mercredi 18 octobre 2023

Patience & langueur des temps 24

 



XL-La femme assise, Karl-Jean Longuet (1922)





Même pas drôle

Ce que tu écris

Alors je lis plus

J’ai besoin d’air

De quelque chose qui me ferait rire

Oublier les temps sombres

Qu’on ne me dise plus

La litanie des souffrances

La persistance des injustices

Qu’on ne m’en parle plus


Me voilà embringué

Dans la galerie des glaces

Où vont parler d’eux et de leur oeuvre

Ceux qu’on qualifie d’écrivains

Ceux qui le sont

Certes

Ils le sont

Parfois même écrivent très bien

Disent bien mieux que moi

Les tragédies 

Les comédies

Avec un art d’être au monde

Dont je n’ai pas le mode d’emploi


Alors je retombe

Et de haut

Je tombe toujours de haut

Que voulez-vous

On tombe comme on peut

J’ai juste appris

Avec le temps

Mon ennemi

À ne point trop souffrir

À chacune de mes chutes

Je tombe

Mais comme beaucoup

Parfois ça fait mal

Et il y en a marre

De toujours tomber


Alors je vais et j’écoute

J’écoute et me dis

Que ne suis pas vraiment de ce monde

Avec mots qui tombent eux aussi

Mais toujours à plat

Toujours hors sujet

Comme au temps de mes rédactions scolaires

Qui me vouaient à cette spécialité

D’être hors sujet


J’écris

Qu’importe 

Qu’importe quoi

Ou n’importe quoi

J’écris

J’écris pour ne pas crier

J’écris et je lis


« L’idée d'auteur a ouvert la voie au concept de propriété de ses propos. Les lois sur le copyright ont fait de la communication entre les gens une marchandise. On peut posséder ses pensées et ses mots, les autres devront payer pour les entendre. » (Jeremy Rifkin, Une nouvelle conscience pour un monde en crise, éditions Babel, 2011)


J’écris et me dis 

Que mes mots sont du commun

D’une banalité à pleurer

Parfois à pleurer de rire

Tant la prétention d’écrire

Est un gonflement pathologique de soi


*

Veuillez donc m’excuser

De vivre dans un monde non désiré

Et d’en stigmatiser les travers

Dans le vain espoir

De vous voir enfin vous révolter


Car je ne pousse pas mes cris d’indignation

Pour vous inviter à rester devant vos écrans plats

Comme les cerveaux qu’ils vous veulent 

Les pieds dans vos charentaises

Attendant en vain le jour J et l’heure H

De révolutions sans cesse rêvées

Mais jamais accomplies


Pardonnez-moi donc de laisser mes mots

Errer parmi les décombres

D’un monde contre lequel

Toute ma vie je me suis battu

Mais pas seulement par les mots


Ici et là les pavés gardent la mémoire

De mon pas joint à tant d’autres

Nous hurlions à qui voulait l’entendre

« Plus jamais ça »

Un ça qui hélas ne cesse de lorgner

Sur notre sommeil

Pour revenir sans crier gare



Xavier Lainé

24 septembre 2023


mardi 17 octobre 2023

Patience & langueur des temps 23

 



XL-La femme assise, Karl-Jean Longuet (1922)




Les destructeurs sont à l’oeuvre

Ici ils détruisent la nature

Ailleurs les monuments

Plus loin les bouquinistes

Plus proche les bibliothèques

Ils tuent et ils éborgnent

Ils laissent sans secours

Des femmes et des enfants

Les destructeurs vont à l’oeuvre

Tandis qu’en dîner onéreux

Ils paradent et se gavent


Ils auront donc marqué l’histoire

Du saut indélébile de leurs forfaitures


Saurions-nous nous en défaire

Qu’ils trouveront encore moyen

De nous jeter aux geôles de leur histoire

Qui ne ressemble en rien à la nôtre

Puisqu’ils se croient tout

Et nous nomment « riens »


*


Plus rien n’a de valeur en leur monde

Plus rien

Sinon leur argent sale


Ils ne vivent qu’au rythme de leurs profits

Tandis qu’ici s’accumulent les dettes

S’en vont en long cortèges de misères

Les laissés pour compte d’un monde immonde


*


Alors bien évidemment

On peut toujours chanter

L’internationale sans y croire

Qui y croirait quand ceux qui chantent

Se trouvent si isolés

Que cette piètre bravade

N’est que l’expression triste

De la tragédie d’un temps sans

Comme l’homme sans qualité

Ce temps file à grande vitesse

Ne laissant dans son sillage

Que sang et larmes

Misères et détresses


On peut toujours

Réduits à l’infime minorité

Braver le triste sort

Sous les rires goguenards

Des suppôts du racisme

Des complices silencieux

De la désespérance humaine


Riez

Riez donc pauvres gens

Quand demain il n’y aura plus

Personne pour chanter

Il ne vous restera sans doute plus

Que vos yeux pour pleurer

Noyés que vous serez

Parmi tant d’autres noyés

Dans la tragique traversée

D’un siècle sinistre



Xavier Lainé

23 septembre 2023


lundi 16 octobre 2023

Patience & langueur des temps 22

 



XL-La femme assise, Karl-Jean Longuet (1922)




Je ne m’en fous pas du 22 septembre

C’est un beau jour le 22 septembre

Il fait gris et il pleut le 22 septembre

Je manque de sommeil le 22 septembre

J’voudrais prendre mon temps 

Le 22 septembre


J’voudrais aller flâner le 22 septembre

Parmi les badauds du 22 septembre

Venus écouter ce 22 septembre

La docte parole du 22 septembre

Prononcée à voix nue le 22 septembre

Par les rues et les places

Le 22 septembre


Au jour de ce 22 septembre

Je ne saurais m’en foutre

Du 22 septembre


Je me réveille le 22 septembre

J’ouvre les yeux le 22 septembre

La vue de ce monde le 22 septembre

Me donne la nausée du 22 septembre

Je ne peux pas m’en foutre

De ce 22 septembre


Tant qui font comme si

Le 22 septembre était

Un jour comme un autre

22 septembre


Comme sił ne se passait rien d’autre

Le 22 septembre

Que cette longue litanie d’écrivants

Écrivant parfois en vain

Sur les heurs et malheurs d’un monde

Livré le 22 septembre

Aux crocs acérés des prédateurs

Carnassiers en tous genre

Qui hante la galerie des glaces

Nous laissant le 22 septembre

Glacés d’effroi devant l’impudeur

Et l’arrogance de leur fortune


Eux s’en foutent du 22 septembre

Ils vont vivre comme un 22 septembre

Iront compter leurs dividendes

Le 22 septembre

Comme tous les 22 septembre

Tandis que sous la pluie du 22 septembre

Les miséreux attendront que

Le 22 septembre

Quelque main charitable se penche

Le 22 septembre

Et leur offre une obole de survie


Ce 22 septembre

Je ne peux pas m’en foutre

Il n’est pas comme les autres

22 septembre

Il est un peu pire

Sous les feux du cynisme

Et de la corruption 


Ce 22 septembre

Comme tous les 22 septembre

Qu’il pleuve vente ou fasse beau

Je porterai encore une fois

Le deuil de nos étés

Où nous pouvions encore briller

D’un peu d’humanité


*


Donc c’est devenu commun 

De travailler sans savoir si un jour

Il serait possible d’en vivre

Avec juste rémunération


Sans doute devraient-ils

Les heureux invités au château

Rétablir et étendre les règles

D’un esclavage bien plus simple

Que le mode salarié

(Ou libéral qui n’est que

Salariat déguisé)


*


Dans l’objectif de notre dépendance

Les fossoyeurs de l’humanité sont passés maîtres

Ils créent des besoins qui n’en sont pas

Puis s’organisent pour ne pas répondre

À leur devoir de les maintenir en état

Puis laissent les pannes nous mettre devant le fait

Accompli de nos addictions


Ils s’en vont après crier sur tous les médias

Au crime que serait la colère d’un peuple

Rendu esclave d’objets dont il n’a pas besoin



Xavier Lainé

22 septembre 2023