jeudi 26 mai 2022

… Rêve ce qu’il te plaît 14

 




J’écoute vos mots, anciens combattants de mai.

Moi qui était trop jeune, je devais me contenter d’aller quémander nourriture pour soutenir les grévistes.

Je louvoyais entre les ruines de barricades et les véhicules incendiés, avec mon vélo solex.

Je contemplais le regard atterré de famille inquiète pour ses rentes.

Au fond de moi quelque chose parlait qui disait le vrai derrière cette explosion.


J’écoute vos mots, anciens combattants de mai.

Je n’ai pu que vous emboiter le pas et constater avec effroi le lent repli des idées généreuses sous la couverture des conformités.

Peu à peu vous passiez du « col Mao au Rotary Club ».

Certains d’entre vous finissaient même ministres, défendant le recul des idées balancées la veille à grand coup de slogans ravageurs.

Vous disiez qu’il était « interdit d’interdire ».

J’emboitais vos pas mais vous étiez déjà passés à l’opposé de vos messages.

Certains ne viraient pas casaque, mais se trouvaient soumis à vos quolibets relayés en médias que vous teniez de main de fer.


Regardez comme les raisons de nos luttes d’hier sont désormais taxées d’utopiques.

Le monde s’est bien vite refermé derrière la vague des contestations.

Il aurait fallu un tsunami perpétuel pour voir triompher le « chant des riens ».

D’attentats en crimes de guerre, nous n’avons cessé de clamer « plus jamais ça », dans l’illusion que ce monde pourrait enfanter d’autre chose que de monstres.

Aujourd’hui encore il en est qui attendent d’un sauveur suprême un autre monde.

Ils ne voient pas que celui-ci n’est possible qu’avec leur mise à l’oeuvre.


Xavier Lainé


14 mai 2022 (2)


mercredi 25 mai 2022

… Rêve ce qu’il te plaît 13

 




Si, en mai, j’établis la liste de mes rêves, ils se doivent d’être à portée du quotidien.

… Et tenir compte d’un passé douloureux pour notre humanité.


Deux siècles que les dominants nous imposent leurs lois d’airain.

Deux siècles que par peuples interposés, les versaillais de tous pays font régner leur loi du talion.


Oeil pour oeil, dent pour dent, telle est la loi des rapports de domination.

Oeil pour oeil, dent pour dent, mais par soldats interposés.

Oeil pour oeil, dent pour dent, en opposant des peuples pour le plus grand profit des oligarchies.

Nous en sommes toujours là, faute d’envoyer les tueurs de l’ombre aux geôles d’où ils ne devraient plus jamais sortir.

Un crime commandité serait-il moins grave pour le commanditaire que pour le bras armé qui en accomplit les basses oeuvres ?


De mai en mai nos rêves sont intacts.

Quelque soit le poids du couvercle, en dessous ça fuse, ça diffuse, ça infuse.

Parfois ça explose en splendides fleurs de mai.

Elles ouvrent leurs coroles aux couleurs d’arc-en-ciel.

Elles se penchent vers la terre, y déposent un baiser de sang et d’amour.


Mai n’a pas seulement couleur des pavés arrachés à leur destin piétiné.

Mai accompagne les tendres éclosions, les jeunes pousses qui ne demandent qu’à respirer à l’air libre.

Libre d’aller et venir où bon leur semble, sans courber l’échine devant les abus de pouvoir.

Mai, je ne résiste pas au plaisir de m’y blottir, à l’ombre du grand chêne, rêveur.


Xavier Lainé


14 mai 2022 (1)


mardi 24 mai 2022

… Rêve ce qu’il te plaît 12

 




De bon matin établir la liste de mes rêves.

Trouver leur ordre croissant ou décroissant.

Les mettre en résonance avec les conditions de vies croisées chaque jour.

Diriger les plaintes vers quelques solutions rêvées.

Pour ne pas laisser quiconque sombrer.


J’en entend tellement, de ces plaintes qui font état de vie réduite à un cauchemar !


Cauchemar qui ne vient pas de nulle part.

De désillusions en tromperies avérées, on ne cesse de choir.

On ne cesse de tomber puis retomber sans rien à quoi se raccrocher.

Raison d’être de certaines nostalgies d’un monde en noir et blanc, partagé entre les bons et les mauvais, une dichotomie suicidaire lorsqu’un côté s’effondre.

Inutile de dire ce qui était bon, ni ce qui était mauvais.

C’est la dichotomie elle-même qui l’était.

Toujours cette question du fond et de la forme.

Question lancinante qui nous laisse dépités au bord des chemins que nous pensions tout tracés.

Un dirigeant adulé le montre et tous suivent en chantant.

Et au bout l’impasse ou le précipice.


Toujours cette question de croyance en des forces qui nous seraient extérieures.

Tout ce qui arrive serait toujours la faute des autres, ou du système.

Ne jamais se poser la question de mes actes.

Comment mon mode de vie permet au système et donc à ceux qui en détiennent clés et rouages de se maintenir.

Croyances qui nous aveuglent : votez donc pour un ou une et vos problèmes seront réglés.


Xavier Lainé


12 mai 2022


lundi 23 mai 2022

… Rêve ce qu’il te plaît 11

 




« La question n’est pas de savoir si le « monde de demain » va remplacer le « monde d’avant », mais si le monde de la surface ne pourrait pas laisser enfin sa place à celui de l’ordinaire profondeur. » Bruno Latour, Où suis-je ? Éditions Les empêcheurs de penser en rond, 2021


C’était un jour de nouvelle prise de la Bastille.

Du moins on y croyait.

Et déjà le lendemain ressemblait étrangement à la veille.

Une porte s’entrebâillait et nous avions cru pouvoir entrer.

C’était sans compter sur les forces économiques et financières qui poussaient et tenaient à refermer les issues sur notre maigre volonté.

Ils ont eu peur, juste un instant et se sont mis à inverser le cours des choses sous l’oeil bienveillant d’un « Tonton » bien décidé à louvoyer.

Nous étions devant la façade ripolinée en rose d’un système totalitaire puis 1958.

Mais nous ne savions pas très bien en quoi il l’était.

Nous avions juste entrevu où menait la stratégie du choc en accueillant à bras ouverts les réfugiés et torturés du Chili.

Mais on nous faisait croire que ce pays était loin et que le nôtre bénéficiait d’une « vraie » démocratie.

Confusion entre démocratie (pouvoir du peuple) et délégation des pouvoirs alliée à la dépossession de tous moyens de diriger nos vies.



Or, bien sur, ce à quoi tu es invité, c’est à demeurer à la surface.

Comme si changer de président ou de ministres pouvait réellement améliorer ton ordinaire.

Mais si tu ne prends jamais de douche et que tu te contentes de changer de chemise, même avec les plus élaborés parfums, viendra un moment où la crasse accumulée transpirera de ta chemise bien repassée.

Il en est ainsi du fond et de la forme.


Xavier Lainé


11 mai 2022


dimanche 22 mai 2022

… Rêve ce qu’il te plaît 10

 







« Quand quelqu’un vient me demander conseil sur un des points les plus importants de sa vie, par exemple sur la possession de richesses ou le soin à donner au corps ou à l’âme ; si sa vie de tous les jours me semble avoir pris une certaine tournure ou s’il paraît être d’accord pour obéir à mes conseils sur ce pourquoi il me consulte, je mets tout mon zèle à le conseiller et je ne m’arrête qu’après m’être religieusement acquitté de ma tâche. Mais si quelqu’un s’abstient de me demander conseil, ou s’il est clair qu’en aucune façon il ne suivra mes conseils, je ne vais pas, sans y avoir été convié, aller trouver un tel homme pour lui donner des conseils et le contraindre, fût-il mon propre fils. » Platon, Lettre VII


Toujours en demeurer à la ligne de fond.

Ne rien lâcher de l’hameçon avant d’avoir ferré le poisson.

Ce n’est pas question de forme mais de profondeur.

Bien sûr on peut surfer sur la vague.

On peut disparaître puis réapparaître à la prochaine.

Puis se lamenter d’avoir perdu.

Dans quoi tenait l’échec ?

Sinon dans l’incapacité à cultiver l’hégémonie.

Cultiver l’art de vivre avec sans rien attendre.

Je souligne pour ne pas perdre le fil.

S’il s’agit juste d’élire sans rêver au printemps, alors il faut le dire.

Mais s’ił s’agit de cultiver les graines et d’amoureusement créer les conditions de leur germination, c’est autre chose.

Alors, en mai, on pourrait rêver à ce qu’il nous plaît et découvrir un monde favorable non à nos victoires d’obsédés des urnes, mais à celles, bien plus subtiles, qui nous font grandir en intelligence collective.

Il est là, le mois de mai.

Il se confirme de jour en jour que sans prolongement des rêves et des partages solidaires de mois en mois, il serait vidé de sa substance symbolique.

Nos barricades seront vaines si nous ne cultivons pas la semaison de nos utopies.


Xavier Lainé


10 mai 2022


samedi 21 mai 2022

… Rêve ce qu’il te plaît 9

 






J’ai la mémoire d’Oradour.

J’ai aussi celle de tous ceux qui dans l’histoire ont souffert dans leur chair d’avoir trop rêvé d’un monde meilleur.

Parfois ils en furent les artisans.

Mais trop vite hiérarchies et dominations reprirent le dessus.

Et ils furent immolés, ont du répondre devant des juges de leur bonne foi.

En des procès inéquitables on leur demandait de faire amende honorable, de dénoncer ce qu’ils n’avaient pas fait.

C’est dur de prouver sa bonne foi, c’est pourquoi, selon des principes de droit de plus en plus oubliés, il existe, en pays qui se disent démocratiques, une présomption d’innocence.


Je ne peux détacher ma mémoire de ceux qui ont lutté et payé dans leur corps leur engagement, et des autres.

Ceux qui fuient éperdument.

Ceux qui quittent tout sous les bombes.

Ceux qui fuient la pandémie de misère, bien plus toxique que l’officielle.

Ceux qui trop se soumettent au point de se pendre ou sauter dans le vide.

Ceux-là qui n’ont pas eu la bonne fortune d’avoir l’idée de lutter.

Ils sont morts quand même, si nombreux.

Ils sont morts dans le silence.

Il n’y aura aucun 8 mai pour honorer leur mémoire.

Car le révisionnisme, celui qui nie l’existence même de cette répression aveugle est devenu banal.

Bien sûr, il restera toujours la possibilité de fixer notre attention sur d’hypothétiques jours heureux.

On pourra même se mettre à oeuvrer à leur mise en acte, si possible entre amis.

Dans l’oubli de ceux qui sont restés sur le bord du chemin, toujours le goût en sera amer.


Xavier Lainé


9 mai 2022


vendredi 20 mai 2022

Bouquet d'humanité

 





Bouquet du matin

Posé discrètement

Derrière portail de la nuit


Bouquet du matin

Geste humain

Si humain

Dans un temps qui ne sait plus


Bouquet du matin

Juste avant l’embrasement

Juste après déposé

Sur la table de l’espoir


Xavier Lainé


19 mai 2022