mardi 28 novembre 2023

Si étroit est le chemin 4

 




« Souvent, les minoritaires sont des pollinisateurs. Ils rôdent, ils virevoltent, ils butinent, ce qui donne d'eux une image de profiteurs, et même de parasites. C'est quand ils disparaissent que l'on prend conscience de leur utilité. »

Amin Maalouf


J’abandonne

Je me délivre 

Je m’éloigne du cimetière marin

Je rompt avec ce monde devenu fou

J’écoute


Il en est tant avec qui je partage

Rêves de paix et de fraternité

Soif de douceur

De tendresse et d’amour


Pas si sûr que nous soyons minoritaires

Juste que nous ne savons pas comment 

Faire entendre nos voix

Éteindre celles des parasites et des profiteurs


À l’égard des égarés sur le chemin de la violence

J’ai utilisé comme beaucoup le terme

« Terroriste »

À la réflexion c’est manière de noyer le poisson

De faire avaler le poison de la suspicion généralisée

Les criminels de toutes espèces 

À ce titre là

S’en sortent plutôt bien

C’est toujours l’autre qui est dans le mauvais camp

Le camp des mauvais



Un crime en égale un autre

Je l’ai tant écrit

Un humain qui meurt sous les coups d’un autre

C’est toute notre humanité qui en est meurtrie

Qu’importe qu’il soit d’ici ou d’ailleurs

Qu’importe la couleur de sa peau

Qu’importent ses croyances

Sa mort est une plaie au flanc de notre humanité

Une plaie difficile à soigner

Une plaie qui pour certains exacerbe les rancoeurs

Les esprits de revanche et de vengeance


Que vaudrait le poème qui n’inviterait 

À réfléchir un peu à ce que pourrait vouloir dire

Le mot « humain »

Si le crime est catégorisé devant la justice des hommes

L’humain est une notion difficile

C’est pourtant cette idée là qui doit encore grandir

Qui doit sortir grandie de nos épreuves

De nos plaies ouvertes

De nos yeux ouverts sur nos propres désirs de vengeance

Pour qui ne serait pas dans cet état d’esprit

Pour qui viendrait de perdre son enfant sous les décombres


J’abandonne

Je m’isole pour réfléchir

Pour éviter le bruit que font les « commentateurs »

Ils ne cessent de commenter l’indicible

Ils nous épuisent de leur jactance

Non pour nous aider à réfléchir

Mais pour nous perdre un peu plus

Et laisser le champ libre 

À qui passe à l’acte meurtrier

Dans le silence des blessures


*


Qu’importe que nous soyons minoritaires ou pas

La vie ne se dit pas en colonnes de chiffres

Elle se décline en infinies variétés d’états d’âmes


Chaque vie est précieuse

Pour elle-même

Non pour ce qu’elle représente


*


J’avance

Nietzsche accompagne mes pas

Derrière lui Lautréamont avance

Lui aussi


Bientôt il ne restera plus que refuges imaginaires

Sur une Terre rendue inhabitable


Maldoror sans le savoir

Se projetait en ces temps que nous vivons

Ce temps où le crime est passé sous silence

Où l’homme devenu pire que loup pour lui-même

S’acharne

Détenteur de pouvoir et d’argent

À rendre la vie des humains toujours plus difficile


*


Je croyais avancer

Je faisais du sur-place 

Car le monde autour de moi ne cessait de reculer

Vers les ténèbres de son origine


Dès lors me restait comme ultime bouée de sauvetage

Le rêve et la poésie sous le ciel gris

Qui pleurait de froides larmes éparses

En prémisses de nos rigoureux hivers


Je suivais les sinuosités du chemin de Kessel

Dans la traversée du siècle qui me donna naissance

Saurais-je l’en remercier

Ou constater que les horreurs décrites

Me poursuivent de leur froidure


J’aurais aimé un autre héritage

J’aurais rêvé laisser derrière moi

Autre chose que cette cruauté toujours renouvelée


Paradoxe humain que d’être à la fois capable 

De la plus brillante des splendeurs

Tandis que dans l’ombre on s’échine

À en saper la moindre trace


Ce que les tyrans d’aujourd’hui détruisent

Touche à nos racines profondes

Atteint notre mémoire 

Pour y déraciner les fondements mêmes

De nos plus brillantes capacités

À laisser dans notre sillage du beau



Xavier Lainé

4 novembre 2023


lundi 27 novembre 2023

Si étroit est le chemin 3

 




« Le travail du poète, qui est l'homme des situations extrêmes, des situations de conflits, des situations tragiques où tout le monde a raison et tort, est de réconcilier le groupe avec l'image officielle du groupe, spécialement lorsque le groupe est obligé de transgresser l'image officielle du groupe. » Pierre Bourdieu


C’est un travail d’équilibriste 

Que d’écrire encore

Par grand temps de tempêtes

Demeurer lucide

Ne rien céder aux vents mauvais

Conserver le cap des mots

Qui ne soient pas qu’enchantement

Puisque le divorce est prononcé

Entre le poète et l’inhumanité


C’est un travail de funambule

Ne pas tomber d’un côté ou de l’autre de la frontière

Sans pour autant chercher le contrôle absolu

Sur chaque mot prononcé

Garder la liberté de penser et d’écrire

Ne pas flancher devant les menaces

Les pressions pour engager les mots

Sur une pente qui ne serait pas la leur


C’est un travail d’orfèvre

De ciseler malgré tout poème 

Qui ne soit pas infinie lamentation

Sans rien perdre d’un réel

Qui le plombe un peu plus chaque jour

Qui soit invitation à vivre autrement

À agir différemment pour ne pas 

Pour ne pas nous condamner au naufrage


*


Un peu prostrés

Nous sommes les témoins 

Témoins ébahis du dérèglement

Témoins qui nous interrogeons

Sur le parallèle entre climat

Entre climat et comportements inhumains


Un peu prostré


*


« À leur grand étonnement j'ai demandé un stylo et une feuille et j'ai commencé à écrire un poème Ils ont cru que c'était une lettre Et quand j'ai fini et leur ai remis la feuille ils ont demandé : À qui doit-on la remettre ? À personne, ai-je répondu

Maintenant, à partir de ce vide vers lequel ils m'ont envoyé — qu'ils en soient remerciés — je n'attends rien d'autre que la publication de ma dernière feuille »

Tajwan Darwish


Quelle que soit sa forme

Le poème est toujours incongru

En pays tourmenté par l’ignorance

Affamé et meurtri dans son âme

Sidéré de devoir rendre compte

Aux bourreaux qui l’oppriment


Quelle que soit sa forme 

Le poème est une parole inaudible

En territoire dépossédé

De toute forme de pouvoir 

Sur son art de vivre



Xavier Lainé

3 novembre 2023


dimanche 26 novembre 2023

Si étroit est le chemin 2

 




« Lorsqu'une personne perd l'envie de vivre, c'est à ses proches qu'il revient de lui redonner de l'espoir. Quand ce sont des populations entières qui se laissent envahir par l'envie de détruire et de se détruire, c'est à nous tous, leurs contemporains, leurs semblables, de trouver des remèdes. Sinon par solidarité avec l'Autre, du moins par volonté de survie. » Amin Maalouf


Les racines sont si profondes

Elles plongent dans un sol fertile

Y puisent l’aliment de leurs rancoeurs

Ainsi que l’arbre qui jaillit

Prolifère et grandit

Étouffant toute forme de vie 

Qui soit autre que la sienne


Il faut avoir envie de vivre

Lorsque toujours tout s’écroule

En amas de gravas sans espoir

Il faut avoir un fort instinct

De survie lorsque toujours

Le bruit des bombes se répand

On ondes assourdissantes

Aux oreilles des plus frêles

Enfants d’un peuple repoussé

Toujours plus loin de son territoire


Bien sûr humains nous sommes

Toujours réfugiés d’un monde 

Depuis longtemps révolu

Mais comme l’arbre millénaire

Nous ne sommes pas sans racines

Nécessaires à alimenter notre présent

On peut toujours rêver du futur

Il est conditionné par notre présent

Il conditionne aussi notre manière 

De survivre au pire dans l’espoir du meilleur


C’est la mort de cette espérance

Qui conduit irrémédiablement

À l’angoisse et à la terreur

Qui lève toutes les inhibitions

Dès lors que parmi les ruines

La vie se découvre sans importance



Xavier lainé

2 novembre 2023


samedi 25 novembre 2023

Si étroit est le chemin 1

 






C’est un jour qui voudrait commencer serein

Sauf que


C’est un jour où savoir écrire ne me délivre de rien

Sauf que


C’est un jour comme les autres d’une triste année

Sauf que


C’est un jour sauf que

Un jour sauve qui peut

Un jour de plume sèche

D’avoir trop pleuré

Sur les pages de mémoire


Un jour démarre

D’un nouveau mois


J’hésite sur le seuil

Peut-être ne plus écrire

Si je savais


Mais je ne sais pas

Les paroles du silence 

S’écoulent sur ma page

Y tracent leurs sillons


S’ils pouvaient creuser jusqu’en ces multiples endroits

Où errent âmes en peine et humains éreintés

Mes mots sont si faible dans le gris du jour



Xavier Lainé

1er novembre 2023