mercredi 24 janvier 2024

Une aube se lève derrière les barreaux 31

 




Un instant j’ai imaginé

Juste un instant remonter le temps

Effacer jour après jour

Ce qu’un an laisse de trace

Et tout recommencer


Tandis que les sinistres peaufinent leurs discours

Nous pourrions effacer jusqu’à leur existence


Qu’avons-nous fait pour mériter de vivre

En tel monde tragiquement défait ?

Alors, écrivant chaque jour depuis tant d’années

J’ai remonté les degrés de l’échelle

J’ai découvert avoir mis trois jours

En l’an deux mille vingt et trois

Avant de me décider 

De me jeter dans le bain saumâtre 

De voeux qui ne retombent jamais


J’écrivais ainsi, ce trois janvier

En prélude à une année

Où tant se répandaient sur les ondes

En vains voeux de bonheur

De santé et de prospérité

 

« Ça fait mal

Tous ces voeux balancés comme ça en passant

Avec visage si fermé 

Qu’ils disent le contraire 


Ça fait mal

Toutes ces fêtes qui n’en sont plus

Vidées de toute substance et de tous sens

Au point que nul n’y croit

Mais tout le monde se prête au jeu »


Je ne cesse d’écrire ici

Que la vie est ce que nous serions capables d’en faire

Que donc il n’est besoin d’aucune prédiction

D’aucune croyance 

D’aucune superstition


Le temps passe et nous avec

À défaut de prendre nos affaires en mains

D’autres s’en chargent

Et nous laissent défaits

Sur le trottoir d’en face

Après nous avoir invités à traverser

Pour trouver ce que nous cherchons en vain

En vain puisque ce que nous cherchons est en nous-mêmes

Tapis dans l’ombre de notre action ou inaction

Tapis dans notre compassion ou notre indifférence


« Toutes les langues issues du latin forment le mot compassion avec le préfixe « com- » et la racine « passio» qui, originellement, signifie « souffrance ». Dans d'autres langues, par exemple en tchèque, en polonais, en allemand, en suédois, ce mot se traduit par un substantif formé avec un préfixe équivalent suivi du mot « sentiment » (en tchèque : sou-cit ; en polonais : wspol-czucie ; en allemand : Mit-gefühl ; en suédois : med-känsla).

Dans les langues dérivées du latin le mot compassion signifie que l'on ne peut regarder d'un cœur froid la souffrance d'autrui ; autrement dit : on a de la sympathie pour celui qui souffre. Un autre mot, qui a à peu près le même sens, pitié (en anglais pity, en italien pietà, etc.), suggère même une sorte d'indulgence envers l'être souffrant. Avoir de la pitié pour une femme, c'est être mieux loti qu'elle, c'est s'incliner, s'abaisser jusqu'à elle.

C'est pourquoi le mot compassion inspire généralement la méfiance ; il désigne un sentiment considéré comme de second ordre qui n'a pas grand-chose à voir avec l'amour, Aimer quelqu'un par compassion, ce n'est pas l'aimer vraiment.

Dans les langues qui forment le mot compassion non pas avec la racine « passio — souffrance » mais avec le substantif «sentiment », le mot est employé à peu près dans le même sens, mais on  peut difficilement dire qu'il désigne un sentiment mauvais ou médiocre. La force secrète de son étymologie baigne le mot d'une autre lumière et lui donne un sens plus large : avoir de la compassion (Co-sentiment), c'est pouvoir vivre avec l'autre son malheur mais aussi sentir avec lui n'importe quel autre sentiment : la joie, l'angoisse, le bonheur, la douleur. Cette compassion-là (au sens de soucit, wspolczucie, Mitgefühl, medkänsla) désigne donc la plus haute capacité d'imagination affective, l'art de la télépathie des émotions. Dans la hiérarchie des sentiments, c'est le sentiment suprême. » (Milan Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être)


Ne m’en veuillez pas de ne rien vous souhaiter

Je suis trop dans cette passion de l’être

Pour imaginer ne serait-ce qu’un instant

Que je ne sais quelle force extérieure

Nous ouvrirait les yeux sur nos manques


Ne m’en veuillez pas

Je ne formulerai aucun voeu pieux

Voeu comme un pieux planté dans des lendemains

Qui ne cessent de faire déchanter notre humanité commune


Je n’ai pas de voeux à formuler

Juste des rêves à traduire en mots

En mots qui ne seraient enfin d’aucune vanité

Qui seraient de nous serrer la main

De nous prendre dans nos bras réconciliés

D’un bout à l’autre de cette Terre

Dont nous savons la finitude

De nous étreindre dans un immense geste d’amour

Dont les sinistres ne viendraient plus assombrir l’existence


Ce n’est pas un voeu

Mettons-nous à l’oeuvre



Xavier Lainé

31 décembre 2023


mardi 23 janvier 2024

Une aube se lève derrière les barreaux 30

 




Il y a ceux qui croisent les doigts

Ceux qui touchent du bois

Ceux qui se méfient du chiffre treize

Qu’il tombe autour d’une table

Ou un vendredi


Et puis


Il y a ceux qui font des voeux

Que la terre soit à feu et à sang

Ne change rien à leur affaire

Ils envoient des voeux


Ils les envoient si haut étroit si fort

Qu’ils ne retombent jamais

Que les années passent 

Que les voeux restent pieux

Plantés là dans la tragédie 

Ne change rien à leur affaire


Ils font des voeux

En croisant les doigts

En touchant du bois

En se méfiant du chiffre treize


Ils s’en méfieraient tant

Qu’ils seraient dans l’embarras

De choisir le treizième

Qu’il faudrait éliminer sans rémission

Sans état d’âme non plus



Xavier Lainé

30 décembre 2023


lundi 22 janvier 2024

Une aube se lève derrière les barreaux 29

 




« En se croyant porteur de salut, on devient l'apocalypse pour les autres. Comprenez-vous pourquoi il faut se méfier de ceux qui accusent le discours écologique d'être trop souvent apocalyptique ? Ce sont eux, au contraire, en refusant de continuer à vivre dans le temps de la fin, qui ont imposé à toutes les autres civilisations une fin violente. » Bruno Latour, Face à Gaïa


Loin de la coupe aux lèvres

Du rêve à la réalité


On peut toujours

Refuser de voir

Accuser qui dit

D’être prophète de malheur

On peut toujours


Mais


Que le mur se rapproche

Qui ne vous préviendrait pas

Du danger imminent

Peut-être oseriez-vous

Le poursuivre pour son silence

Silence certes coupable


Mais


Parfois à subir les invectives

Il devient préférable

De jeter mots sur vaines pages

Juste pour que trace demeure



Xavier Lainé

29 décembre 2023


dimanche 21 janvier 2024

Une aube se lève derrière les barreaux 28

 







« La désintégration des sociétés plurielles du Levant a causé une dégradation morale irréparable, qui affecte à présent toutes les sociétés humaines, et qui déchaîne sur notre monde des barbaries insoupçonnées. » Amin Maalouf, Le naufrage des civilisations


Nous sommes les héritiers de ce rêve brisé

Une faille

Une fêlure dans notre histoire

Tissée d’humanité


Nous avions appris à vivre ensemble

Sans un regard pour qui nous étions

De quelle religion

De quelle origine

Nous avions appris


Je dis nous

Mais

Je le dis par procuration

Pour ceux qui ont définitivement perdu

La parole

Mais nous ont transmis ce rêve

Qu’aucune frontière 

Ne saurait défaire


Je dis nous 

Car derrière moi

Un arrière arrière grand père apatride

Avait marché de sa Pologne natale

Jusqu’à Smyrne 

Qu’il y est mort apatride

Mais imprégné des cultures traversées


Je dis nous 

Mais c’est à la mémoire d’un arrière grand-père

Qui a suivi la même voie

Que les migrants d’aujourd’hui

Pour devenir français

Se souvenant que son père

Lui parlait de Voltaire et de Victor Hugo

En suivant les pas de son poète mentor

Adam Mickiewicz passé lui aussi par Paris

Avant de finir sur les rives du Bosphore

D’avant les génocides


Je dis nous

Je revois l’arrière grand-mère

Assise sur le canapé du salon

Psalmodiant 

« Je suis le juif errant »

Après avoir vécu deux guerres

Traversant l’Europe à feu et à sang

Fuyant les rives de Smyrne

Vouées aux flammes

Au nom de la « pureté turque »

Mais toujours renaissante

Avec ses valises et ses enfants


Je dis nous

Ce sont ces enfants là 

Français d’adoption

Qui m’ont donné naissance

Qui m’ont éduqué à lire et relire

Tout ce que notre humanité commune

A pu écrire de philosophie et de poésie


Je dis nous

Juste après les larmes d’une mère

Qui a très bien compris

Du haut de ses quatre vingt dix printemps

Que désormais 

Au pays des droits de l’homme

Ceux qui nous donnèrent naissance

S’ils devaient refaire ce chemin

Demeureraient apatrides de père en fils

De mère en fille


Je dis nous pour conjurer la honte

Et respecter encore la mémoire de ceux-là

Qui vivaient dans un rêve

Brisé sur les écueils nauséabonds

Des nationalismes bornés

Repliés derrière les barbelés

De frontières fictives


Je dis nous

Je l’écris

Pour ne pas oublier ce rêve

D’une vie cosmopolite

Où chacun pourrait vivre

Tel qu’il est sans crainte


Car je suis de ce creuset

Où l’humanité se construit

Sur les rives de notre mer commune

Où se noient aussi nos rêves

Et nos souvenirs



Xavier Lainé

28 décembre 2023