samedi 15 mai 2021

Le désert ou la vie

 




« Le monde est fait de réseaux de baisers, pas de pierres. » Carlo Rovelli, L’ordre du temps, éditions Flammarion Champs/Sciences, 2019


Mais alors, si le monde est fait de baisers et non de pierres, pourquoi est-il si dur, si âpre, dit l’enfant.

C’est que nos peurs nous durcissent et nous font renoncer à la tendresse.

Peur de ce qui apparaît lorsqu’enfin libérés de cette carapace, nous nous laissons aller au flot de nos sentiments.

Mais, ne pas confondre sentiments et sentimentalisme.

Le sentiment est ce qui nous vient hors calcul, hors normes, cet élan dans nos profondeurs qui cherche toujours une issue mais que nos pères nous ont appris à corseter.

Voilà l’origine des pierres.

Un jour, à ne plus nous toucher, nous étreindre et nous embrasser, nous serons sur une planète desséchée.

Nos larmes roulerons puis s’évaporeront en faibles brumes.


Mais alors, qu’est-ce qui nous rend si aveugles à nos propres soupirs ?

Le calcul, mon enfant, le calcul, cette volonté farouche de dominer le présent et l’avenir, surtout.

Donc de tout régenter par des probabilités, des algorithmes, des prévisions, cette volonté de résoudre tous les problèmes sous la dictature de notre raison.

Non qu’il n’en faille pas un peu, de raison, mon enfant, mais il faut savoir trouver ce fragile équilibre entre les nécessités et les rêves.

Le calcul nous fait de pierre quand dans nos rêves d’innombrables baisers se déposent, qui nous font vivants.

La peur de l’impermanence sans doute, nous corrompt.

La peur nous corrompt est se fait système dans lequel la vie elle-même s’ankylose.


Xavier Lainé


15 mai 2021


vendredi 14 mai 2021

Aux larmes, citoyens !

 




L’oiseau est dans sa cage et pleure, le ventre gonflé et pelé.

Pourquoi il pleure, dit l’enfant.

L’oiseau pleure parce qu’il souffre, dit l’adulte.

Il souffre de quoi, dit l’enfant.

D’une méchante tumeur dans son ventre, dit l’adulte.

Qu’est-ce que je peux faire, dit l’enfant.

Je ne sais pas, dit l’adulte, je suis comme toi, désemparé devant sa souffrance.


Un peu plus tard, l’enfant vient, les yeux pleins de larmes : je veux pas qu’il meure, l’oiseau !

L’adulte ouvre ses bras et l’enfant y dépose ses larmes. En dedans c’est aveux d’impuissance et sourde colère.


Deux enfants parmi d’autres sont morts, ces jours-ci, à Gaza, à Jérusalem.

Deux enfants, eux aussi, auraient pu pleurer sur le triste sort de l’oiseau.

Deux enfants dont des armes d’adultes ont définitivement séché les larmes.

Pleure mon enfant, pleure pour l’oiseau, pleure pour toi, enfant perdu d’un monde en errance, pleure pour les enfants qui ne pourront plus pleurer.

Pleure, mon enfant, avec moi : ici on fourbit les armes et on interdit les larmes. 


Xavier Lainé


13-14 mai 2021

jeudi 13 mai 2021

Rien n'est certain

 




« Rien de plus misérable que l’homme qui tourne autour de tout, qui scrute, comme on dit, « les profondeurs de la terre », qui cherche à deviner ce qu’il se passe dans les âmes d’autrui, et qui ne sent pas qu’il lui suffit d’être en face du seul génie qui réside en lui, et de l’honorer d’un culte sincère. «  Marc-Aurèle


Le pire serait de vouloir comprendre.

Mettre des mots sur tout, construire de belles théories.

Avec celles-ci avancer d’un pas assuré dans un monde bien balisé.


Je m’en vais discrètement.

Je me cache derrière des mots décousus, des pensées mal ficelées.

Je ne sais rien des codes secrets.

J’ai oublié les mots de passe.

Je ne sais que sentiers détournés où déposer mes rêves, comme petits cailloux sur un chemin incertain.


Le pire serait de prétendre comprendre.

Il est déjà si complexé de me cerner moi-même, de connaître le millième de qui je suis, étais, pourrais être.

Je ne sais si je pourrais dire heureux qui affirme se connaître !

Alors plonger dans l’abîme des autres !


Mes mains tremblent parfois devant vos attentes.

Je vous sens anxieux, assoiffés de mettre un terme à vos souffrances.

Mes mains tremblent, et voilà que brusquement le poignard de vos douleurs se plante dans mon dos, entre mes côtes.

Douleur qui se fait mienne mais ne m’appartient pas.

Je vis les mêmes angoisses que vous. Je ne sais pas si demain je pourrai encore conserver l’oeuvre d’une vie : une maison où abriter mes passions, mes pensées, mes sources d’inspiration et de révolte.


Xavier Lainé


13 mai 2021 (1)


mercredi 12 mai 2021

Suivre la route

 





« Se comporter en adversaires les uns des autres est contre nature, et c’est agir en adversaire que de témoigner de l’animosité et de l’aversion. » Marc-Aurèle


Ma route est sinueuse.

Elle va de ci de là, prend d'étrange boucle, ne sait où elle va.

La tienne s'est arrêtée, net, te conduisant d'ici à là-bas en toute injustice.

Mais quelle justice saurais-je attendre ?


Ce furent pluies diluviennes et sur la route mouillée, j'allais titubant.

Nuées d'orage s'amoncelaient : me voici si petit sous les éclairs !

Ce furent pluie diluviennes dispersées sans que vous ne regardiez le ciel.

En l'aurore délicate quelques moineaux s'égosillent par dessus le grand fracas.

Vous roulez, vaquez en vos agitations sans rien entendre des cris de la terre.


Ma route est sinueuse.

Elle suit les pas méditatifs de mes maîtres en philosophie.

Que dire qui suive leur voie ?

Sinon lire entre les mots la profondeur du silence.


Ma route s'en va, loin des bruits répandus et des folles disputes.

Quoi ? toujours il faudrait être pour ou contre, et toujours s'écharper tandis qu'injustices et crimes suivent leur route bien droite, jusque dans les escarcelles déjà pleines des malades de l'économie.

Tandis qu'ici on s'invective, tout va bien pour eux, merci.

Le meurtre se poursuit tout au long de nos frontières, mais vous vaquez en vos agitations.


Ma route peu à peu s'éloigne.

Mes rêves de justice et de paix, chaque jour sont un peu écornés.

Mais qui suis-je à prétendre que les rêves sont plus importants que petites ou grandes économies.

Je disais : "le néo-libéralisme n'est pas seulement une économie, c'est une conception de l'homme, recroquevillé sur lui même et convaincu de devoir s'en sortir par lui-même et sans souci d'écraser les autres."

Je disais, mais que valent nos paroles prononcées dans un monde sans ?


Ma route va où elle peut.

Elle n'a rien à voir avec.

Ou au contraire à voir avec tout, avec chaque partie, chaque soupir, chaque plainte, chaque douleur ou larme.

Mes mains s'épuisent à montrer où se trouve le ciel, à maintenir vies à la surface respirable.

Je suis là, las parfois.


Xavier Lainé


12 mai 2021


mardi 11 mai 2021

On vit quand ?

 




C'est incroyable toutes ces commémorations !

Il en jaillit tous les jours. On se les dispute.

Chacun y va de son discours, de sa larme à l'oeil,

de sa fanfaronnade, aussi : j'y étais qu'ils disent.

Mais aujourd'hui ?


C'était beau, c'est vrai :

la retraite à soixante ans

(j'en ai soixante cinq,

devrai aller bossant jusqu'à au moins soixante dix)


C'était beau, c'est vrai :

les trente neuf heures

(je ne compte plus les heures 

à toujours lutter contre le rouge de mes comptes)


C'était beau, c'est vrai :

la cinquième semaine de congés payés

(quand j'arrive à m'offrir trois semaines dans l'année

mais sans bouger de la maison, faut pas déconner,

c'est un petit miracle)


C'était beau !

Ça  brillait dans le noir du monde, 

on se serait presque crus arrivés quelque part.


Mais voilà que l'ascenseur social a du se gripper,

ou attraper un virus mortel.

Alors, on commémore. 

On y va de vibrants discours.

Mais on vit quand et comment ?


Xavier Lainé


11 mai 2021


lundi 10 mai 2021

Dans ce monde là

 




Dans ce monde là si tu ne vas pas dans le sens du courant, 

t'es mort.


Pire, tu n'es pas mort, mais tu te fais insulter, mépriser.

"Crétin" qu'on te dit, 

parce que tu restes avec tes doutes

pour te faire inoculer vaccin.


"Crétin" tu étais déjà, 

lorsqu'en ta prime jeunesse tu rêvais d'un monde meilleur

avec, d'accord, parfois, relents assez dogmatiques.

Tu étais jeune n'est-ce pas ?

Alors ça devait te passer. Mais voilà...


Voilà que ça ne passe pas.

Que tu résistes à marcher au pas, 

que tu rechignes à obéir,

que même tu désobéis vraiment.

Alors "crétin" tu es, "crétin" tu demeures.


Dans ce monde là

tu dois aller où des gens que tu n'insultes pas

te disent d'aller sans argument pour te convaincre.

A défaut te voilà stigmatisé.

C'est ainsi depuis toujours, 

mais on te dit que le monde d'après est en marche.


Alors tu t'arrêtes

et tu suis les chemins buissonniers

pour ne pas être happé par le courant nauséabond.


Xavier Lainé


10 mai 2021


dimanche 9 mai 2021

Les pieds dans le plat

 



Le printemps a des allures d'arbre mort.

Je sais, je ne devrais pas.

Je ne devrais pas écrire ce qui fâche.

Je ne devrais pas mettre les pieds dans le plat, 

ni jouer les empêcheurs de tourner en rond

dans le bocal hors sol des dictatures soft.


Le printemps a des allures d'arbre mort,

mort exsangue en Palestine ou en Syrie

mort Ouïgour dans les camps modernes de la mort

mort en Colombie d'avoir trop voulu sourire et puis vivre


Je sais, je ne devrais pas.

Je ne devrais pas vous jeter sous les yeux,

le résultat tangible et visible de nos petites indifférences

de nos soupirs d'impuissance : je ne devrais pas vous fâcher

dans le doux matin d'un printemps d'arbres morts

morts de soif et morts d'avoir voulu vivre.


Je ne devrais pas, dès votre petit déjeuner

gâcher vos tartines et votre beurre

avec la tristesse d'un monde d'où l'humanité s'est enfuie

tandis que vous alliez avec écharpe tricolore

vanter les mérites de vains patriotismes

vaines fiertés mal placées quand,

quelles que soient les guerres et les cultures,

ce sont toujours les mêmes qui souffrent et tombent,

le nez dans le ruisseau, sans que Rousseau n'y puisse rien


Pardonnez-moi de vous faire fuir devant mes âpres mots. 

Mais si vous arrivez encore à dormir 

quand on crève si près de chez vous,

je n'écris pas pour vous.

J’écris pour les âmes sensibles

celles propres à la révolte et à l'insoumission :

pas celle qui trône comme une marque déposée

aux vaines assemblées qui ignorent le peuple.

Celle qui se révolte et se réveille mutilée,

dans les geôles de prétendues démocraties.


Mes mots roulent en cascades 

mes mots se voudraient barricades

mes mots se voudraient remparts

douce protection pour tous les délaissés de l'histoire.


Xavier Lainé


9 mai 2021