samedi 2 mars 2024

Debout au milieu du gué 7

 





Il faut franchir le pas

Cesser d’écrire pour écrire

Prendre bâton de pèlerin

Suivre les chemins exigus

Aller à la rencontre


Au risque de ne rien voir venir

Car il y a sans doute prétention

À briguer l’honneur du livre


Je ne suis pas grand chose

Pour en revendiquer l’ouverture

Mes mots dormant dans des bibliothèques

Voilà qui ne me fait guère rêver


Au risque de ne rien voir venir

Car il y a sans doute prétention

À briguer l’honneur du livre



Ou le déshonneur des refus

Mettant un terme à toute prétention

Et retour à l’écrire pour écrire

Dans le recoin secret

Où les mots se donnent à voir

À qui s’y égare


Et pourtant cette tentation

Pour que les mots vivent au-delà 

D’un séjour toujours trop bref


*


Mon pays voit sa culture fondre comme peau de chagrin sous les coups des incultes qui accaparent le pouvoir.

Mon pays finira comme un désert sans même un puits où pouvoir s'abreuver !


Mon pays lentement s’amenuise à l’ombre de ce qui fut notre humanité commune.

Mon pays fut un lieu de résistance à la peste brune outrageant l’Europe.

Voici que désormais les mufles hideux qui prétendent lutter contre la première ne sont que pâles masques du fascisme qui n’ose dire son nom.

Il leur faut des êtres ignorants et incultes pour mener leurs tristes besognes.



Xavier Lainé

7 février 2024


vendredi 1 mars 2024

Debout au milieu du gué 6

 




Je dépose un matin fatigué

Dans les bras orange d’un ciel étrange

Ça cause dans le poste

Ça dit des choses qui ne sont pas fausses

Qui ne sont pas justes

Qui ne disent pas grand chose

Des difficultés quotidiennes


Je dépose un matin fatigué

Dans les bras doux d’une brume matinale

Je ferme les yeux 

La voilà qui m’emporte

Vers un univers ouaté 

Où m’endormir serein

Peut-être


*


Lassitude d’être

Lassitude d’écrire sans savoir quoi faire

Lassitude de vivre en monde clos

Où ne triomphent que plumes bardées de certitudes

Quoi de plus incertain qu’écrire


Quoi de plus aléatoire et vaniteux aussi

Bien évidemment qu’on n’écrit pas que pour soi

On écrit avec l’espoir illusoire d’être lu

Écrire la belle affaire

Qui ne me donne rien de plus que la possibilité de libérer les mots

Pour qu’ils prennent un envol provisoire



Xavier Lainé

6 février 2024


jeudi 29 février 2024

Debout au milieu du gué 5

 




« Israël est le matador, bien habillé, respectable, qui plante ses banderilles, et la population de Gaza est le taureau. En Occident, on contemple l’agonie de la bête. Certains s’indignent même de la rage du taureau ! » Rami Abou Jamous, Gazaoui et reporter de sa propre tragédie, Libération, samedi 3 et dimanche 4 février 2024


Sauf que les aficionados

Ne se contentent pas de contempler l’agonie du taureau

Il paraît même que la règle du jeu serait

Que la colère du taureau favorise sa grâce

Ce que ne fait pas l’Occident

Qui regarde l’agonie mais ne dit rien


Nous en sommes là en ce monde fascisant

Qu’un être humain n’en égale pas un autre

Que certains peuvent être voués à la mort

Sans que ça émeuve qui que ce soit

Dans le monde prétendu civilisé


Je ne suis pas de ceux que l’agonie du taureau

Ou même sa grâce puisse réjouir

Un vivant qui plie sous les coups

En égale un autre 

Qu’il soit humain ou pas


Or voici que reviennent les temps bruns

Où l’inégalité est la règle

Certains devant être punis pour des crimes qu’ils n’ont pas commis

D’autres sont jetés en prison pour des faits dont ils ne sont que suspectés

D’autres encore le sont pour avoir osé s’opposer

On meurt en ce monde pour avoir soif de vivre debout



Xavier Lainé

5 février 2024


mercredi 28 février 2024

Debout au milieu du gué 4

 




Un soleil froid traverse les vitres de poussière

Un instant j’ai cru possible de vivre

D’aller au-delà du possible 

Explorer des continents de mots

Jusqu’ici inexploré


C’est dimanche

Certains attendent ce jour là

Comme un jour de repos

D’autres ne cessent de soupirer

Devant l’ampleur des tâches

Laissées en jachère

Qu’il faut bien accomplir

Avant de reprendre

Le chemin du labeur


Ici ou là on se lamente

On geint au premier accroc

Que le monde parte à la dérive

Ne change rien

On est penché sur soi-même

Et on tourne


*


Vingt sept mille hommes femmes et enfants

Sont morts sous les décombres de Gaza

C’est un nombre incertain

Puisqu’aucun témoin n’est accepté

La vie s’écrit en larmes de sang


*


Vingt sept mille hommes femmes et enfants

Sont morts sous les bombes

Et les poètes s’inquiètent qu’un apparatchik 

De droite extrême parraine leurs cérémonies


Vingt sept mille hommes femmes et enfants

Sont morts pris au piège de leurs soit-disant représentants

Et tant d’autres dont le nombre est inconnu

Sous les décombres et la poésie officielle  n’en dit mot


Vingt sept mille hommes femmes et enfants

Les regards vont ailleurs on s’affaire à ses petits mots

À ses petits soucis ses petits tracas de poètes

On montre du doigt le fasciste en service commandé

On ne regarde pas ce qui relève du fascisme dans nos indifférences

Dans nos choix d’écriture qui ne disent rien de l’état du monde


Car le fascisme commence là

Quand les voix des victimes deviennent inaudible

Que les mots se taisent comme linceuls posés

Sur les cadavres encore fumants


Le fascisme commence là

Lorsque toute parole contraire ne trouve plus havre

Où se déposer pour être lue et entendue

Lorsque toute forme d’opposition 

Est criminalisée car contraire aux intérêts des serviles


Que le monde de la poésie ne se préoccupe que de son entre-soi

En relève tout autant

Et tant pis si ma parole est honnie



Xavier Lainé

4 février 2024