jeudi 8 avril 2021

Rouge misère 10 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 3)

 




Juste avant que ce sang ne soit plus qu’un tiers de l’emblème national.

C’est pourtant lui, le sang des révoltés, qui se répand sur les pavés de l’injustice établie en mode de bonne gouvernance.

Pour finir en tiers d’un drapeau dont le symbole est toujours privatisé.

Les deux tiers d’un état qui oublie les modes de calcul les plus élémentaires : deux-tiers d’un peuple qui se ruine à vendre sa force de travail, et un tiers qui exploite, profite, dirige, réprime.

Mais le drapeau donne portion congrue à la majorité du nombre.


Car au fond c’est l’éternel problème : nos révoltes qui s’épuisent, puis s’effondrent dans le sang versé, puis s’enfoncent dans l’oubli.

Un oubli tout relatif.

Un oubli qui laisse vagues traces dans quelques mémoires dispersées.

Parfois une nostalgie de ces instants de vertige et de joie qui te poussent à danser entre deux barricades, à embrasser les lèvres d’infinies amoureuses dont le sourire, l’instant d’après, se fige sous les mauvais coups des forces d’un ordre qui n’est pas le tien.


Tu en as étreint, des corps tendres, en haut de ces promontoires éphémères, hérissés de portes, barres de métal, charrettes et pavés retirés à la chaussée, au hasard de nos errances.

Que sont sublimes ces étreintes portées par l’espoir caressé, autant que les corps sublimes, d’une utopie tout à coup à portée de main et de rêve !

On s’aime fort dans ces instants qui prennent forme de révolution, où le doute d’un coup s’évanouit.

On s’imagine un monde tissé d’amour et de tendresse, débarrassé de la pression des richesses et des possessions.

On rêve, entre deux baisers, construire un univers radieux où hommes et femmes seraient libres d’aimer, de se mettre à l’oeuvre, de créer un monde sans prédétermination.


Xavier Lainé


11 mars 2021


mercredi 7 avril 2021

Rouge misère 9 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 3)

 




Un jour.

Un jour je me suis tu.

C’était comme si, assez brutalement, le couvercle du monde était tombé sur mes pensées.

Je ne savais pas comment faire.

J’étais toujours à côté.

De côté, aussi.


Un jour, je n’ai plus fait qu’observer le mouvement des foules.

Hier elles allaient, bonnets phrygiens et sans culotte, démembrer toutes les bastilles.

Le lendemain elles partaient la fleur au fusil, défendre une patrie tombée aux mains bien peu recommandables des rois de l’économie.

C’était comme un mauvais rêve, alors je suis retourné dans mes livres pour tenter de comprendre.

Comment tant peuvent vivre aussi versatiles ?


Un jour, prêts à en découdre avec tous les rois, les roitelets, les puissants de toutes espèces.

Puis aussitôt partent défendre leurs maîtres, nouveaux ayant remplacé les anciens.

Soumis aux chaines sous les sarcasmes polis des néo-monarques.

Elus, certes, élus, mais d’une élection tellement balisée que république ne résonne plus avec démocratie.


C’était juste après que 1789 eut sonné le triomphe des industriels et des commerçants, bourgeois ventrus croqués par Daumier.

L’un avait quitté la Creuse et l’autre Cracovie.

Gavroche hantait les rues de la capitale dans un de ces soubresauts de l’histoire vite étouffé dans le sang.


Xavier Lainé


10 mars 2021


mardi 6 avril 2021

Rouge misère 8 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 3)

 




Encore faut-il trouver le chemin de penser.

Or, quand la faim ou l’angoisse du lendemain te tenaille.

Quand tes journées se passent à perdre ta vie pour ne plus rien gagner.

C’est le temps qui te manque et l’aisance d’esprit.

Tu navigues alors sur un océan de fatigue.

Même plus capable de colère.

Même plus.

Tenir les yeux ouvert, c’est déjà une épreuve.

Tu travailles.

Il ne te reste rien.

Même l’idée de révolution te fait défaut.

Alors tu suis bêtement la cohorte des révoltés.

Tu t’assois sur le parvis et tend une main fébrile.

Tu vois : il en fallait des famines pour qu’arrive un jour 89.

Il en fallait des humiliations millénaires pour que peuple se mette en route.

Puis se repose à l’ombre d’une révolution très vite dévoyée.

Très vite retombe le couvercle sur tes épaules fourbues.

Le trafic de ta force de travail et la spéculation sur ta nourriture reprennent.

Ce ne sont plus tout à fait les même riches qu’hier qui spéculent sur ton art.

Ceux-là savent te prendre, te faire miroiter la fin de ton esclavage.

Ce n’est qu’illusion.

Mais si peu qui viennent et comprennent.

Il faut bien manger, tenter encore d’offrir toit à ta progéniture.

Comme tout s’achète et se vend, tu dois t’acheter raison de vivre.

Parfois, tu imagines un ailleurs plus clément.

Alors, de Cracovie ou de la Creuse, tu saisis ton baluchon et tu viens à Paris, n’imaginant pas que les lumières puissent être sous boisseau.

Les bourgeois te vendent jusqu’à leur mode de vie.


Xavier Lainé


9 mars 2021


lundi 5 avril 2021

Rouge misère 7 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 3)

 




Parfois ma patience a des limites.

Parfois, à le devenir trop, il ne reste plus rien que silence.

Un silence devrait toujours nous rendre méfiants.

Tu ne sais jamais vraiment ce qui couve en dessous.

Ça monte des faubourgs.

C’est discret d’abord.

Ça se rumine sans rien dire.

On encaisse tous les coups.

On a un petit frémissement à chaque.

Mais on ne dit rien.

On ne desserre pas les dents.

Juste avant, on a faim, on a soif, on se culpabilise.

On ne s’en sort pas.

C’est une longue descente aux enfers.

On regarde passer les carrosses dorés.

On commence par se dire ne pas savoir y faire.

On ne sait pas.

On n’a jamais eu le bon mode d’emploi.

On trouve toujours plus miséreux que soi.

On pleure parfois, la nuit, surtout.

On pleure la nuit pour que personne ne nous voit.

On aimerait bien pouvoir se réjouir.

On ne peut pas.

Quelque chose se bloque au fond de la gorge.

Les mots parfois se perdent avant même d’être dits.

C’est ainsi pendant parfois des siècles.

On est toujours seul fasse à ce qu’on croit être un destin.

C’en est un en quelque sorte, on y croit.

Ils viennent avec leur goupillon nous faire gober la volonté divine.

On découvre qu’il n’est d’injustice que voulue par les hommes.


Xavier Lainé


8 mars 2021


Planète Paix mars 2021






Parfois les mots prononcés, même sous la pluie, et dans une apparente indifférence se fraient un chemin.

Merci à la revue Planète Paix de se faire relais de la parole envolée et de lui donner place entre ses pages.





dimanche 4 avril 2021

Rouge misère 6 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 3)

 




Il me faut emboiter le pas, défaire les pavés, danser la carmagnole, sous les murs de la Bastille.

Il me faut aimer, marcher le nez en l’air sur des quais et des places ou s’épanche la liesse et le goût de la liberté.

Je suis de cette engeance qui ne sait vivre sous couvercle, enfermé et soumis.

Alors j’étais là, j’étais de tous les rêves au moment de choisir.

Encore bien maladroit, comme tant d’autres, je ne savais pas très bien ce qu’il fallait faire.

Pour ne pas me faire, nous faire confisquer cet élan.

C’est un peu notre travers : toujours cette naïveté.

De croire que comme moi, comme toi, comme nous, la soif de liberté et d’amour serait le fil rouge d’un monde en permanente construction.

Car toujours les fondations sont branlantes, et l’état un chantier sans fin.

À défaut c’est une dictature qui nous prive de notre esprit, de notre ingéniosité, de notre créativité.

Bien sûr, l’espoir semé fleurit un instant sur les bancs de 93.

Un vrai pouvoir sans absolu, un pouvoir par et pour nous, le peuple.

Et ça ne pouvait pas durer, car nous ne savions pas.

Enivrés de cette provisoire victoire, nous ne savions pas voir qu’une classe allait en chasser une autre.

Notre marche fut si longue pour atteindre cet instant éphémère.

Comment imaginer que ça finirait dans le sang et la guerre.

Nous ne voulions que danser sur les places libérées du joug féodal.

Nous ignorions qu’un esclavage plus sournois remplacerait notre servage.

Qu’il serait inventé pour durer bien plus longtemps que nos rêves.

Nos utopies ne s’arrêteraient pas à ce retour de bâton.

Nous allions nous relever, mais il faudra du temps, beaucoup de temps.

Si nous sommes naïfs, nous sommes aussi très patients, vous avez remarqué ?


Xavier Lainé


6 mars 2021


samedi 3 avril 2021

Rouge misère 5 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 3)

 




Car, voyez-vous, ce n’est pas parce que nous sommes du peuple que nous sommes ignares.

Il y a une curiosité intrinsèque à notre condition de soumission.

Soumis, certes, mais non dépourvus de sens de l’analyse.

La faim peut-être moteur de nos révoltes, de nos débordements généreux.

Généreux, oui, toujours. 

Car au fond la quête qui est notre depuis si longtemps est celle de cette valeur indéfinissable : la liberté.

Liberté de vivre comme bon nous semble.

Liberté de côtoyer qui nous voulons.

Liberté, liberté, liberté que les puisants qu’ils soient féodaux, aristocrates, libéraux anciens ou néo ne savent que limiter pour mieux asseoir leur pouvoir.

Ils frémissent depuis toujours lorsque, remontant les chemins creux de la soumission vers leurs palais, nos pas soudains grondent au ciel de leurs mauvaises consciences.

Mes nuits suivent leurs pas, de jacqueries en tentatives vaines de révolutions.

Le grand mot : révolution, celui qui porte en lui-même à la fois le changement d’ère et le retour presque inéluctable à notre point de départ.

Pas tout à fait, tout de même, c’est un mot en spirale.

Ce qui en sous-tend la trajectoire, c’est notre évolution vers quelque chose dont nos rêves entrevoient le sublime.

Sublime serait notre monde idéal, une fois jetées nos chaînes aux orties de l’histoire.

L’histoire, oui,  sans grand H.

Celle que nous construisons, entre deux révoltes, dans nos ruses visant à notre survie sous les jougs imposés, inventés de mains de maîtres.

Ainsi l’un partit de la Creuse pour s’enrôler dans l’armée de la nation et l’autre de Cracovie fuyant la répression. 

Mais il me faut d’abord revenir en ces temps d’ébullition révolutionnaire.


Xavier Lainé


5 mars 2021