mardi 24 octobre 2023

Patience & langueur des temps 30

 



XL-La femme assise, Karl-Jean Longuet (1922)




« L’accoutumance à l’image isole l’individu et lui propose des simulacres d’autrui. Plus je suis dans l’image, moins je suis investi dans l’activité de négociation avec autrui qui est en retour constitutive de mon identité. »

 Marc Augé, Qui donc est l’autre ? Éditions Odile Jacob, 2017


L’oeil rivé sur l’image sans le son

Plus qu’image

Pas grand chose derrière

L’esthétique en prime

Rien d’autre


On surfe

On nage

Emporté par la houle

Roulé dans les vagues

Sans l’âme


Au dernier jour

On entre par la porte tombée

En l’automne des temps

Qui se fait été indien

Tarde à rafraîchir

Une atmosphère en surchauffe


On se perd

Dans le dédale

On ne sait 

Quel Minotaure

Nous attend


Il nous attend pourtant

Là tout au bout

D’une vie emportée

Comme fétu

À la surface des choses


*


Tant de relations qui se nouent et se dénouent

Au mitan des places et des rues


Tant de choses dites et redites

Qui ne sont que redites


Tant de bousculades

De gens pressés


Tant


Tant qu’éberlué

Ne sais où me placer

Solitaire acharné

Voir les groupes se former

Se déformer

S’assoir en terrasse


Tant de choses à se dire

Qu’en semaine harassée

Sont impossibles à dire


Depuis si longtemps

Mes pas arpentent la ville

Mais toujours solitaire

Ne sais vers qui me rendre

Qui serait de doux accueil

Pour mon silence nécessaire


Plus facile 

Me mettre devant la page blanche

Laisser traîner mes doigts

Sur le clavier des soupirs

Ouvrir la fenêtre

À l’automne des mots perdus

Qu’à m’assoir à vos tables

Sans savoir quoi vous dire

Si parole serait même possible

Tant pensées se bousculent

Au portillon de mon crâne


Dès lors m’en retourne silencieux

Avec parfois petit serrement de coeur

De ne pas savoir être 

De votre bonne compagnie



Xavier Lainé

30 septembre 2023



lundi 23 octobre 2023

Patience & langueur des temps 29

 



XL-La femme assise, Karl-Jean Longuet (1922)




Les tragédies

Toujours les tragédies

Ce monde saurait-il créer autre chose

Que tragédies


1913

2023


110 ans


Toujours peuples contraints à fuir

Quitter leur terre

Partir 

Toujours partir 

Reconstruire ailleurs

Ce qui a été détruit ici

Toujours


Je lis

« Et si on parlait d’hommes, de femmes et d’enfants au lieu de migrants »

Je lis


Je lis la générosité de l’enfant fuyant qui tend sa pomme au photographe

Et ce dernier qui pleure

Pas photo


Non


Pas photo


Ne détrônez pas votre regard

Je ne dis pas la tragédie par sensiblerie

Je me contente de dire

Pour que nous nous levions 

De nos canapés d’indifférence confortable


Je dis la tragédie à nos portes

Devant nos yeux


Je dis les coupables qui ont des noms

Des visages qui apparaissent

Derrière les visages burinés de fatigue et d’errance

Je dis


Certes les coupables possèdent les médias

Ils n’y montrent pas leurs visages

Ils n’y étalent que leurs dollars

Ils sont reçus en grande pompe

Aux frais de leurs victimes

À Versailles et sous les ors

De défunte République


Mais toujours la tragédie

Jusqu’où nous faudra-t-il descendre

Dans l’ignoble

Avant de réagir enfin

Et traduire devant le tribunal de l’histoire

Les coupables de celles-ci

Qui durent et s’étendent

Jamais ne s’arrêtent

Tandis qu’en lieux discrets

Ceux-là se partagent les bénéfices


La mort des uns fait le profit des autres

Voilà la règle en monde immonde


L’indifférence des uns fait le profit des autres

Voilà le résultat du lavage des cerveaux

Orchestré par les autres

À leur seul profit

Toujours


*


« Livre, si tu te soucies de toucher les bons esprits, tel blanc-bec n’osera dire que tu manques de doigté. Mais si tu te remets en tête de tomber chez les idiots, tu verras en un clin d’oeil leur marteau rater son clou, bien qu’ils meurent d’envie de montrer leur beau génie. »

Miguel Cervantes, Don Quichotte


À part ça vous écrivez quoi ?

Mais comment écrire à part, j’aimerais que vous me l’expliquiez

Car

Moi je ne sais pas ce que ça veut dire


Les apparences sont trompeuses

Plus je me retire du monde

Et plus je me sens agressé par ses tragédies


D’autant plus agressé que

Vous ne semblez jamais atteints

Ni touchés

Comme si rien ne vous ébranlait

Comme si tout glissait 

Sur l’imperméable de vos existences


Je marche parmi vous

Dans l’ombre si possible 

Car rien ne m’autorise à marcher dans la lumière

Je contemple le cynisme qui marche

Cynisme qui me dit 

« De toutes les façons on n’y changera rien »

Cynisme

On n’y change rien 

Si on ne dit rien

Si on reste sur sa petite trajectoire

Son petit confort d’indifférence

Celui qui pousse à ne plus voter

Plus agir

Plus que se lamenter parfois

Et encore

Si peu


Non


Cynisme de faire comme si

Humains parmi les humains 

Nous pourrions être ces monstres d’indifférence


Je rentre chez moi

Mes doigts s’agitent avec colère

Sur le clavier du jour


Dites-moi donc comment ne pas étouffer

Sous le couvercle du silence imposé


*


Sous le couvercle du silence

Les mots ne cessent de courir en tous sens

Leur mouvement suit le rythme des pensées

Parfois ils émergent de leur léthargie

Se demandent un peu ce qu’ils viennent faire

À la surface de la page


Aussitôt les faits dénoncés

Les hauts-cris poussés

Ils rentrent au bercail

En leur bergerie de vocabulaire

Se rendorment et se réfugient

Dans leurs rêves d’autre univers


C’est un jour pas comme les autres

Un jour d’attente sur le seuil

De mains fatiguées de lire

Dans le langage du corps

Les traces du silence imposé



Xavier Lainé

29 septembre 2023