samedi 9 septembre 2023

Un été sur la Terre 16

 



XL-Un été sur la Terre



Un été sur cette Terre et dans le monde qui la mine, commence toujours dans un mouvement de colère.

Absurdes murs informatiques dressés entre humains qui ne se respectent plus.

Mépris des métiers pourtant jugés « indispensables ».

Parcours du combattant pour simplement être payé de son « travail ».

L’été est de plus en plus chaud sur cette Terre, mais ça se comprend : la colère chauffe, parfois momentanément déborde.

Mais rien ne bouge, rien ne change sinon toujours en pire.

Rupture nette de ce qui tisserait encore du lien, du commun.

Quand une société n’entretient plus ce qui relie encore les humains qui la composent, il ne faut pas s’étonner que les désertions se fassent en nombre !

Ce qui nous caractérise encore comme humains, sur cette Terre qui nous fait bien sentir sa colère, c’est notre capacité à créer du lien, du commun.

Rien à voir avec un mode d’organisation où chacun seul doit considérer l’autre comme un concurrent.

La concurrence de tous contre tous, de chacun contre tous n’est que le signe de notre suicide collectif.

Que le climat s’y mette et ce monde là se déclinera dans les livres de triste histoire.

Seuls pourront survivre ceux qui auront encore un peu le souci de ce qui nous relie, entre humains, avec le monde vivant qui nous accueille.

Ne pas comprendre cette équation, c’est nous précipiter dans un gouffre.


Poursuivez donc, individualistes de tous poils, poursuivez donc cette route sans issue !

Que vous soyez administratifs appliquant à la lettre des règles ineptes, « responsables politiques ou économiques » penchés sur la ligne de vos profits, vous ne serez pas sauvés par les lois que vous défendez !

Face à la révolte qui gronde, vos papiers et vos raisons d’Etat ne feront pas le poids.

La Terre ne regardera pas la nature de vos pouvoirs.

Elle vous laissera tomber dans le gouffre que vous aurez ouvert sous vos propres pieds.


*


Bien entendu, on me dira qu’il ne fallait pas.

Que ce n’était pas convenable de hausser le ton.

Pas convenable de dire ce qui est.

Pas convenable du tout.

Que je n’aurai donc pas de réponse.

Pas de réponse à ma requête.

Que pour être payé de ce qu’on fait, mieux vaut faire profil bas.

« Oui not’bon maître, oui not’Monsieur »

Jamais dire en face ce que tout le monde pense tout bas.

Ne jamais revendiquer de remettre l’administration sur ses pieds.

De revendiquer qu’elle soit au service du citoyen et non l’inverse.

« Oui not’bon maître, oui not’Monsieur »

Jamais 


*


Un numéro s’affiche que tu ne connais pas.

Tu hésites un instant, tu réponds quand même.

Voilà que quelqu’un, une voix te réponds.

Non, pas une des ces voix numériques au ton glacial, une voix.

Une voix de quelqu’un de vivant.

Une voix, une vraie, qui te propose de t’aider.

Qui ne fait pas que proposer, qui t’aide à trouver solution.

Solution dans les méandres d’une informatique sans humanité.

Que notre humanité soit suspendue à des lèvres numériques, voilà qui nous précipite un peu plus vers la gouffre ouvert.

Qu’une voix, une vraie te parle et modère ta colère, voilà qui rend un instant l’été sur cette Terre plus fréquentable.


*


 Et l’Eté brûlant ne modère point ses ardeurs

—° —

Dans le Midi de la France, la sécheresse cause même quelques inquiétudes pour les vignobles

—°—

(L’été en 1923 ; in Le cahier de vacances de Gallica)


Mais alors si déjà en 1923 ?

Quel progrès avons nous accompli tout ce temps ?


L’été sur Terre maltraitée, déjà en 1923.


Faire un retour arrière jusqu’au XVIIè siècle anglais…

Et peut-être découvrir les fautes commises par les avares et avaricieux ?

Découvrir ce que contenait déjà les grossiers appétits de nos esclavagistes forcenés, tirant les leçons de l’esclavage pour mieux berner leurs ouvriers en leur faisant croire que percevant salaire, ils étaient mieux considérés que les premiers.


Vertige de vivre assez longtemps pour constater la cécité orchestrée.

Les seuls convaincus de la lutte des classes, sont ceux qui en détiennent les rouages.

Les autres ne sont que négationnistes dont l’attention est détournée au profit des premiers.


Le problème est ici : les victimes des colères de la Terre ne seront pas du côté de ses responsables, mais du côté de leurs esclaves aveuglés.


*


Ici je butine…


Un petit tour chez Kenneth White : me sens géo-poète !


Un autre chez Edouard Glissant : me voici de ce Tout Monde.


Je crée un archipel de savoirs, une galaxie de questions, un foisonnement de réponses, toutes aussi insatisfaisantes.


Un jour je m’égare entre les pages  de Kropotkine, j’y bois, bien avant que David Graeber & David Wengrow ne s’en mêlent, la boisson évidente de l’entraide comme moyen du vivant de demeurer vivant.


Un autre je me glisse entre les pages de Morizot, en faisant un détour par la philosophie anarchiste, qui en soit n’est déjà plus telle, une fois proclamée cette identité.


Mes mots fermentent, dans la torpeur d’un été sur notre Terre trop longtemps sacrifiée.

Je vais et je m’égare, je suis les sentiers buissonniers, arpente des montagnes où l’esprit se coltine avec l’effort.

Je porte mon fardeau de voyage, ma résidence portative qui me permet de dormir n’importe où.

Je m’étonne d’être si vieux et si jeune pour aller, de mon pas tranquille, chargé comme un Sherpa, découvrir les lieux retirés, où me laisser gagner par le silence, mon complice en terre de poésie.



Xavier Lainé

16 août 2023


vendredi 8 septembre 2023

Un été sur la Terre 15

 



XL-Un été sur la Terre



Si loin du monde et de ses affolements.

Et la chaleur jusqu’en altitude, étouffante.

Et l’absence d’eau, jusque dans nos plus hautes montagnes méditerranéennes

Et la faune tapie quelque part à l’abri, en attendant des jours meilleurs.

Et cependant dans le lit du torrent des passionnés de moto avec leur fourgon.

Et le flot des voitures remontant la route sinueuse.

Et nos pas lourds à la redescente d’un  séjour là-haut.

Et le silence absolu des oiseaux à part deux gypaètes tournoyant haut dans le ciel avec petits cris aigus.


Un été sur la Terre, toute une nuit à lutter contre le soif sans boire trop d’eau tant elle est comptée.

Un été sur la Terre, loin des humains qui ne semblent pas mesurer l’ampleur de ce qui vient.

Un été sur la Terre où bientôt, partir marcher en montagne deviendra impossible dans de telles rigueurs climatiques.


Un été sur la Terre, quelque chose est brisé dans l’ordre du temps et des choses.

Ce qui vient de chaos, combien en subiront les foudres sans pouvoir s’en défendre, démunis de tout, laissés sur le bord d’un chemin dont seul les plus fortunés pourront suivre le cours.


Un été sur la Terre, chaque jour signe un pas en avant de plus vers le gouffre.

Sans être oiseau de mauvais augure, peut-être serait-il temps d’arrêter la course des nuisibles arrogants et cyniques détenant entre leurs mains le sort de l’humanité.



Xavier Lainé

15 août 2023


jeudi 7 septembre 2023

Un été sur la Terre 14

 



XL-Un été sur la Terre




Puis vient l’inquiétude de l’inconnu.

Où serai-je ce soir ?

Sous quels cieux orageux devrai-je monter ma résidence portative ?

Face à quels sommets surplombant mes rêves de leurs hautes et granitiques statures ?

Ou peut-être au fond d’un vallon, auprès d’une grange abandonnée.

Ou encore dans une clairière où mon sommeil se fera fragile, mes oreilles attentives aux moindres soupirs de la nature.

Il me faut y aller, me fondre dans cette nature dont j’ignore tout.

Au risque de m’y perdre.


Le citadin collé à son rocher peuplé de livres s’en va.

Le sac est prêt.

Qu’importe son poids du moment que l’ivresse du départ y est.

Nous partons pour renouer avec nos racines.

Loin du bitume et du fracas d’une vie qui n’en est pas une.

Nous laisserons la voiture, dans un jardin accueillant, à l’entrée d’une vallée perdue.

Le temps là-bas n’a pas la même importance qu’ici.

Ou peut-être en a-t-il d’avantage, d’importance.

Car chaque pas nous éloignant du monde, c’est un pas de plus vers notre libération des contraintes intolérables qu’impose ce monde à l’agonie.


*


Six heure trente et déjà le charroi sur l’avenue : quelle destination à vos roues ?

C’est une fascination que cette vie trépidante qui ne vous laisse aucun espace pour souffler ! L’été peut toujours se faire plus chaud, la Terre faire état de ses colères, le charroi passe dans une profonde indifférence.



Xavier Lainé

14 août 2023


mercredi 6 septembre 2023

Un été sur la Terre 13

 



XL-Un été sur la Terre



Je m’égare.

Par mégarde je m’égare.

Je croyais, naïf, trouver réponse.

Je l’ai reçue.

Sans appel, je l’ai entendue.

Rien de mieux qu’un savant patenté pour donner réponse.

Réponse comme condamnation définitive n’est point satisfaction du curieux.

Que m’importe qu’untel fut d’opinions répréhensibles.

Il n’empêche que son nom est là, avec plaque sur son domicile de naissance.

Si ses opinions furent tellement odieuses, il s’est trouvé maire et quidam pour célébrer dans ma ville sa naissance et sa célébrité.

Certes la célébrité…

Nous savons de quoi il en retourne : on brille un été au panthéon des bons bourgeois, mais c’est pour mieux disparaître de leur paysage au premier propos douteux.

La bonne bourgeoisie qui s’affirme historienne ou scientifique ne cherche plus à comprendre.

Elle déboulonne les statues mais ne va pas jusqu’au bout de ses actes.

Si une célébrité ne la méritait pas, à quoi bon en conserver la mémoire ?

Si donc, mémoire perdure, la science et l’histoire devraient s’allier pour en expliquer l’acte et la mémoire, non ?


Je m’égare.

Je m’égare par mégarde.

Je me pose les questions qu’il ne faut pas poser.

Je suis hors sujet aux yeux de bien pensants.

Ma curiosité à leurs yeux pourrait passer pour conversion.

Car, dans leur monde, chercher à savoir, à comprendre, c’est prendre parti.

Tout le contraire de ce que philosophie, science et histoire nous enseignent.

La curiosité aux yeux des biens pensants demeure un vilain défaut.

Un vilain défaut que je passe mon temps à cultiver.

Pour comprendre en quel monde, en quel été sur Terre je vis, je me dois de m’égarer, parfois par mégarde.

Puis la mégarde n’en est plus une, je m’égare volontairement, justement du fait de la condamnation sans appel de ma mégarde.

Me voici traversant un été sur Terre sur le rafiot du Hors-sujet.

Il y a des questions qu’on ne doit pas poser aux gens qui prétendent savoir.

C’est sans doute question de savoir vivre dans le beau monde.


*


J’irai avec mes valises

Mes baluchons

Mes sacs à dos

Visiter des vallées improbables

Histoire de contempler de plus près

Les cimes qui caressent tendrement le ciel d’azur


J’irai en ma résidence portative

Observer les pluies d’étoiles

Par dessus les frondaisons

Puis dormir loin du monde

Attendre sous un sourire de lune

Que l’aube effleure de ses doigts fins

Mes rêves bercés au rythme de mes pas


*


Mon plus grand étonnement : de vous voir si sereins par des températures étouffantes.

Comme si même vous arriviez, je ne sais par quel miracle, à vous réjouir de la souffrance de la Terre.

Tandis que le moindre de mes gestes me voit en nage, je ne suis bien qu’à l’ombre de mes volets croisés, parmi mes livres qui font un excellent isolant.

L’été sur Terre est la traduction de sa révolte.

Kenneth White parti, de quelle poésie pourrions-nous nous saisir pour attirer l’attention, crier au risque majeur avant qu’il ne soit trop tard ?


Sur mon avenue, la circulation se calme à peine.

Motos et voitures roulent à vive allure, font ronfler toute la puissance de leurs moteurs.

Quel frein mettre, quelle bride tirer pour au moins réduire cette folie ?


Je rêve d’un temps loin de ce temps, d’un temps réinventé où nous saurions reprendre notre place au sein de l’espace naturel sans chercher à en dominer la vie.

Mais je rêve, c’est tout ce que je sais faire, et secouer la tête de dépit au passage rugissant de vos mécaniques.



Xavier Lainé

13 août 2023