mercredi 22 novembre 2023

Conjurer l’horreur 29

 




Tu me disais planter des arbres jusqu’à l’ivresse

Jusqu’à ce que ton petit territoire en soit si plein

Qu’il te faudrait trouver un nouvel espace plus grand

Où poursuivre ton oeuvre


Observant la longue litanie des enfants perdus

Sous les décombres de Gaza et d’ailleurs

Je t’imaginais

Dans un geste d’amour sublime

Traduire chaque âme envolée

En racines

Troncs

Feuillages


Comme la liste ne cesse de s’allonger

Bien évidemment ton territoire d’amour

Devient trop étroit

Comme la bande de terre 

Coincée entre colonisateur et mer

Mer devenue elle-même gigantesque cimetière marin

Où errent âmes d’enfants et de femmes

Et d’hommes fuyant les bombes et les décombres


Ton territoire devient bien trop étroit

Pour les contenir toutes

Leur donner un nouveau souffle

Une mémoire qui se poursuive

Bien au-delà de nos pauvres existences


Tu me disais planter des arbres jusqu’à l’ivresse

Dans un sublime geste d’amour

Offert à toutes les âmes en errance


*


Bien sûr on peut toujours tourner le dos

Mais

Nos cerveaux ont des antennes

Branchées sur chaque point du monde

Où notre humanité chancelle


C’est difficile d’assumer ne jamais être seul

Assumer être solidaire

Dans les profondeurs de nos êtres

Au point de ne pouvoir vivre sereins

Même en faisant semblant

Lorsqu’un enfant disparaît

Sous les ruines 


C’est délicat de se regarder dans le miroir

Que nous tendent les misères

Les soumissions et les compromissions

Quels que soient les motifs

Nous sommes tous un peu de cette violence

Nous sommes tous de chaque bord

De chaque culture ou religion

Touchés dans notre chair

Ébranlés dans la profondeur de notre être


Car


Nous ne serions strictement pas humains

Si en nous ne se nichait pas

Un peu de terroriste

Un peu de guerrier

Un peu de victime des deux précédents


*


L’odeur des bûchers

Des procès en sorcellerie

Ce n’est pas histoire si ancienne


Il suffisait de mettre en cause

Les croyances établies

Pour finir sous les crachats

Dans l’enfer des geôles ecclésiastiques


Quelle que soit la religion

Il s’avère qu’elle font pâles figures

Une fois aux mains d’un pouvoir temporel

Qui use des croyances

Pour assoir pouvoir totalitaire


Voici que ces temps oubliés

Ressurgissent en un siècle

Dont on aurait pu croire

Qu’il aurait regardé en face

Les crimes du passé


Erreur


Les gens de pouvoir ne tirent leçon

Que pour imposer un peu plus

Leur joug obscène 

Sur les épaules des innocents



Xavier Lainé

29 octobre 2023


mardi 21 novembre 2023

Conjurer l’horreur 28

 




Le silence se fait pesant

Il couvre de ses brumes automnales

Les cris de détresse


Mais peut-être est-ce ainsi

Que les hommes vivent

Tournant bien vite la page

Avant même que les bombes

N’arrêtent leur manège


Silence pesant 

Tout autant que le malaise

Qui ne serait pas frappé

Lorsque tant d’enfants meurent

Sous les roquettes de qui se plaint

D’être le paria d’un monde

Qui court à son chevet

L’absolvant de ses crimes


Car on meurt en Palestine

On y meurt d’avoir perdu

Devant le géant soutenu

Par qui ne digère pas

D’avoir perdu ses « colonies »


Silence pesant 

Un matin d’automne

La ville se pare de fausses décorations

Tandis que non loin on tue

Chacun va comme si

Chacun va comme ça

Fait semblant de ne rien voir

Rien entendre

Ni être affecté


Savoir vivre hypocrite 

Qui se satisfait des mensonges éculés

Dès lors qu’ils sont prononcés

Du sommet d’un Etat sans grâce


*


Je relis les écritures d’un mois d’horreur

J’aurais voulu savoir en conjurer la tragédie


Je relis non pour corriger

Non pour m’auto-censurer

Juste pour relire


Observer cette marée de mots

Marée cruelle qui me laisse de bon matin

Sur le seuil d’un jour

Avec profonde nausée d’être de ce monde là


De quoi pourrais-je encore rêver

Lorsqu’en tous points de la Terre

Vont s’imposant

Les règles de soumission

À un ordre qui ne sème que misère 


De quoi pourrais-je encore rêver

Dans la citadelle des tendresses interdites

Des amours de papier glacé

Des baisers baignés d’hypocrisie


Je ne cesse de rêver

Je puis vous en assurer

Je ne cesse de rêver

Mon monde a fière allure

Dans les brumes 

Il se lève dans un rayonnement 

Embrasse nos êtres et nos coeurs

Nous prend par la main

Pour rebâtir ce qui a été détruit

Une fois les hordes dominantes 

Réduites à ce qu’elles sèment

Le néant de toute vie


*


Faut-il encore formuler nos voeux pieux

Et attendre le bon vouloir

De ceux qui ne cessent de jeter

De l’huile sur le feu des conflits

Ou enfin mettre un terme

À leur système de domination

Pour que

Comme nous le proclamons depuis si longtemps


Plus jamais çà


*


« Je n'ai jamais écrit que pour bricoler des tombeaux ou redonner vie aux morts qui en ont déjà un. Je ne suis allé aux mots que pour creuser la terre avec mes mains et en sortir les silences malheureux. » Joseph Ancras, Nûdem Durak


Alors bien sûr de si loin que je vis

Quelle compréhension des crimes puis-je avoir

Moi qui vit dans le confort d’un occident

Incapable de tenir ses promesses de paix

Qui répand la guerre et la misère partout

En croyant ainsi épargner son territoire


Je ne fais que « bricoler des tombeaux »

Arroser de larme la terre fraichement retournée

Où dorment les enfants morts qui n’avaient rien demandé

Qui ne savaient de quelle religion ils étaient nés

Qui n’avaient juste eu le tort d’être à cet instant

À l’endroit où il ne fallait pas être

Où les « justiciers » d’une humanité perdue

Allaient commettre l’irréparable

L’acte qui nous rejette toujours dans les limbes

Dans l’enfer où Dante nous attend


Lui aussi de son écriture ouvrait les tombeaux

Montrait des chemins de purgatoire

D’où toujours nous ne faisons que retomber

Depuis des siècles à force de ne jamais nous regarder

Oublieux de ces temps où pour vivre

Notre humanité fragile savait qu’il valait mieux

Oeuvrer à notre solidarité dans un univers 

Qui ne nous était sommes toutes que peu favorable


Mes mots ne cessent de creuser la terre 

Ils cherchent la consolation dans un impossible deuil

Même de si loin que j’écrive 

Rien ne vient permettre de comprendre

Mes mots sortent abasourdi des cimetières marins

Qui développent leurs ondes devant ma porte

En marées imperceptibles ne délivrant

Aucun certificat de décès.



Xavier Lainé

28 octobre 2023