dimanche 29 octobre 2023

Conjurer l’horreur 5

 




J’ai suivi la mouche aux yeux rouges

Pleins de promesses


J’ai suivi

Elle me conduisait vers un gouffre

Rempli de bonnes intentions


Même l’enfer en était moins pavé


*


Et puis dehors la nuit klaxonne

Qu’importe au commerce le sommeil des autres

Ils ont pour consigne

De remplir les rayons 

Que la veille n’avait pas encore vidés


*


Un élan de tendresse pousse le chat Mystic

À s’étirer en ronronnant

Contrairement à la mouche aux yeux rouges

Il ferme les siens 

Se pelotonne entre deux livres

Appelant parfois d’un petit miaulement

La caresse tardive


*


Mes mots cherchent à s’évader 

D’un monde qui ne sait rien 

De la tendresse et de l’amour

Mes mots volent sur des ailes

De mouches aux yeux rougis

De larmes


Mes mots s’évadent

Ou m’évadent

M’emportent loin


Ou me rapprochent d’un monde

Rendu invisible 

Sous les fumées intenses

D’informations partielles


Par delà mes mots

Mes doigts cherchent à décrypter

Les hiéroglyphes de ce temps

Qui sème la confusion

En nous faisant oublier

Notre plus essentiel devoir

Celui d’humanité


*


Eloge de la beauté fragile

Celle qui demeure en retrait

Ne sait comment regarder 

Ni causer de peur de

De peur que regards

Trop insistants ne se fixent

Sur visage de madone


Eloge de la beauté discrète



Xavier Lainé

5 octobre 2023


samedi 28 octobre 2023

Conjurer l’horreur 4

 




J’ai invité la mouche aux yeux rouges

À quitter l’espace de mes réflexions

Pour aller voler en plein air


Lui ouvrant la fenêtre

Je l’ai regardée droit dans les yeux

Elle a arrêté son agitation bruyante

Est sortie sans demander son reste



Xavier Lainé

4 octobre 2023


vendredi 27 octobre 2023

Conjurer l’horreur 3

 




Quoi qu’il arrive rester

Traverser les murs d’épreuves

Survivre aux tempêtes

Demeurer debout


Demeurer debout

S’en étonner parfois

Puis se pencher sur la Terre

En mesurer la vie souterraine

La vie souveraine


Intime trépidation qui s’épanche

En sources d’eau fraîche

En traces éparses

De ce qui fut


C’est un mois étrange

Qui ne veut pas quitter l’été

Rien ne vient dire

Qu’automne serait là

Encore un peu et nous passerons

Directement à la case hiver 

Sans que rien n’en dénonce l’arrivée


Mais parlons d’autre chose


Je fus cet enfant ébloui

Devant la beauté révélée

D’un pays qui n’était pas le mien


Je fus cet enfant un peu éberlué

Creusant dans le sable

Découvrant petites pièces et débris

D’une antiquité dont il ignorait

Les étranges grandeurs


J’aurais pu moi aussi

Me pencher sur la terre 

Pour y découvrir les traces

D’une humanité évanouie


J’aurais pu


Mais n’ai pas su

Alors je me penche

Sur les traces que laisse la vie

Dans la texture des corps


*


On ne trompe pas grand monde

À faire passer fatigue et lassitude

Pour art de la lenteur

Ou feinte sagesse


Pourtant tout le monde fait comme si


C’est troublant

C’est troublant



Xavier Lainé

3 octobre 2023


jeudi 26 octobre 2023

Conjurer l’horreur 2

 




Comment l’enfant, sur son balcon face à la mer, voyait-il le nouveau monde qui était désormais le sien ?


L’immeuble faisait face au port, tournait le dos à la ville ancienne et son souk sous les remparts.


À la hauteur de ses cinq ans, l’enfant ne voyait qu’une ligne d’horizon, au loin, séparant le bleu du ciel et celui de la mer.

L’amer n’était pas encore au rendez-vous.


Baissant les yeux, il distinguait les navires de pêche qui entraient et sortaient du port, à toutes heures du jour et de la nuit. Quand il ne les voyait pas, il les entendait.

Il écoutait le bruissement de la ville où se croisaient calèches et automobiles, dans un joyeux désordre et malgré les gestes désespérés d’un gendarme, perché sur son estrade, au milieu du carrefour.


Il ne reste à l’enfant, de ce temps béni, qu’une image : celui d’une lourde porte grise qui ne s’ouvrait et se fermait qu’aux heures d’entrée et de sortie de l’école maternelle.



Xavier Lainé

2 octobre 2023


mercredi 25 octobre 2023

Conjurer l’horreur 1

 






Tôt commence la journée, plongée de l’esprit dans un livre, puis un autre, dans la pile des livres en cours de lecture, moins importante que celle des livres à lire.

Tôt


Je navigue et j’écoute, ce que chaque page vient soulever là, tout au fond.

Des mots affleurent qu’il me faudrait écrire quand ils viennent.

Pas le courage de lâcher la lecture, alors, ils s’évaporent.

Ils se cachent parfois longtemps dans le labyrinthe de mon être.

Parfois ils s’y perdent pour de bon, ne réapparaissent jamais.


Tôt commence ma journée : le sommeil me lâche très souvent tôt. Je ne sais si c’est sommeil qui fait défaut ou si c’est l’impérieux besoin de lire qui le pousse vers la sortie.

Tôt


Tôt ou tard je me bats avec la page.

Les mots tardent.

Il me faut en tirer le fil.

Parfois le fil casse ou demeure introuvable.

Alors je contemple, depuis ma fenêtre, la misère du monde.

J’observe aussi le jeu des feuilles qui passent d’un été ardent à un automne desséché.

J’observe le ciel imperturbablement bleu.

J’observe l’état de mon âme profondément meurtrie, toujours, de ne savoir d’une main secourable, venir relever les êtres chus, réanimer les noyés, encourager les insurgés.


Tôt commence l’aventure des mots lus ou écrits, ils me narguent à longueur de journée : sans doute ne savent-ils rien faire d’autre que me tarauder la cervelle de mille regrets.

Tôt


*


Soif de savoir 

Pas utile mais soif

Soif insatiable de plonger dans les flots tumultueux du savoir


Je ne sais qui j’étais

Si la curiosité me portait dès le plus jeune âge

Je ne sais

Ça n’a pas beaucoup d’importance


L’important est d’avoir vécu

Sans trop savoir que faire du vécu

Ni du savoir capable d’alimenter le vécu


La soif est immense et me poursuit

Jamais ne me laisse en repos


J’écris

J’écris et j’écoute des conférences 

Je ne devrais pas

Pas écrire et écouter en même temps

Mais je sais que n’aurai jamais le temps de séparer les deux soifs

D’écrire et d’écouter

D’écouter d’apprendre et d’écrire


Comment dire ce qui pourrait expliquer mon peu d’entrain à vivre en compagnie des humains 

Des humains qui vivent sans passion mais causent quand même

Des humains qui ne semblent pas partager cette curiosité extrême

Nous ne pouvons pas tous vivre dans la passion ni la soif de savoir



Xavier Lainé

1er octobre 2023