lundi 6 novembre 2023

Conjurer l’horreur 13

 




J’aurais aimé passer à autre chose

Mais voilà que le monde me rattrape

Me voilà contraint et forcé d’y prêter attention

Car la pente est dangereuse

Et je dois bien constater que le monde est entre les mains d’individus dangereux

Aussi dangereux que les « terroristes » dont ils font leurs choux gras

Ici on interdit de manifester le moindre soutien aux palestiniens victimes depuis soixante dix ans d’un expansionnisme religieux sans discernement

Ici on autorise les manifestations pro-israéliennes et on soutient « sans condition » l’Etat d’Israel

Histoire de savonner un peu plus la pente déjà glissante depuis soixante dix ans

Les individus qui nous dirigent semblent pourtant ne pas correspondre tout à fait aux espérances des peuples qu’ils prétendent représenter

Mais qu’importe : ils dirigent d’une main de fer, non selon les désirs de leur peuple, mais selon leurs propres caprices et idéologies

On avait cru nazisme et stalinisme une bonne fois enterrés, mais les voici tirant les ficelles dans l’ombre d’un néo-libéralisme  universellement dominant

« Dominant » est bien le terme : arrogance et mépris, décisions péremptoires sans consultation démocratique

« Démocratique » que reste-t-il du contenu de ce mot à l’heure des sinistres fossoyeurs de toutes libertés et de leurs armées de cafards


J’aurais aimé passer à autre chose

Agamben m’accompagne un instant

Agamben que la plupart autour de moi ne connaissent ni d’Adam ni d’Eve

Ils s’en moquent d’Agamben, comme de leur première chemise

Comme ils se moquent de tout ce qui de près ou de loin évoque le mot culture

C’est ainsi que s’improvisent des « nuits de cristal » et des « autodafés » de livres proscrits

On voit venir la chose, mais on fait comme si elle ne devait pas arriver

« Tout ce qui nous remue et nous émeut a la forme de quelque chose qui se rapproche, qui va nous toucher», écrit Agamben.

Il écrit ça mais comme si peu le lisent que la plupart tournent leur regard vers ailleurs et on s’étripe entre ceux qui soutiennent à mots couverts les criminels d’un côté et ceux qui soutiennent les autres criminels de l’autre côté.

On parle des palestiniens et des israéliens comme s’ils étaient d’un seul tenant derrière les criminels qui les mènent au massacre

Ainsi causent nos illustres jusque sur les bancs d’une assemblée

Ils s’étonneront demain de ce qui va sauter comme un bouchon trop longtemps contenu

La force d’un volcan est proportionnelle au temps privé de signes de sa vie

« Le proche est plutôt quelque chose que nous avons voulu éloigner et qui pourtant nous voisine », écrit encore Agamben

Le proche est ce que nous ne voulons pas voir 

Mais c’est par pure couardise

Parce qu’on ne fait pas de politique, un jour elle finit par nous rattraper et nous contraindre à ouvrir les yeux

Hamas mis en place par le pouvoir israélien contre Fatah qui aurait aimé enfin déboucher sur une paix durable, avec le soutien d’une autre état terroriste qui a réussi sa colonisation

Je répète : devrions-nous jeter tous les américains à la mer ?


Mon invitation : lire, et penser

S’informer et penser

Apprendre ce que l’histoire nous raconte et penser

Serait-ce vaine espérance que cette invitation ?

« La pensée est cette faculté de détachement, penser une chose - qu'elle soit petite ou lointaine dans le temps - c'est la rendre proche, la rapprocher. » (Agamben)

Car si nous lisons, nous informons, apprenons du passé et partageons ce qui nous aide à penser, alors peut-être serions-nous capables de nous affranchir des règles de domination que la soit-disant civilisation nous impose comme seul et unique dogme.

Peut-être serions-nous capable de ne plus nous laisser endormir par la sirupeuse musique de la sainte consommation et les sirènes d’une sécurité absolue pour entrevoir le volcan sur lequel nous dansons.

Je ne fais là aucun allusion sinon involontaire

Danser devant une prison à ciel ouvert, comme étaler nos richesses sous les yeux des plus pauvres, voilà qui, immanquablement pourrait mettre le feu à la poudre des rancoeurs et humiliations ressenties.


Je laisse le mot provisoirement final à Agamben : 

« C’est bien de cela qu'il s'agit finalement, »dit-il, « dans la vie, comme dans la pensée et en politique : savoir percevoir les signes de ce qui approche, de ce qui n'est plus temps, mais seulement occasion, perception d'une urgence et d'une imminence qui nécessite un geste ou une action décisive. »

C’est ce geste et cette action décisifs qui pourraient ouvrir la porte à l’espoir.


(Les mots de Giorgio Agamben ont été repris dans son article intitulé « A propos de ce qui s’approche, sur le site de L’Autre Quotidien, le 8 octobre 2023)


*


J’écris

On est toujours seul devant la page

Impossible de savoir leur résonance

Impossible de mesurer leur écho

Tant que livres en nombre vendu

Ne signe une quantité marchande de lecteurs


J’écris

Mes mots se posent sur une toile anonyme

Je ne sais rien de leur impact

Si même les pensées égrenées

Peuvent avoir la moindre importance


Et pourtant

J’écris

Si je n’écrivais pas

À regarder le monde comme il tourne

Il y aurait de quoi rendre son tablier

Puisque dans notre humanité

Les pires se croient libres de tuer

Libres d’insulter

Démontrant leur immense détresse

L’étendue de leur ignorance

Exploitée par d’autres

Qui leur fournissent les armes


*


J’écris

Je crie

De douleur et d’effroi

Devant l’espoir assassiné


J’écris

Je crie

Y a-t-il quelqu’un pour entendre

Que l’ignorance et la haine

Sont les enfants de la misère et de la guerre


J’écris et je crie

Mes mots inaudibles

Lorsque règnent en maître

La confusion et le bruit



Xavier Lainé

14 octobre 2023


dimanche 5 novembre 2023

Conjurer l’horreur 12

 




Alors comme ça parce que les uns furent imposés aux autres par un occident qui ne savait comment régler la facture de la Shoah, il faudrait aujourd’hui revenir au point zéro de l’histoire.

Flashback ! Je l’ai lu : Israël n’existe pas !

Certes, ce fut une construction d’un occident sans conscience.

Un occident qui s’est toujours comporté en colonisateur, en grand ordonateur de la nature et des êtres, avec l’assentiment divin, tant qu’à faire !

On a vu les Papes bénir les armes et les tyrans !


Les victimes de la Shoah regroupés dans une parcelle de terre qui n’appartenait à personne sinon aux palestiniens qui s’y étaient succédés depuis des millénaires, des héritiers anthropologiques des sémites d’autrefois.


Quelque chose ne colle pas dans l’histoire qui nous est racontée.

Car bien évidemment, si on suit les doctes occidentaux, la Terre avant eux était vierge (ils nous ont fait le coup en Amérique).

Tout est prétexte à domination, colonisation, expulsion des « autochtone » des espaces convoités.

Qu’importent les raisons de ces grossiers appétits : les autochtone sont toujours considérés comme inférieurs à la science européenne centrée sur elle-même.

Que les motifs en soient économiques ou religieux, le résultat est le même : les uns nourrissent de génération en génération la rancoeur d’avoir été expulsés, les autres la crainte que les premiers ne viennent à juste raison leur demander des comptes.


Je lis : Israël n’existe pas !

Mais alors, allons jusqu’au bout du raisonnement : les Etats d’Amérique n’existent pas non plus !

Faudrait-il donc renvoyer ceux qui y habitent ?


Ce qui m’étonne le plus c’est de lire de vrais messages de haine qui oublient qu’à confier notre sort à des dominants qui ont inventé les nations pour mieux assoir leur domination sans partage, nous avons allumé la mèche de toutes les guerres.

Saurions-nous être assez « responsables » pour regarder en face comment les nations ont été une création du capitalisme industriel des XVIIIème et XIXème siècles ?

Les bourgeois qui sévissaient à l’époque étaient esclavagistes, ont créé le salariat qui leur revenait moins cher que l’esclavage, ont semé doute et désordre avec l’aide du goupillon qui bénissait leurs expéditions en tous points d’une terre habitée par des peuples qui avaient appris à vivre autrement qu’eux !

Mais l’autre est toujours l’ennemi des bas profits.

L’autre est toujours ce « rien » qu’on croise dans des gares et qui heurte la sensibilité des bourgeois élyséens.


Certes la libération des peuples est une nécessité absolue pour en finir avec le morcellement des territoires au nom de nationalismes ethnocentrismes-religieux d’un autre temps.

Mais la libération peut-elle avoir lieu en supprimant « ce qui n’existe pas » ?

Ou la libération passe-t-elle par la reconnaissance de notre « qualité d’humains » tous semblables et tous différents et le droit le plus strict de tous à vivre en paix sur cette Terre qui nous fait bien sentir qu’elle vivrait peut-être bien mieux sans nous ?

Le choix est ici clair : continuer dans le cercle infernal des dominations et accumuler les rancoeurs, les frustrations, les blessures qui à leur tour ensemencent toutes les violences, ou enfin rompre avec l’engrenage imposé par le capitalisme depuis son origine et accentué par sa version néo-libérale qui n’est qu’un autre visage des fascismes du XXème siècle.


Autrement dit le choix est celui-ci : poursuivre la guerre perpétuelle de tous contre tous ou cheminer vers une manière de vivre qui nous libère du joug des exploitations en libérant la Terre que nous assassinons comme de somptueux imbéciles.

La terreur aveugle que nous voyons se développer un peu partout n’est que le symptôme du stade ultime d’un cancer qui ronge notre humanité depuis l’invention des « grandes civilisations » comme des « grandes religions ».

La sagesse, si nous en étions encore capable serait de nous réfugier dans le camp de l’espoir et de condamner sans appel toute forme de « terrorisme », qu’il émane des Etats comme de groupuscules persuadés de détenir une vérité totale et définitive au nom de leurs rancoeurs et frustrations, qui brandissent parfois des textes religieux pour justifier les crimes qu’ils commettent sans avoir pris le temps de les ouvrir et de les lire.


Et au siècle du « zapping », il semble qu’il soit très courant de condamner sans lire, donc sans savoir.


*


À nier le droit des uns à l’existence

On s’expose un jour

À voir ceux-ci nier notre propre existence


L’humain qui pisse autour de chez lui

Pour marquer la frontière 

Est-il supérieur à l’animal qui en fait de même

Sur le trottoir devant chez lui


« On n’a jamais vu un lion créer une banque d’antilopes »

Disait Pierre si décrié par ceux que sagesse dérange

Mais voilà que les Hommes entre eux

Considèrent pour certains un droit à l’humanité

Et en dénie l’accès à d’autres

Qu’ils regardent comme leurs inférieurs


C’est là que commence l’esprit colonial

J’ai le droit pour moi puisque c’est moi

Qui en ai rédigé les codes

Puisque tu es autre

Que tu n’es rien 

Au regard de ma grandeur auto-proclamée

Je peux te spolier

Je peux te voler

Je peux te réduire en esclavage

Te mentir et t’abaisser


Voilà la philosophie qui nous mena

Tout droit dans les griffes du nazisme

Dont les pousses germent un peu partout

Sous le couvert d’un libéralisme 

Qui n’est qu’un masque posé 

Sur le visage des mêmes


*


Ce sont journées de plomb

Que celles qui viennent après l’inouïe violence

Les scènes de terreur 

Impossible de les oublier


Quel que soit le débat

L’urgence est à relever le gant de l’espoir

Croire encore en l’intelligence possible

Attelée à la connaissance d’une histoire

Pour ne pas qu’elle se répète


Ce sont journées de plomb

Rassurées par le rejet unanime

De toute forme de violence 



Xavier Lainé

12 octobre 2023


samedi 4 novembre 2023

Conjurer l’horreur 11

 




Aurai-je encore les mots demain ?

Il règne telle confusion savamment entretenue qu’il n’y aura bientôt plus de mot pour décrire l’inhumanité du siècle.


Dormez-vous tranquilles ?

Moi non.

Mon sommeil est peuplé de cris.

Mon sommeil est agité de cette stupidité des hommes libérés de toute inhibition.


Justement, il n’y a plus de mots.

Plus que des larmes et des rivières de sang.

Pas seulement à Gaza, mais partout.

Sang et misère et partout des innocents qui tournent dans leur prison à ciel ouvert, qui cherchent de vaines issues à leur fuite.

Ils cherchent un havre capable d’héberger leur soif de paix et de bonheur.

Mais toujours les dominants qui s’inspirent des pires moments du XXème siècle infligent aux innocents leur absurde raisonnement.


Oeil pour oeil, dent pour dent, la loi du talion est le seul horizon des imbéciles qui partout usurpent le pouvoir par seul soif de celui-ci et en font usage, avec la prétention de penser à la place des innocents.

Et les innocents qui ne savent comment s’y prendre pour que le monde aille autrement.

Et les imbéciles aveuglés de violence qui font tout pour empêcher les innocents de penser le monde qui serait le leur.


Extension du domaine de la misère, écrivais-je, ici et là.

Extension du domaine de la violence que la misère justifie aux yeux des inhumains.




Xavier Lainé

11 octobre 2023