lundi 27 novembre 2023

Si étroit est le chemin 3

 




« Le travail du poète, qui est l'homme des situations extrêmes, des situations de conflits, des situations tragiques où tout le monde a raison et tort, est de réconcilier le groupe avec l'image officielle du groupe, spécialement lorsque le groupe est obligé de transgresser l'image officielle du groupe. » Pierre Bourdieu


C’est un travail d’équilibriste 

Que d’écrire encore

Par grand temps de tempêtes

Demeurer lucide

Ne rien céder aux vents mauvais

Conserver le cap des mots

Qui ne soient pas qu’enchantement

Puisque le divorce est prononcé

Entre le poète et l’inhumanité


C’est un travail de funambule

Ne pas tomber d’un côté ou de l’autre de la frontière

Sans pour autant chercher le contrôle absolu

Sur chaque mot prononcé

Garder la liberté de penser et d’écrire

Ne pas flancher devant les menaces

Les pressions pour engager les mots

Sur une pente qui ne serait pas la leur


C’est un travail d’orfèvre

De ciseler malgré tout poème 

Qui ne soit pas infinie lamentation

Sans rien perdre d’un réel

Qui le plombe un peu plus chaque jour

Qui soit invitation à vivre autrement

À agir différemment pour ne pas 

Pour ne pas nous condamner au naufrage


*


Un peu prostrés

Nous sommes les témoins 

Témoins ébahis du dérèglement

Témoins qui nous interrogeons

Sur le parallèle entre climat

Entre climat et comportements inhumains


Un peu prostré


*


« À leur grand étonnement j'ai demandé un stylo et une feuille et j'ai commencé à écrire un poème Ils ont cru que c'était une lettre Et quand j'ai fini et leur ai remis la feuille ils ont demandé : À qui doit-on la remettre ? À personne, ai-je répondu

Maintenant, à partir de ce vide vers lequel ils m'ont envoyé — qu'ils en soient remerciés — je n'attends rien d'autre que la publication de ma dernière feuille »

Tajwan Darwish


Quelle que soit sa forme

Le poème est toujours incongru

En pays tourmenté par l’ignorance

Affamé et meurtri dans son âme

Sidéré de devoir rendre compte

Aux bourreaux qui l’oppriment


Quelle que soit sa forme 

Le poème est une parole inaudible

En territoire dépossédé

De toute forme de pouvoir 

Sur son art de vivre



Xavier Lainé

3 novembre 2023


dimanche 26 novembre 2023

Si étroit est le chemin 2

 




« Lorsqu'une personne perd l'envie de vivre, c'est à ses proches qu'il revient de lui redonner de l'espoir. Quand ce sont des populations entières qui se laissent envahir par l'envie de détruire et de se détruire, c'est à nous tous, leurs contemporains, leurs semblables, de trouver des remèdes. Sinon par solidarité avec l'Autre, du moins par volonté de survie. » Amin Maalouf


Les racines sont si profondes

Elles plongent dans un sol fertile

Y puisent l’aliment de leurs rancoeurs

Ainsi que l’arbre qui jaillit

Prolifère et grandit

Étouffant toute forme de vie 

Qui soit autre que la sienne


Il faut avoir envie de vivre

Lorsque toujours tout s’écroule

En amas de gravas sans espoir

Il faut avoir un fort instinct

De survie lorsque toujours

Le bruit des bombes se répand

On ondes assourdissantes

Aux oreilles des plus frêles

Enfants d’un peuple repoussé

Toujours plus loin de son territoire


Bien sûr humains nous sommes

Toujours réfugiés d’un monde 

Depuis longtemps révolu

Mais comme l’arbre millénaire

Nous ne sommes pas sans racines

Nécessaires à alimenter notre présent

On peut toujours rêver du futur

Il est conditionné par notre présent

Il conditionne aussi notre manière 

De survivre au pire dans l’espoir du meilleur


C’est la mort de cette espérance

Qui conduit irrémédiablement

À l’angoisse et à la terreur

Qui lève toutes les inhibitions

Dès lors que parmi les ruines

La vie se découvre sans importance



Xavier lainé

2 novembre 2023


samedi 25 novembre 2023

Si étroit est le chemin 1

 






C’est un jour qui voudrait commencer serein

Sauf que


C’est un jour où savoir écrire ne me délivre de rien

Sauf que


C’est un jour comme les autres d’une triste année

Sauf que


C’est un jour sauf que

Un jour sauve qui peut

Un jour de plume sèche

D’avoir trop pleuré

Sur les pages de mémoire


Un jour démarre

D’un nouveau mois


J’hésite sur le seuil

Peut-être ne plus écrire

Si je savais


Mais je ne sais pas

Les paroles du silence 

S’écoulent sur ma page

Y tracent leurs sillons


S’ils pouvaient creuser jusqu’en ces multiples endroits

Où errent âmes en peine et humains éreintés

Mes mots sont si faible dans le gris du jour



Xavier Lainé

1er novembre 2023


vendredi 24 novembre 2023

Conjurer l’horreur 31

 




Mais peut-être faudra-t-il offrir au monde une page blanche.

Une page de silence.

Une page muette de sidération.


« Il n’y aura pas de cessez-le-feu »

Il n’y aura pas

Cadeau sur la tête des enfants et des femmes

Cadeau de terreur au jour d’halloween


Ici ils vont quêter bonbons

Les enfants de la sainte consommation

Une religion comme une autre

Qui anesthésie autant qu’une autre

On joue à se faire peur

On ne dit rien de la terreur là

Pas si loin


Jusqu’au jour où

Car qui pourrait imaginer que l’horreur puisse s’arrêter

Un 31 octobre noyé dans le sang et les larmes

Qui pourrait prédire

Misère et rancoeur répandues comme lisier

Sur le terreau fertile d’humains invités à ne plus penser

Plus se penser 

Plus se projeter


Je dis qu’on meurt à Gaza

Je dis qu’on meurt en Ukraine

Je dis qu’on meurt au haut Karabagh

Je dis qu’on meurt en Turquie

Je dis qu’on meurt en Syrie

Je dis qu’on meurt en Iran

Je dis qu’on meurt innocent un peu partout

Dans le silence de ma page qui

Si elle devait demeurer blanche

Serait alors complice de ces morts innocentes


Pourrai-je encore écrire demain

Saurai-je passer à autre chose 

Que l’ignoble qui poursuit son oeuvre

Devant ma porte

Mes antennes cérébrales dressées vers le monde

Mes nuits se font cauchemar

Que seules saines lectures peuvent calmer


Je dis qu’on meurt

Simplement parce que je ne voudrais pas

Qu’à force d’indifférence

On finisse par mourrir ici aussi

Sous le poignard encouragé 

Par l’extension du domaine de la misère


Il semble que les puissants n’aient qu’une ligne d’horizon

Celui de la croissance infinie de leurs capitaux

Ces bouffis font ventre de tout

De la faim comme du crime

Ils lèvent un doigt indigné

Lorsqu’un misérable passe à l’acte

Ivre de haine et de rancoeur

Mais jamais ne s’interrogent

Sur le système qui arme le bras vengeur


Puis ils vont

Les bouffis de fortune

Faire la morale à ceux qu’ils ne cessent d’appauvrir

Et se rangent du côté de leurs semblables

À l’extrême droite d’un échiquier dont ils éliminent les gêneurs


Nous en sommes là

En ces temps de tragédies répétées

Comme une résurgence du pire déjà vécu

On s’indigne avec raison des étoiles de David sur les murs

On s’indigne bien peu de la crainte aux ventres musulmans

On brandit les religions comme preuve des pires exactions

C’est pour faire oublier que le pire est d’avoir faim

Et de ne pouvoir se nourrir


On oublie

Tandis qu’on se dresse derrière des frontières dont tout le monde sait

Qu’elles ne sont que cloisons fictives ne protégeant de rien

Sinon ceux qui s’isolent derrière les barbelés du désespoir

Et revendiquent la propriété d’une Terre qui appartient à tous 


Dans ma nuit je vois des larmes d’enfants

Je vois et je me lève

J’entends le bruit assourdissant des immeubles qui s’effondrent

Dans un fracas qui couvre les cris qu’ils enterrent

Je vois et j’entends

Mon cerveau cogne aux parois de mon crâne

Je voudrais moi aussi crier dans le noir

Me lever et arrêter les bras assassins


Mes rêves se heurtent à ce monde en loque

Sous le rire malsain de ceux qui s’y engraissent

Mes rêves sont blessés comme mon humanité

Je ne sais comment demain ouvrir une nouvelle page 

Qui saurait cicatriser mes blessures



Xavier Lainé

31 octobre 2023