mercredi 19 mai 2021

Où la peur se lit

 






Aurions-nous donc tellement peur de vivre selon nos penchants ?

Je tourne autour du pot. Je cherche quel fil tirer qui offrirait à mes observations une certaine logique.

Je doute de devoir en trouver une.

Il y a dans nos peurs quelque chose d’absolument irrationnel.

Alors je me penche sur cet objet inattendu et, comme d’autres, j’en examine les effets.

Tant de raideur, tant de douleur, tant d’hésitations à dire, à évoquer, à montrer que les cartes en sont brouillées, toujours.

Il y a cette impossibilité profonde à dire.

Mes mains se contentent de lire un indicible.

Il convient de n’en jamais évoquer le nom : qu’est-ce qui vous fait peur au point de, progressivement certes, vous interdire de respirer librement ?

Je suis devant ce fait indéniable : mon corps, comme le votre, porte les stigmates de ces appréhensions, de ces angoisses.

Je ne sais pas toujours quoi en faire, de cette intuition qui me vient.

Et si au point de départ de nos apprentissages délétères était la peur ?


Je ne sais pas. Je ne sais plus.

Ça s’embrouille dans ma tête.

Je vous vois défiler dans mon sommeil.

Vos visages prennent des mines composées.

Car, parmi les convenances, il est de bon ton de ne rien montrer.

Alors nous composons avec ce qui nous marque.

La vieillesse se fait révélatrice de ce vécu oscillant entre peurs paniques et petites peurs quotidiennes, accumulées les unes sur les autres.

Ça fait comme un mille feuille d’infimes aversions, appréhensions qui, chacune, se lisent dans une ride, un petit rictus de la bouche ou autour de yeux.

Ça se lit dans ces secousses involontaires à l’instant de votre détente.


Xavier Lainé


19 mai 2021 (1)


dimanche 16 mai 2021

Pour ne pas plonger

 




Nous voici devant un choix à faire : le désert ou la vie.

Une vie qui ne nous rendrait pas solitaires et dans la concurrence avec les autres.

Une vie qui ne se chiffrerait pas en colonne dans un bilan de rentabilité, mais en liens affectifs, en compréhension et tendresses partagées.

Tout le contraire de ce qui nous est proposé qui nous glace et nous fige dans une solitude insupportable.


C’est ce que mes mains rencontrent : cette peur accrue de l’isolement depuis que nous sommes invités, au prétexte de nous prémunir de la circulation virale, à nous isoler et regarder l’autre comme potentiel propagateur de l’infection.

C’est un coup de force qui modifie notre être en profondeur, par la réorganisation sociale nous créant chacun, seul dépositaire des peurs de tous.

Une façon sans doute pour l’Etat « social » de se défausser de ses propres responsabilités en alimentant nos angoisses qui ne demandent qu’à être stimulées.


« Dans toute culture concevable, l’homme a besoin de coopérer avec les autres s’il veut survivre, que ce soit pour se défendre contre des ennemis ou contre les dangers de la nature, ou encore pour travailler et produire. » écrit Erich Fromm dans La peur de la liberté.

Et il ajoute : « En raison de l’incapacité factuelle de l’enfant à prendre soin de lui pour toutes les fonctions le plus importantes, la communication avec les autres est pour lui une question de vie ou de mort. La crainte d’être abandonné est nécessairement la menace la plus sérieuse envers son existence tout entière. »

Voici que, justement, infantilisés et soumis à des contraintes inédites, nos peurs et nos angoisses de l’enfance ne peuvent que remonter à la surface.

C’est ce qui vient sous mes mains, ce qui jaillit en moi-même en longs monologues nocturnes.


Xavier Lainé


16 mai 2021


samedi 15 mai 2021

Le désert ou la vie

 




« Le monde est fait de réseaux de baisers, pas de pierres. » Carlo Rovelli, L’ordre du temps, éditions Flammarion Champs/Sciences, 2019


Mais alors, si le monde est fait de baisers et non de pierres, pourquoi est-il si dur, si âpre, dit l’enfant.

C’est que nos peurs nous durcissent et nous font renoncer à la tendresse.

Peur de ce qui apparaît lorsqu’enfin libérés de cette carapace, nous nous laissons aller au flot de nos sentiments.

Mais, ne pas confondre sentiments et sentimentalisme.

Le sentiment est ce qui nous vient hors calcul, hors normes, cet élan dans nos profondeurs qui cherche toujours une issue mais que nos pères nous ont appris à corseter.

Voilà l’origine des pierres.

Un jour, à ne plus nous toucher, nous étreindre et nous embrasser, nous serons sur une planète desséchée.

Nos larmes roulerons puis s’évaporeront en faibles brumes.


Mais alors, qu’est-ce qui nous rend si aveugles à nos propres soupirs ?

Le calcul, mon enfant, le calcul, cette volonté farouche de dominer le présent et l’avenir, surtout.

Donc de tout régenter par des probabilités, des algorithmes, des prévisions, cette volonté de résoudre tous les problèmes sous la dictature de notre raison.

Non qu’il n’en faille pas un peu, de raison, mon enfant, mais il faut savoir trouver ce fragile équilibre entre les nécessités et les rêves.

Le calcul nous fait de pierre quand dans nos rêves d’innombrables baisers se déposent, qui nous font vivants.

La peur de l’impermanence sans doute, nous corrompt.

La peur nous corrompt est se fait système dans lequel la vie elle-même s’ankylose.


Xavier Lainé


15 mai 2021


vendredi 14 mai 2021

Aux larmes, citoyens !

 




L’oiseau est dans sa cage et pleure, le ventre gonflé et pelé.

Pourquoi il pleure, dit l’enfant.

L’oiseau pleure parce qu’il souffre, dit l’adulte.

Il souffre de quoi, dit l’enfant.

D’une méchante tumeur dans son ventre, dit l’adulte.

Qu’est-ce que je peux faire, dit l’enfant.

Je ne sais pas, dit l’adulte, je suis comme toi, désemparé devant sa souffrance.


Un peu plus tard, l’enfant vient, les yeux pleins de larmes : je veux pas qu’il meure, l’oiseau !

L’adulte ouvre ses bras et l’enfant y dépose ses larmes. En dedans c’est aveux d’impuissance et sourde colère.


Deux enfants parmi d’autres sont morts, ces jours-ci, à Gaza, à Jérusalem.

Deux enfants, eux aussi, auraient pu pleurer sur le triste sort de l’oiseau.

Deux enfants dont des armes d’adultes ont définitivement séché les larmes.

Pleure mon enfant, pleure pour l’oiseau, pleure pour toi, enfant perdu d’un monde en errance, pleure pour les enfants qui ne pourront plus pleurer.

Pleure, mon enfant, avec moi : ici on fourbit les armes et on interdit les larmes. 


Xavier Lainé


13-14 mai 2021

jeudi 13 mai 2021

Rien n'est certain

 




« Rien de plus misérable que l’homme qui tourne autour de tout, qui scrute, comme on dit, « les profondeurs de la terre », qui cherche à deviner ce qu’il se passe dans les âmes d’autrui, et qui ne sent pas qu’il lui suffit d’être en face du seul génie qui réside en lui, et de l’honorer d’un culte sincère. «  Marc-Aurèle


Le pire serait de vouloir comprendre.

Mettre des mots sur tout, construire de belles théories.

Avec celles-ci avancer d’un pas assuré dans un monde bien balisé.


Je m’en vais discrètement.

Je me cache derrière des mots décousus, des pensées mal ficelées.

Je ne sais rien des codes secrets.

J’ai oublié les mots de passe.

Je ne sais que sentiers détournés où déposer mes rêves, comme petits cailloux sur un chemin incertain.


Le pire serait de prétendre comprendre.

Il est déjà si complexé de me cerner moi-même, de connaître le millième de qui je suis, étais, pourrais être.

Je ne sais si je pourrais dire heureux qui affirme se connaître !

Alors plonger dans l’abîme des autres !


Mes mains tremblent parfois devant vos attentes.

Je vous sens anxieux, assoiffés de mettre un terme à vos souffrances.

Mes mains tremblent, et voilà que brusquement le poignard de vos douleurs se plante dans mon dos, entre mes côtes.

Douleur qui se fait mienne mais ne m’appartient pas.

Je vis les mêmes angoisses que vous. Je ne sais pas si demain je pourrai encore conserver l’oeuvre d’une vie : une maison où abriter mes passions, mes pensées, mes sources d’inspiration et de révolte.


Xavier Lainé


13 mai 2021 (1)


mercredi 12 mai 2021

Suivre la route

 





« Se comporter en adversaires les uns des autres est contre nature, et c’est agir en adversaire que de témoigner de l’animosité et de l’aversion. » Marc-Aurèle


Ma route est sinueuse.

Elle va de ci de là, prend d'étrange boucle, ne sait où elle va.

La tienne s'est arrêtée, net, te conduisant d'ici à là-bas en toute injustice.

Mais quelle justice saurais-je attendre ?


Ce furent pluies diluviennes et sur la route mouillée, j'allais titubant.

Nuées d'orage s'amoncelaient : me voici si petit sous les éclairs !

Ce furent pluie diluviennes dispersées sans que vous ne regardiez le ciel.

En l'aurore délicate quelques moineaux s'égosillent par dessus le grand fracas.

Vous roulez, vaquez en vos agitations sans rien entendre des cris de la terre.


Ma route est sinueuse.

Elle suit les pas méditatifs de mes maîtres en philosophie.

Que dire qui suive leur voie ?

Sinon lire entre les mots la profondeur du silence.


Ma route s'en va, loin des bruits répandus et des folles disputes.

Quoi ? toujours il faudrait être pour ou contre, et toujours s'écharper tandis qu'injustices et crimes suivent leur route bien droite, jusque dans les escarcelles déjà pleines des malades de l'économie.

Tandis qu'ici on s'invective, tout va bien pour eux, merci.

Le meurtre se poursuit tout au long de nos frontières, mais vous vaquez en vos agitations.


Ma route peu à peu s'éloigne.

Mes rêves de justice et de paix, chaque jour sont un peu écornés.

Mais qui suis-je à prétendre que les rêves sont plus importants que petites ou grandes économies.

Je disais : "le néo-libéralisme n'est pas seulement une économie, c'est une conception de l'homme, recroquevillé sur lui même et convaincu de devoir s'en sortir par lui-même et sans souci d'écraser les autres."

Je disais, mais que valent nos paroles prononcées dans un monde sans ?


Ma route va où elle peut.

Elle n'a rien à voir avec.

Ou au contraire à voir avec tout, avec chaque partie, chaque soupir, chaque plainte, chaque douleur ou larme.

Mes mains s'épuisent à montrer où se trouve le ciel, à maintenir vies à la surface respirable.

Je suis là, las parfois.


Xavier Lainé


12 mai 2021


mardi 11 mai 2021

On vit quand ?

 




C'est incroyable toutes ces commémorations !

Il en jaillit tous les jours. On se les dispute.

Chacun y va de son discours, de sa larme à l'oeil,

de sa fanfaronnade, aussi : j'y étais qu'ils disent.

Mais aujourd'hui ?


C'était beau, c'est vrai :

la retraite à soixante ans

(j'en ai soixante cinq,

devrai aller bossant jusqu'à au moins soixante dix)


C'était beau, c'est vrai :

les trente neuf heures

(je ne compte plus les heures 

à toujours lutter contre le rouge de mes comptes)


C'était beau, c'est vrai :

la cinquième semaine de congés payés

(quand j'arrive à m'offrir trois semaines dans l'année

mais sans bouger de la maison, faut pas déconner,

c'est un petit miracle)


C'était beau !

Ça  brillait dans le noir du monde, 

on se serait presque crus arrivés quelque part.


Mais voilà que l'ascenseur social a du se gripper,

ou attraper un virus mortel.

Alors, on commémore. 

On y va de vibrants discours.

Mais on vit quand et comment ?


Xavier Lainé


11 mai 2021