jeudi 30 avril 2020

Filigranes 104




Je me demandais comment faire, comment dire.
Je cherchais le moyen de vous transmettre.

Je ne trouvais pas.

Pas facile à dire, une telle aventure.

1989 : mon tout premier texte apparaît, timidement, "Regards ferroviaires".
J'écrivais, mais de là à publier...

Début de l'aventure.

La suite s'égrène de numéros en numéros, au hasard d'une vie marquée de longues parenthèses, de fragments désespérés, de moments de bonheur et de plaisir.
Mais toujours écrire sans trop savoir dans quoi je m'engage.

On me parle ici et là de m'inquiéter, de déterminer quel serait mon "projet littéraire".
Si je vous disais que je n'en ai pas d'autre que celui d'écrire.

Si je vous disais que la revue Filigranes m'a toujours accompagné dans ce mouvement, dans cette quête d'un quelque chose insondable.
On court après quoi, sur les pages multipliées ?
Tant d'années après, je ne sais pas...

Voici que, dans le numéro 104, ce sont mes mots, glanés ici, un après-midi d'automne, qui paraissent dans la "Cursives"...
Vous pouvez télécharger le numéro et le lire à votre guise. C'est ici : http://ecriture-partagee.com/03_Fili_numero/fi_104/fi_104.htm
Vos retours seront précieux, vos silences aussi.

Bonne découverte pour ceux qui ignoraient l'existence de la revue, bonne lecture à ceux qui en prendront le temps...

Xavier Lainé

30 avril 2020


Jour 32 : on reprend depuis le début ?



Magie des mots lancés au hasard
Quittant nos confins par la fenêtre des rêves
Nous voici voyageurs immobiles
Avec pour tout passeport
Le sauf-conduit du poème

Seuls les mots s’évadent.
Le reste, lentement se fait de plomb.

Depuis si longtemps laminés sur l’autel de la rentabilité.
Soignants certes, mais selon l’exercice, parfois plus affairiste que.

On commence par le début ?
Profession fantasmée aux alentours des années soixante dix du siècle dernier, voici qu’avec brutalité s’impose le couperet : qu’importe le travail et l’intérêt (ou la vocation), il fallait subir l’amputation de toute velléité de trouver en ces études l’aboutissement d’un rêve.
Il fallait déjà du nombre, du chiffre.
Il ne devait pas en sortir plus que ce que technocrates en leurs bureaux avaient décidé.

Ce fut premier chemin de révolte, et aussi de répression.
« On aurait pu, si vous aviez voulu, vous aider », à condition d’accepter le joug imposé comme corset sur le torse de l’avenir.
Il fallait redresser les risques de gibbosité et mettre au pas les candidats à la gloire médicale.
Il fallait couper tout ce qui dépassait le chiffre de nécessités calculées sans que nul n’y comprenne goutte.
C’est aussi en ces années que jaillirent hors de terre les vaisseaux magistraux d’une médecine hautement technologique. 
Les CHU mirifiques construits à la hâte pour la gloire de la technique, avec parfois de drôles de couacs : par exemple des marches pour accéder au bloc opératoire découvertes au lendemain d’inauguration ministérielle, rendant impossible le travail des brancardiers.
Mais on était fier de ces vaisseaux amiraux dressés à la gloire d’un pouvoir médical triomphant.
Vous alliez voir ce que vous alliez voir : on allait vous soigner, que diable, et vous montrer quels miracles peut accomplir la technicité des élites soigneusement sélectionnées.
Les autres avaient fait un voir deux ans pour rien, et repartaient vers d’autres horizons, à moins d’être assez découragés pour chercher un travail au SMIC sur les zones industrielles.
Parfois donc, on reprenait d’autres études, en essayant d’oublier avoir bossé sans autre objectif que d’obtenir bonne place au concours !
On tente d’oublier, mais on n’oublie jamais.

C’était le grand chantier des années quatre-vingt : de partout on démolissait, on reconstruisait, on « modernisait ». 
Et ça pouvait paraître justifié tant, parfois, les couloirs étaient restés bloqués au dix-neuvième siècle.
Le matin, on prenait les cartes ajourées des patients à soigner.
Hospitalisés, vous deveniez, le genou fenêtre 346.
Vous perdiez votre identité, n’étiez plus qu’un organe à réparer et nous, nous étions les mécaniciens de vos corps fatigués.
Qu’importaient vos vies, vos mises en péril dans des travaux plus ou moins insalubres. 
Qu’importe la vie d’un homme au regard des profits à engendrer !
Ils n’ont pas attendu la fin des années quatre-vingt, après leur frayeur momentanée de 1981, pour commencer à mettre à mal toute la santé publique : dans le privé, ils préféraient verser des dividendes que permettre aux services d’acquérir des moyens supplémentaires.
Les choix du privé gagnaient lentement la sphère publique.


Xavier Lainé

15 avril 2020

dimanche 26 avril 2020

Jour 31 : gouffres et confins


Tu rêves encore d’une libération possible.
Tu sais qu’il n’en sera pas ainsi.
Le risque est si grand qu’une contagion de révolte explose, une fois les barreaux sciés !
Ils ne donneront pas l’ordre d’abattre les murs.
Ils en construiront de nouveaux pour consolider les premiers
Ils nous veulent toujours moins libres de décider de nos vies.

Nous voici au bord du gouffre : soignants sans ressources mais soignants quand même, artistes sans travail, mais artistes quand même, enseignants saignés à blanc qui devront arrêter de ramasser les fraises, Président faisant des discours, juste pour nous contraindre, nous maintenir dans nos confins, interdisant ci, empêchant ça, mais toujours sans masques, sans tests, sans, tandis que copains du président eux, se gavent de dividendes, encaissent et spéculent, plaquent leurs indignes fortunes sous les cieux cléments des îles Caïman.
Nous voici au bord du gouffre : un homme seul qui ne représente que lui-même, qui décide de nous enfermer, nous enfumer, entouré de conflits d'intérêts, réduisant la démocratie à sa seule volonté, promettant sans tenir des aides invisibles et inaccessibles, interdisant toutes manifestations, toute culture, toute élévation de l'esprit.

Nous y sommes. 
Nous voici au bord du gouffre.
Comme les plantes nous voici sous serre
Une pluie battante de poésie
Frappe à la porte des libertés perdues
Il faudra apprendre à semer
Pour que lendemains retrouvent leur musique


Xavier Lainé

13 Avril 2020 (3)

samedi 25 avril 2020

Jour 30 : poétique sinon rien


Tu ne changes pas grand chose à tes habitudes.
Tu t’isoles dans l’isolement commun.
La page est la fenêtre de cette cellule que tu aurais voulue de tous temps autrement que cellule, autrement que barreaux, que lourde porte et serrures fermées sur tes rêves de liberté sans conditions.
Tu reçois le vin d’Omar Kahhyam comme élixir capable de te sortir de cette ornière.

Tu écris :

En la saveur vermeille d’un printemps confiné
Omar nous emmène au jardin des saveurs
Cueillir la rose exquise d’un lendemain différent

Les mots suivent pente d’éternité
Ils glissent au travers des barreaux
Comme larmes aux visages exténués

Ici on va avec dévouement panser les plaies
Tenter encore de colmater les brèches
Par où vie s’évade dénonçant nos fragilités

Le poème se fait pont entre nos îlots
Si loin et si proches à l’orée d’un temps inconnu
Les mots se font lignes à suivre 
Portes vers une liberté lentement reconquise.

Tu écris, j’écris, je voudrais un cri assez audible pour que, ce soir, celui qui se prend pour un dieu tombe de son perchoir, ouvrant les vannes d’un immense soupir d’aise.


Xavier Lainé

13 avril 2020 (2)

dimanche 19 avril 2020

Jour 29 : des confins monte un archipel de poésie


Que poésie tourne donc et voyage loin en dehors de nos confins !

Etrange voyage qui me réveille au bord des souvenirs.
J’hésite un instant puis je prends la tangente.
Des pensées premières jaillies aux marges de l’aurore, il ne reste rien.
Elles s’en vont procrastiner jusqu’au moment propice où les rêves se feront mots.

Pour une fois ma page avait failli demeurer au sec.
Mais voilà qu’une pluie de mots en abreuve l’humus et que je ne peux rester de marbre lorsque la beauté s’échange à l’ombre des confins.
C’est en effet étrange expérience que celle-ci.
Seuls les mots s’en évadent, prennent un grand bol d’air et se mettent en route !

Nous voici contraints à la lenteur de compter les heures.
Devant cette relativité du temps, les mots se font balises d’un chemin dont nous ignorons le terme.
Aux chaines imposées nous opposons celles d’un vocabulaire qui ne sache faire discours mais plonger à l’essentiel du vivre.

Que poésie poursuive donc sa route !
Qu’elle se jette par dessus les parapets d’un temps d’archipels qui cherchent encore leurs voies de communication.
Ecrire, écrire encore comme ponts et bandes de terre joignant l’improbable avenir.
Nous ne savons rien de ce qui saurait advenir.
Nous n’avons que mots en la lumière de la page à déposer comme balises d’un chemin inédit.

J’écris :

Nos mots se jettent par les fenêtres du printemps.
Ils s’affranchissent des balises et des barreaux.
Sur les ailes du vent ils volent ici et là
Se posent où ils veulent au hasard de nos confins.

C’est moment étrange
Que de n’exister qu’en cet élan
Cette maigre empreinte au papier de l’espoir

C’est moment étrange
Qui par dessus les nuées
Ouvre d’autres perspectives
À nos ivresses
Nos pas hésitants
Sur le seuil où liberté attend
Un signe de la main et de la plume

Sauriez-vous entendre ce chant qui monte, hymne diffus, inaudible aux oreilles prisonnières de leurs certitudes ?
Sauriez-vous enfin déchiffrer le rébus du coeur, celui des résistances infimes posées à l’aube des jours heureux ?
Tant y laissent leur vie qu’ils ont besoin de ce réconfort !
Il n’est que poésie pour construire l’épopée des volcans, des îles jaillies de nulle part, des masques mis puis tombés, des larmes coulant au bord des paupières amicales.

J’écris :

C’est bien étrange moment
Qui nous fait marcher dans nos têtes
Bien au-delà des limites autorisées

Mots qui mettent un pied devant l’autre
S’envolent par les fenêtres des confins
Butinent à fleur d’âmes dans les prairies du printemps

C’est bien étrange moment
Qui se prolonge de quinze en quinze
Jusqu’à dépasser la somme prescrite

Nous voici explorant les miracles du silence
Déposant nos masques juste avant que nuit nous emporte

Les jeunes pousses se fraient doux chemin
Au terreau de poèmes qui circulent en liberté
Sans même une dérogation sous la plume

Quelque chose d’inédit se produit
Qui chuchote sur les ailes du vent
Que désormais rien ne pourra plus
Jamais être dans la norme
Puisqu’elle est à la source du problème

Parfois les journées démarrent sous l’oeil du poème.
Il déborde de partout, se fait message, bouteille à la mer, arpenteur d’archipels, sautant d’île en île.
Il ne te laisse jamais silencieux.
Il galope à un train infernal entre tes deux oreilles.
Il cherche la sortie, cogne aux parois du crâne à t’en déchirer la substance gélatineuse de son contenu.
De cet espace confiné qui est le tien, il te faut te poser sur des ailes de mots pour te libérer de toutes pesanteurs.
De toutes contraintes lâcher les amarres. 
Ne pas accepter, entrer dans tes refus, mesurer tes impuissances.
Qu’est-ce qui relève en la circonstance de la raison, ou d’une volonté sournoise de t’obliger à fermer les portes sur toi-même, sur les tiens, sur toi-mêmes emmuré avec les tiens au risque d’en détester la compagnie, d’en vomir la présence ?


Xavier Lainé

13 avril 2020 (1)

jeudi 16 avril 2020

Jour 28 : aux confins le temps est immobile


Puisqu'ils préparent déjà, dans leur vieux monde, notre futur esclavage, et que les cloches sont revenues, il va être temps de les faire sonner à leurs oreilles bornées.

Les mots venaient à gros bouillons, puis se sont tus à l’heure des cloches.
Sans doute interférences malheureuse entre les voix intérieures et le bruit assourdissant des traditions.
J’ai joué le jeu.
Me suis promené de bon matin comme un sonneur, ai remplacé le ronflement du dimanche par le bronze délicat des chocolats semés n’importe où, pour la joie des petits.

Leur sonner les cloches.
Ne plus jouer avec nos vies.
Nous approcher de cette heure de vérité.
Puisque plus rien ne saurait être de ce qui fut.
Ils vont nous maintenir dans nos confins, aussi longtemps que leur dictature le permettra.
Ils savent le vent de révolte qui souffle.
Ils savent l’insupportable atteint depuis bien longtemps.
Alors, ils vont faire durer leur plaisir.
C’est simple de défaire tout ce qui existait en l’absence de toute opposition.
Les voilà gouvernant à leur aise.
Corona leur a donné l’outil idéal.
Corona n’aura été que prétexte à notre claustration.

Claustration salutaire, pourrions-nous espérer.
Moment de choix pour réfléchir, prendre du recul et constater combien nous passions de temps à courir après un mode de vie imposé.

Comme si nous devions toujours courir après un temps qui nous est compté.
Entre vie et trépas, entre travail et repos, entre ici et là-bas.
Courir.

C’est un temps salutaire que celui de la lecture : il permet de mettre en adéquation des pensées fugitives, des intuitions évanescentes et quelques mots jaillis d’entre les pages qui donnent du corps aux pensées.
De diasporas en archipels, je lis au hasard les livres qui se présentent dans la pile restée en jachère depuis longtemps.
Un livre en appelle un autre, enfoui un peu plus profond.
Je me rappelle l’avoir acheté, je le retrouve, je le glisse dans ma poche et pendant que les enfants font la course sur leurs bolides vélocipédiques, je lis.
Je lis.
Que le temps tel que nous l’analysons avec les lunettes de nos savoirs anciens n’existe pas.
Qu’il n’est qu’une succession d’évènements qui se croisent et s’accumulent, sans que nous puissions vraiment en arrêter définition dans un présent qui n’existe pas. Car le temps de le dire, nous voici déjà dans le futur.
Que, « si par « temps », nous n’entendons rien d’autre que ce qui se produit, alors chaque chose est temps : seul ce qui est dans le temps existe. » (Carlo Rovelli, L’ordre du temps)
Que j’aurais bien du mal à vous parler de cette impermanence déduite de la non-existence du temps dans l’espace quantique, car les mots à ma disposition vont manquer : « la grammaire s’est formée à partir de notre expérience limitée, avant que nous nous apercevions de son imprécision pour rendre la riche structure du monde », écrit encore Carlo Rovelli.
Me voici en partie rassuré : cette impression fugace que tout dans notre course imposée ne pouvait trouver sens en mon être impermanent, ma difficulté à me sentir en adéquation avec une vision dualiste du monde avait une certaine justesse que votre heureuse idée de me confiner me permet d’installer dans un présent sans fondement.


Xavier Lainé

12 avril 2020

mardi 14 avril 2020

Jour 27 : agir dans l’immobilité des confins


J'ai bien peur que nous soyons devant une bien triste réalité. Je le sens, sans verser dans je ne sais quelle idée de conspiration. Quelque chose là, dans ce monde dirigé par des fous, qui a des relents bien mauvais. Mais peut-être ignorent-ils qu'en nous rejetant en nos confins, ils nous donnent l'occasion de réfléchir à ce qui nous est essentiel et à ce qui ne l'est pas. C'est de courage qu'il nous faut nous munir : nous avons toute notre maison humaine à reconstruire, où ils n'auront plus leur place.

Je me suis réveillé sur une lettre, écrite d’une main maladroite sur une feuille de cahier, à l’encre violette. 
Une lettre non signée mais avec quelques pâtés de larme qui en avaient fait couler l’encre.
Elle disait : ici nombreux sont les juifs qui se plaignent du sort qui leur est imposé.
Juste avant, je ne me rappelle plus avec qui j’étais, sur un boulevard qui ne m’était pas inconnu et je disais : « ici c’est le boulevard de la torture »…

Car réfléchir, c'est déjà agir...
Alors, je réfléchis et plus je réfléchis plus je tempère les propos alarmistes, les informations qui ne cessent, avec un ton compassé, d’aligner les morts et les contaminés, histoire de nous conforter dans nos terreurs.

Nous avons tant connu de mensonges, tant avalé de couleuvres, comment s’étonner qu’à un soulèvement réponde un confinement.
La peur a changé de camp.
Ils n’ont d’autre méthode que la détention pour faire face.
Le soulèvement pourrait n’en être que plus profond, à l’image du Krakatoa, passé du silence à l’explosion.


Xavier Lainé

11 avril 2020