jeudi 14 septembre 2023

Un été sur la Terre 21

 



XL-Un été sur la Terre




Le problème n’est pas que les dominants nous trompent

C’est dans leur nature

C’est une nécessité pour eux

Pour que leur domination perdure


Le problème est que nous nous laissions tromper

Que nous ne soyons pas capables d’entrevoir

Que la clef ne réside pas

Dans la seule auto-abolition de la domination


La clef est dans notre capacité 

À ne plus accepter d’être dominés

Donc de nous donner les moyens

De cette rupture nécessaire


Mais en même temps que tourner le dos aux dominants

Combattre en moi-même l’esprit de domination inculqué


Je pourrais vivre sans me poser ces questions

Je vois bien en quoi elles façonnent un monde

Dont il nous semble bien difficile de sortir


Et pour cause


Tellement plus simple de laisser aller ses penchants

De ne rien compromettre d’une petite vie tranquille

À l’ombre des guerres et des soumissions imposées

Des accommodements avec toutes formes de violence


Je pourrais


Écrire sur le temps qu’il fait

La profondeur du bleu du ciel

La beauté d’une nature

Même assoiffée

La voici belle


Je pourrais


Ne tirer que mon épingle de ce jeu

Jeu de dupe alimenté par mon éducation

C’est sans doute le plus difficile

Se défaire des travers d’une éducation 

Conforme aux goûts des dominants


C’est une nécessité


Revoir la copie de l’amour

Celle du travail

Celle de la propriété


Lentement éroder l’esprit de possession

Tourner le dos à cette violence imposée

Au nom de nécessités mercantiles

Qui n’ont plus rien à voir avec notre nécessaire survie


La Terre où je séjourne est jaune paille

Ses rivières ne sont que lits de rocs

Abandonnés par toute fraîcheur


Je lis


Un quart de la population mondiale

Menacée de pénurie d’eau

C’est ici la vie elle-même menacée


Si Mars est planète rouge

Terre pourrait devenir planète jaune

De la couleur de ses déserts

Mais sans plus trace de ce qui fut la vie



Xavier Lainé

21 août 2023


mercredi 13 septembre 2023

Un été sur la Terre 20

 



XL-Un été sur la Terre



Il me faudrait sans doute

Demander moultes excuses

Pour la noirceur fréquente de mon propos


C’est inexcusable 

De voir le monde à travers sa surface

Ripolinée

Avec ses dents bien alignées

Avec son gant de velours

Avec son confort virtuel

Sa consommation aisée

C’est inexcusable


Inexcusable de crier avec la Terre

De crier avec l’eau

De crier avec la mer et la vie

Qui lentement

Inexorablement s’amenuise

Inexcusable


Inexcusable 

De prétendre faire poème

De cette vision tragique

D’accumuler les pages 

Dénonçant l’hypocrisie

L’inaction

L’indifférence

Inexcusable


Et pourtant

Il me faudrait vous demander

Passants

De bien vouloir m’excuser

Pour mes vers de triste circonstance


Mon été sur cette Terre

Me laisse atterré


Tellement atterré

De ne savoir pas aller là

Où une poignée d’humains 

Défendent la vie

Face aux bulldozers de la colonisation

Face aux grossiers appétits 

Des financiers en tous genre

Qui griffent la Terre

Arrachent les arbres

Assoiffent villes et campagnes

À leur seul profit


Tellement atterré

Réduit à demeurer dans l’ombre 

D’une tragédie qui s’annonce

Devant ma fenêtre encore ouverte

Aux heures matinales 

Où l’air est encore respirable


Mon été sur Terre

M’invite à crier avec elle

Merci de m’en excuser

Je sais que vous attendez autre chose

Du poème comme du poète


Mais

Comment me taire

Comment me


TERRE


????


*


J’allai au bord du lac

Un petit vent frais rendait l’ardeur solaire à peu près supportable

L’enfant plongeait avec délice dans les ondes

Je restai sur la grève, un numéro ancien de la revue Poésie 98 à la main

J’observais deux enfants plus loin

Ils parlaient une langue de l’Est

Leurs jeux intriguaient tout un troupeau de jeunes canards qui les entouraient

Je lisais tout ce que je pouvais sur la géo-poétique de Kenneth White

J’imaginais un pont avec la poétique du Tout-Monde d’Edouard Glissant

Le soleil gagnait en ardeur

L’enfant jouait au bord de l’eau

L’enfant me rejoignit

Nous marchâmes un moment

Un écureuil sautait de branches en branches

La foule du dimanche n’était pas encore vraiment arrivée

Incroyable préférence que de s’installer pour la journée au plus chaud

Sans doute une adaptation ultime à ce que certains nomment « réchauffement »

Adaptation ultime juste avant mise en ébullition

Juste avant cuisson à point

Juste avant de disparaître dans la cendre des déserts à venir.


*


Pas d’inquiétude

Le four est allumé

La cuisson va bon train


Pas d’ombre pour qui voudrait s’y assoir

Juste l’aridité du bitume et du béton


Pas un arbre en projet

Ma ville vit terrée


*


Tout l’art est d’en faire le moins possible

Pour ne pas fondre

On reste blotti à l’ombre des murs épais

Dans la pénombre des volets entrebâillés


Poursuivre sans bouger

Les lectures en retard

Relever les phrases éparpillées entre les pages

Se faire un bestiaire de pensées

Qui viendront peut-être

Alimenter une suite

Aux poèmes qui n’en sont pas


La pause qui s’imposait

Arrive à son terme

L’âge jouerait-il un rôle

Dans le peu d’empressement à m’y remettre


Il est si doux le temps qui s’étire

Le temps qui autorise de longs moments

À se laisser aller en tendres rêveries

Lire et relire jusqu’à fermeture des paupières

Et remettre ça dès leur ré-ouverture


Il est si doux ce temps qui s’étire

Qui rend l’été sur Terre un peu plus supportable

Juste un peu car c’est encore effort

De tourner les pages et ne pas se perdre

Au fil du texte



Xavier Lainé

20 août 2023


mardi 12 septembre 2023

Un été sur la Terre 19

 



XL-Un été sur la Terre




« La Terre est un habitat sans domesticité, sans maître ni centre, absolument non-gouvernable et pourtant dévasté par les enjeux de pouvoir. » Catherine Malabou, Au voleur ! Anarchisme et philosophie, éditions PUF, 2022


Les dominants sont ainsi

Ils ne supportent aucune limite à leur domination.

Que la Terre puisse leur échapper

Les voici hors d’eux

Capables du pire

Pour asseoir leur pouvoir


Ils ne supportent aucune liberté vraie

Celle qui va d’un pas fier

Ne se soumettant à aucune dictature

N’acceptant aucun pouvoir

Ne connaissant de contraintes

Que celles qui s’imposent

Par la vie en commun


La Terre est la représentation même

De l’anarchie dont ils redoutent la survenue

Qui ferait de chaque humain

Le dépositaire de la vie

L’obligeant par ce fait

À en prendre soin

Sans souci de profit


C’est pourquoi la liberté qui nous reste

Consiste à ne pas nous soumettre

Puisque les riches ont fait sécession

Nous devons en faire de même

Tourner le dos à leur monde

Qui soumet la Terre à rude épreuve



Xavier Lainé

19 août 2023