait à la suivre plus loin.

Allez savoir pourquoi je décidais de retourner en ces terres de souffrance !


Planait alors sur mon esprit la profondeur des regrets.

Ils surnagent au dessus des flots tumultueux de mon âme si facilement emportée.

Qui étais-tu qui me tendait la main, tandis que je me noyais dans la lueur blanche d’une après-vie inexplicable ?


Ce que nous attendons de geste de fraternité, d’élan de tendresse est assis dans la salle d’attente de la vie.

Je suis comme les autres, ni meilleur ni pire.

Je vogue depuis toujours sur mon esquif fragile.

Mes rames parfois sont inefficaces contre les courants contraires.

Alors je m’endors sur le banc de nage.

Mon âme ouvre ses ailes et s’envole à la recherche de ses soeurs.


Je ne la retiens pas.

Au moins elle saura se blottir en quelque havre de paix.

Tandis qu’ici vivre est une lutte permanente contre l’adversité.


Saurais-tu lui ouvrir ton coeur, toi qui te mure dans un silence pesant ?

Saurais-tu lui apporter le réconfort nécessaire à son sourire retrouvé ?



Xavier Lainé

12 juin 2023