dimanche 25 juin 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 2

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)


« Supprimer en soi l’idée de mérite ; il y a là un grand achoppement pour l’esprit. » André Gide, Les nourritures terrestres


Toujours j’y reviens : je ne mérite rien, sinon de vivre et penser.

Parfois me laisser happer par un temps qui ne cesse d’aller trop vite.

Un temps qui me submerge de vos soifs d’aller mieux, de guérir.

Un temps où je ne sais pas faire, ne sais qu’écouter, laisser mes mains dériver, tandis que vous attendez.

Le problème est là : vous attendez de moi quelque chose que je sais pas vous donner.

Je n’ai aucun pouvoir ni aucun mérite.

Juste celui d’être là, parfois absorbant comme une éponge vos attentes, vos soifs et vos faims, vos transferts qui me submergent et m’épuisent.

Puis je m’en retourne à cet impossible débat : que fais-tu donc de tes journées.

Je me retourne : il ne reste rien que ces traces en moi-même qui me font dériver à mon tour, renonçant par obligation pécuniaire au repos nécessaire.

Me voilà piégé.


Alors je reviens à mes compagnons livresques, me laisse aller en cet ivresse, ce tourbillon de connaissance.

Je n’en fais rien, mais les mots tournent, me tournent autour et en dedans, ne me quittent jamais.

Sauf que, matutinalement, ils ressortent à ma manière, en milliers de pages déversées sur des ondes sans intérêt véritable.

Ce ne sont que traces déposées d’une existence ni meilleure ni pire que toutes les autres.

Elles sont même le reflet de ce que je refuse : la revendication d’un mérite qui n’est que vanité.

L’acte d’écrire relèverait de celle-ci.

Cette vanité de laisser une trace, quelques bribes d’une histoire sans intérêt.

Revenant à Gide, il est clair que sa pensée me met devant mes propres illusions.


Hors toute prétention à être poète, ou écrivain, ou penser, quelle liberté pour qui ne possède pas les modes d’emploi ni les carnets d’adresses ?

Le monde s’est fermé comme une huître ; ne laisse filtrer que ceux qui trouvent grâce à ses yeux.

Ce n’est pas la curiosité qui l’étouffe : il ne regarde jamais les proses et autres billevesées déposées sur le bord de la route.

Il passe à grande vitesse, attendant parfois qu’un auteur soit mort et enterré pour en découvrir l’intérêt.


Ne reste en ce monde qu’à produire de belles oeuvres posthumes.

Ne pas chercher à briller si vous n’êtes pas du côté du manche.

Accepter d’être du côté de la cognée, et continuer d’écrire à mots inclassables.


Je vais 

Je marche sur cette Terre en colère

À juste colère

Je m’en vais


Mon chemin n’était pas couru d’avance

Il était mon chemin semé d’embuches

À ne pas trop savoir 

Comment faire respecter mes propres désirs

Je fus le jouet de forces qui me dépassaient


Je vais

Je marche sur cette Terre en colère

En si juste colère

Je m’en allais

Je m’en vais


Je taille ma route hors des chemins carrossables

Les sentiers buissonniers m’accueillent

Loin de toute compagnie humaine

Je fais don à la Terre de mes mots perdus

Elle en fera ce qu’elle voudra

Sans doute pas grand chose


L’important c’est d’aller

D’avancer 

De trouver en dedans les petits bonheurs évanouis

Puisqu’en dehors ils sont si souvent éphémères


Rares furent ces temps d’insouciance

Bien plus nombreux furent les soucis

Ils poussent comme herbe folle

Envahissent la vie


Alors je ne sais pas quoi faire de ça.

De ce sac de mots qui m’entrave et m’embarrasse.

Qui ne trouve pas d’issue entre des pages et deux couvertures.

Je ne sais pas faire ou alors purement par hasard et sans envol assuré.

Je t’admire, si jeune de savoir trouver les chemins.

Ceux que je ne sais pas emprunter, muré dans mon silence de petite ville de province.


Comme je ne revendique rien, rien n’arrive.

Mais pour une fois (ceci dit à toi qui me reprochait il y a peu de ne jamais sortir et d’être comme une moule accrochée à son rocher de livres et de soins), profitant de premiers jours de « vacance » depuis fort longtemps, j’ai pris le temps de boire un coup, puis deux, puis de rencontrer amis depuis si longtemps en attente de ce moment, puis d’écouter jeune poétesse revendiquant son statut (là, chapeau !), et malgré moi de mettre mon grain de sel dans le débat en sirotant l’ultime vin blanc de la soirée (peut-être est-cil pour quelque chose dans la rupture de mon mutisme coutumier ?).

J’ai rompu les amarres, abordé le deuxième jour de juin avec cette soif d’une langue déliée (que ce soit sous l’effet d’un alcool, qu’importe ?).

Mon rafiot plein de mot s’enfonce dans l’océan du temps.

L’orage pour une fois n’est pas passé loin et le ciel ne nous est pas tombé sur la tête.

Vient un crépuscule radieux puisque les mots trouvent un chemin inattendu.



Xavier Lainé

2 juin 2023


samedi 24 juin 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 1

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)


Qui s’aventure à lire Gide aujourd’hui ?

Aujourd’hui où l’écran bleuté dans la nuit noire compte plus que les pages tournées d’un doigt hésitant.


Qui s’aventure à lire, à creuser ce sillon profond commencé depuis si longtemps qu’on en oublie l’origine.

L’origine des questions, puis des réponses ouvrant sur d’autres questions.

Qui ?


On fait du bruit.

Les casseroles frappées en rythme sont le triste symbole de ce qui en est de ce monde.

Même l’amour s’y fracasse dans un bruit de tôles froissées.

On ne s’aime plus que par accident.

Quand on s’aime, c’est sous condition.


Les livres sont là.

Ils me donnent cette ivresse que la vie ne m’offre plus.

Je m’y plonge dans un vertige absolu.

Je me dis que moi aussi, j’aurais aimé écrire, ce que Gide a écrit.

Je reste devant la porte étroite de mes lectures.

Mes doigts sont gourds au matin d’un nouveau mois.

Ils ne savent pas quel chemin suivre dans un pays ravagé de délation, de déni, de silences impossibles d’où pourrait émerger le pépiement des mésanges dans le nid, au-dessus de la terrasse délaissée.

Délaissée faute de temps et de moyen pour en poursuivre l’entretien.

Il n’en restera que ruines dans les pas de ce temps.


Ruines et barreaux posés sur les yeux de qui cherche encore à clamer parole de liberté

Je reviens à Gide : « Que mon livre t’enseigne à t’intéresser plus à toi qu’à lui-même, — puis à tout le reste plus qu’à toi. »

Sans doute une bonne raison de l’oublier : quoi, un livre qui ne te laisserait pas là, tranquille sur ta chaise, à méditer sur le néant de ta vie ?

Une vie passée à courir sans trop savoir vers où ni pourquoi.

Une vie bousillée sur l’autel des profits en tous genres et oubliant l’humain de ta condition.


Je reviens à Gide et peut-être que le mois ne suffira pas à assouvir ma soif de chaque jour tenter d’approcher mon humanité.

Je regarderai la terre s’enflammer sous le triste joug des possédants, celui des dominateurs en tous genres qui corsètent vie et trépas.


Je flânerai, passant de Gide à Rancière, lisant mon journal dans le clapotis d’une fontaine.

Je jetterai sur la page les mots éparpillés sans trop savoir qu’en faire.

Il y aura les jours avec et les jours sans.

Bien obligé de constater qu’en pays meurtri, dépossédé de toute démocratie réelle, c’est-à-dire non délégataire, la deuxième catégorie des jours s’avère plus fréquente que la première.


Dégustant le plaisir de ma flânerie, j’imaginerai des jours qui s’écouleraient ainsi entre lecture, écriture, rêverie sans but.

Il ne leur manquerait plus que la douceur d’une tendresse partagée.

Une tendresse qui ne se heurte plus aux tabous d’une vie dont l’apparence est plus importante que le contenu.


Avez-vous observé cette propension à se satisfaire du paraître ?

À se conformer à des normes sociales, familiales dictées par la bonne bourgeoisie depuis deux siècles, en toute hypocrisie ?

Je plaiderai donc pour la fin de toute domination, patriarcale comme matriarcale.

La fin de toute possession, de toute propriété, de toute appropriation.


Car regardez où nous mène cet esprit : police des moeurs partout mais pas pour n’importe quoi.

Que les porcs du genre masculin se retrouvent sur les bancs des accusés, voilà le beau monde qui pousse ses cris d’orfraie.

Mais que femmes ou hommes revendiquent de vivre selon leurs propres conception de la vie, les mêmes s’en vont traîner dans la boue de leur histoire cette liberté outrageante à leurs yeux.

Ils en oublient le tableau de Delacroix qu’ils n’hésitent pas à brandir en symbole d’une liberté par ailleurs mise à mal.


Oublier ceux qui oublient, ceux qui crèvent l’écran de leur bouffissure, de leur suffisance, de leurs tragiques certitudes.

Les oublier eux et leur monde et s’en aller voguer sur des rives autrement plus réjouissantes, où sommeillent forces d’amour et de douceur.


Un mois commence : écrire est un privilège !

Lire encore plus en pays qui ne sait plus parcourir les pages du passé pour en tirer les leçons.



Xavier Lainé

1er juin 2023



vendredi 23 juin 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) - Préambule



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)


Je démarre juin par anticipation.

Par anticip-action devrais dire.

Peut-être vais-je devoir aller jusqu’au bout.


Observez donc l’art du pouvoir : il pousse à la délation des soignants indélicats qui surfacturent des actes, mais pas un mot des sociétés pharmaceutiques qui siphonnent allègrement la « protection sociale », bien évidemment sans payer d’impôts.

Les soignants, eux, payent leurs impôts, parfois sont conduits à la multiplication des actes, au péril de leur éthique par le maintien d’honoraires misérables.

Car bien sûr il ne faut pas aborder le sujet.


Peut-être devrai-je prendre la décision qui s’impose et que je n’ai cessé de retarder : tirer ma révérence et passer à autre chose.

Ce serait la mort dans l’âme, bien évidemment, car ceux qui seront privés de mes services seront toujours les mêmes : les plus démunis.


Je démarre juin par anticipation.

Par anticip-action.

Va falloir faire quelque chose.


N’aurais jamais cru finir de cette manière.

N’aurais jamais cru devoir rendre mon tablier, pour ne pas vivre cette épée de Damoclès de patients imbéciles dénonçant même ce qui ne sera pas et devoir me justifier devant des administratifs qui me regarderont coupable.

Nous touchons le fond d’un système qui ne tolère plus rien, au nom d’une éthique qu’il ne s’applique pas à lui-même.

J’apprends ça de bon matin, dernier jour de mai : le café a un goût amer.

Vingt et trois jours plus tard l’amertume du café n’a fait que s’aggraver.


Xavier Lainé

31 mai - 23 juin 2023








jeudi 22 juin 2023

Un violon dans le matin calme 31

 



Marc Chagall-Le violoniste bleu (source :  Passion estampes)



Au dernier jour de mai

S’en vont les tempêtes et les colères

Les propos insanes

Contre qui se lève et combat


Qui sont donc ces gens

Qui ne supportent 

Que « parole contraire » s’élève

Clame son désaccord

Pour ne pas vivre couché


Qui sont-ils donc

Ceux qui s’imaginent « élus »

Qui n’ont pas la moindre compassion

Pour ceux qui les ont portés

À leur place de pouvoir


Qui sont-ils donc

Pauvres d’esprit 

Certains d’avoir raison contre tous

Crachant sur le moindre mot

Qui ne se plie 

À leur conformité obscène


Au dernier jour de mai

Comme les cieux m’en vais

Les poings serrés

Dans mes poches trouées


Qu’importent les gifles et les huées

Les portes fermées au nez des amours mortes

Il me reste à demeurer vivant

Tenant le flambeau de la vie entre mes mains tremblantes



Xavier Lainé


31 mai 2023