mardi 23 janvier 2024

Une aube se lève derrière les barreaux 30

 




Il y a ceux qui croisent les doigts

Ceux qui touchent du bois

Ceux qui se méfient du chiffre treize

Qu’il tombe autour d’une table

Ou un vendredi


Et puis


Il y a ceux qui font des voeux

Que la terre soit à feu et à sang

Ne change rien à leur affaire

Ils envoient des voeux


Ils les envoient si haut étroit si fort

Qu’ils ne retombent jamais

Que les années passent 

Que les voeux restent pieux

Plantés là dans la tragédie 

Ne change rien à leur affaire


Ils font des voeux

En croisant les doigts

En touchant du bois

En se méfiant du chiffre treize


Ils s’en méfieraient tant

Qu’ils seraient dans l’embarras

De choisir le treizième

Qu’il faudrait éliminer sans rémission

Sans état d’âme non plus



Xavier Lainé

30 décembre 2023


lundi 22 janvier 2024

Une aube se lève derrière les barreaux 29

 




« En se croyant porteur de salut, on devient l'apocalypse pour les autres. Comprenez-vous pourquoi il faut se méfier de ceux qui accusent le discours écologique d'être trop souvent apocalyptique ? Ce sont eux, au contraire, en refusant de continuer à vivre dans le temps de la fin, qui ont imposé à toutes les autres civilisations une fin violente. » Bruno Latour, Face à Gaïa


Loin de la coupe aux lèvres

Du rêve à la réalité


On peut toujours

Refuser de voir

Accuser qui dit

D’être prophète de malheur

On peut toujours


Mais


Que le mur se rapproche

Qui ne vous préviendrait pas

Du danger imminent

Peut-être oseriez-vous

Le poursuivre pour son silence

Silence certes coupable


Mais


Parfois à subir les invectives

Il devient préférable

De jeter mots sur vaines pages

Juste pour que trace demeure



Xavier Lainé

29 décembre 2023


dimanche 21 janvier 2024

Une aube se lève derrière les barreaux 28

 







« La désintégration des sociétés plurielles du Levant a causé une dégradation morale irréparable, qui affecte à présent toutes les sociétés humaines, et qui déchaîne sur notre monde des barbaries insoupçonnées. » Amin Maalouf, Le naufrage des civilisations


Nous sommes les héritiers de ce rêve brisé

Une faille

Une fêlure dans notre histoire

Tissée d’humanité


Nous avions appris à vivre ensemble

Sans un regard pour qui nous étions

De quelle religion

De quelle origine

Nous avions appris


Je dis nous

Mais

Je le dis par procuration

Pour ceux qui ont définitivement perdu

La parole

Mais nous ont transmis ce rêve

Qu’aucune frontière 

Ne saurait défaire


Je dis nous 

Car derrière moi

Un arrière arrière grand père apatride

Avait marché de sa Pologne natale

Jusqu’à Smyrne 

Qu’il y est mort apatride

Mais imprégné des cultures traversées


Je dis nous 

Mais c’est à la mémoire d’un arrière grand-père

Qui a suivi la même voie

Que les migrants d’aujourd’hui

Pour devenir français

Se souvenant que son père

Lui parlait de Voltaire et de Victor Hugo

En suivant les pas de son poète mentor

Adam Mickiewicz passé lui aussi par Paris

Avant de finir sur les rives du Bosphore

D’avant les génocides


Je dis nous

Je revois l’arrière grand-mère

Assise sur le canapé du salon

Psalmodiant 

« Je suis le juif errant »

Après avoir vécu deux guerres

Traversant l’Europe à feu et à sang

Fuyant les rives de Smyrne

Vouées aux flammes

Au nom de la « pureté turque »

Mais toujours renaissante

Avec ses valises et ses enfants


Je dis nous

Ce sont ces enfants là 

Français d’adoption

Qui m’ont donné naissance

Qui m’ont éduqué à lire et relire

Tout ce que notre humanité commune

A pu écrire de philosophie et de poésie


Je dis nous

Juste après les larmes d’une mère

Qui a très bien compris

Du haut de ses quatre vingt dix printemps

Que désormais 

Au pays des droits de l’homme

Ceux qui nous donnèrent naissance

S’ils devaient refaire ce chemin

Demeureraient apatrides de père en fils

De mère en fille


Je dis nous pour conjurer la honte

Et respecter encore la mémoire de ceux-là

Qui vivaient dans un rêve

Brisé sur les écueils nauséabonds

Des nationalismes bornés

Repliés derrière les barbelés

De frontières fictives


Je dis nous

Je l’écris

Pour ne pas oublier ce rêve

D’une vie cosmopolite

Où chacun pourrait vivre

Tel qu’il est sans crainte


Car je suis de ce creuset

Où l’humanité se construit

Sur les rives de notre mer commune

Où se noient aussi nos rêves

Et nos souvenirs



Xavier Lainé

28 décembre 2023


samedi 20 janvier 2024

Une aube se lève derrière les barreaux 27

 




« Les pierres des hauts immeubles et la gloire des généraux demeurent dans les siècles, mais les larmes et les chuchotements, les derniers soupirs et les râles des mourants, les cris de désespoir et de douleur disparaissent sans laisser de traces avec la fumée et la poussière que le vent chasse dans la steppe. » Vassili Grossman, Pour une juste cause


C’est ainsi que divague notre mémoire

Influencée par ce qui semble important

À qui domine les lois de l’histoire


Les puissants ne laissent traces

Dans la mémoire collective

Qu’à ceux qui leur ressemblent


Rien ne demeure des petits

Ceux qui sous les décombres

Tentent d’y survivre


Ceux-là n’existent pas

Qui pourtant en apparence

Ne font pas l’histoire

Mais en subissent les conséquences


On finit toujours 

À grands coups de bulldozers

Par nettoyer les ruines

Jetant aux orties

Traces des maigres souvenirs

Patiemment collectés

Par les mains amoureuses



Xavier Lainé

27 décembre 2023