samedi 11 mars 2023

Homme (ou femme) mais humains (peut-être) 19

 



XL - Enigmatiques assises 1



L’Homme de février marchait dans la brume épaisse.

Le pays prenait allure hivernale, mais juste l’allure, pas l’hiver.

Le pays jouait à faire croire que, mais ce n’était qu’apparence, juste avant de retourner au printemps.

Un printemps trop tôt venu qui augure mal des saisons suivantes.

L’eau toujours aussi rare malgré la saison et la brume.


L’Homme de février marchait dans la brume.

Les arbres s’ébrouaient en gouttelettes qui faisaient bruit de pluie en tombant sur le lit de feuilles sèches.

Juste un bruit discret qui évoque la pluie mais ne fait que l’évoquer.

L’eau tenue à distance par les forces d’un climat vengeur.


L’Homme de février s’étonnait de voir.

S’étonnait d’entendre aussi les paroles inconscientes.

On se satisfait du beau temps sans regarder plus loin.

Plus loin peut-être n’y aura-t-il plus que nos larmes pour humidifier la terre.

Nos larmes au goût de sel qui seront si peu de chose en regard de la soif répandue.


L’Homme de février vivait avec cette soif.

Soif de revenir à l’art des saisons.

Soif de retrouver les chemins de l’amour et de la tendresse.


L’Homme de février avait bien du mal à marcher encore avec la soif aux lèvres.

Il fermait les yeux sur ses souvenirs de beauté.

Beautés évanouies sous les feuilles et les larmes arboricoles.


(19 février 2023 — 1 — 16h58)


Xavier Lainé


vendredi 10 mars 2023

Homme (ou femme) mais humains (peut-être) 18

 



XL - Enigmatiques assises 1



L’Homme de février reste silencieux devant la page vide.

Les mots s’évanouissent dans la lourdeur des paupières.

Fatigue, il se l’avoue : fatigue.


Fatigue de vivre en monde où il se sent méprisé.

Fatigue de ne trouver temps pour le repos.

Fatigue sous le flot continu des nouvelles alarmantes.

Fatigue de devoir combattre chaque jour pour exercer selon sa propre éthique.

Fatigue d’assister médusé au naufrage de ses idées.

Fatigue devant les individualismes, le chacun pour soi cynique établi en règle de vie.


L’Homme de février ne rêve que de faire sécession.

De quitter le monde des humains sans âme.

De créer son refuge hors de la violence orchestrée en « bonne gouvernance ».


(18 février 2023 — 1 — 8h21)


Xavier Lainé


jeudi 9 mars 2023

Homme (ou femme) mais humains (peut-être) 17

 



XL - Enigmatiques assises 1


L’Homme de février s’exprime ainsi : « Il y a ceux qui donnent et ceux qui reçoivent. Rares sont les vrais échanges, ceux que les anthropologues nomment dons et contre-dons. »

Rares sont les vrais échanges, car nous vivons ce temps étrange.

Un temps qui exacerbe les individualismes au dépends des dons.

« Tout pour moi et rien pour les autres », telle serait la maxime de ce temps.

L’Homme de février s’inscrit en faux dans l’évolution qui s’est faite au fil de sa vie.

Il n’a jamais su faire passer sa propre fortune au-dessus de la nécessité de donner sans rien exiger en retour.

Comme il n’a jamais exigé, il n’a que très peu reçu.

Mais ce qu’il a reçu se bâtit sur un principe de satisfaction profonde de n’avoir jamais transigé avec le mal du siècle.

Vivant pour donner aux autres sans compter, l’Homme de février n’est jamais entré en ce monde.

Il n’a pu que vivre en retrait, se satisfaisant de peu. 

Parfois un élan de tendresse vient qui lui est bien plus essentiel que toutes les reconnaissances « officielles ».

« Un élan de tendresse, une bouffée d’amour valent bien mieux que les monnaies et autres chiffres d’affaire » se dit-il au tréfonds de lui-même.


L’Homme de février a mis longtemps à apprendre l’effacement et le retrait.

C’est pourtant en ces lieux discrets aux antipodes du bruit que fond les médiatiques personnages qui s’agitent sous ses yeux qu’il demeure, le coeur toujours à vif d’aimer.


(17 février 2023 — 1 — 6h53)


°


« Une action bienveillante nous amène à considérer avec amour la vie dans son ensemble. Elle nous aide à mûrir et nous rend meilleur⁠1. »


N’attendant rien, l’Homme de février observe.

Il voit bien la souffrance exprimée de n’avoir rien à offrir en retour du don.

Il voit bien l’impossible et la retenue.

Il entend le bruit que fait le vide.


Il accueille ce vide avec bienveillance.

Alors les lumières de la compréhension s’éclairent.


On apprend si peu à donner et tant à recevoir.

On apprend si peu à être vivant parmi d’autres.

On apprend si peu ce chaleureux échange de vivant à vivant.

Cet échange de vie à vie qui la rend possible et durable.


L’Homme de février s’endort parfois le coeur lourd.

Mais vibrant de ces mille partages qui disent que la vie n’a pas dit son dernier mot.


(17 février 2023 — 2 — 19h45)


Xavier Lainé




1 Arne Naess, La réalisation de soi, éditions Wildproject, 2017

mercredi 8 mars 2023

Homme (ou femme) mais humains (peut-être) 16

 



XL - Enigmatiques assises 1


Il faut du temps pour se tirer des griffes du sommeil.

L’Homme de février le constate : sans doute un signe de fatigue, ou du temps qui passe.

Le temps, cette chose sans existence sinon l’appréciation des humains.

L’Homme de février sens.

Il sent la journée prise dans les brumes.

L’hiver qui n’a pas dit son dernier mot, bien que…

Bien qu’il n’ait guère eu le temps de s’installer, de blanchir les cimes.


(16 février 2023 — 1 — 9h04)


*


Toute la tendresse du monde dans le regard qui s’ouvre.

L’enfant ne sait pas ce qu’elle voit mais elle sourit.

Un sourire timide qui dissipe les brumes de la planète Vie.

L’Homme de février la prend dans ses bras.

Le voilà qui fond comme neige au soleil.

Puis verse une larme attendrie.


(16 février 2023 — 2 — 9h57)


*


Tandis qu’ici on sauve.

Ailleurs on souffre.

Que dire d’un enfant sauvé.

Que dire d’un enfant perdu.

Que dire d’un monde qui sauve moins que ce  qu’il impose de souffrances ?


L’Homme de février ouvre grand ses bras.

Parfois les referme sur le vide.


(16 février 2023 — 3 — 11h58)


Xavier Lainé


mardi 7 mars 2023

Homme (ou femme) mais humains (peut-être) 15

 



XL - Enigmatiques assises 1



L’Homme de février rêve d’un temps suspendu.

D’un temps de café pris en bonne compagnie.

D’un temps d’échange et de partage d’idées.

D’un temps à construire des mondes.

D’un temps à en repeindre d’autres.


L’Homme de février démarre ses journées à reculons.

Sans doute effet de l’âge ou du découragement.

Ou du harcèlement d’injonctions à répondre au flot de maux.

Ou encore de l’épuisement devant les incompréhensions.

OU ENCORE DU MANQUE D’EFFORT DE COMPRÉHENSION.


L’Homme de février voudrait une vie majuscule.

Une vie simple et sans fioritures.

Une vie qui ferait de chaque jour une St Valentin sans commerce inéquitable.

Une vie où plonger avec délectation dans la tendre houle d’amours qui jamais ne s’éteindraient.


L’Homme de février observe l’écueil qui s’approche.

Il n’a pas eu le temps de se voir vieillir que déjà…


Déjà quoi, sinon la vie bien ordinaire.

Avec son lot de petits compromis pour ne rien rompre.

Avec ses soumissions volontaires aux diktats d’un monde qui court à sa perte.


L’Homme de février voudrait rester là, entre les pages de milliers de livre pas encore lus.

Devant les pages vierges à dépuceler d’une écriture rageuse.

Avant qu’il soit trop tard, écrire, juste pour cela : ECRIRE !


(15 février 2023 — 1 — 8h39)


Xavier Lainé


lundi 6 mars 2023

Homme (ou femme) mais humains (peut-être) 14

 



XL - Enigmatiques assises 1


Il se sent responsable, l’Homme de février, même si on lui dit que c’est stupide et inutile.


(14 février 2023 — 1 — 8h10)


*


C’est ainsi que se sent l’Homme de février : stupide et inutile.

Alors il se retire.

Il se contente de regarder, d’observer.

Il sait la vanité d’écrire et de se croire pensant.

Il sait n’avoir pas grand chose dans sa besace pour changer le monde.

Sinon vivre chaque jour en tâchant d’être au plus près de son éthique.

Une vie, qu’est-ce qu’une vie ?

Sinon ce temps à remplir de façon à se rapprocher du juste.

« Primum non nocere », premièrement ne pas nuire.

Et accueillir chacun avec dignité, douceur, tendresse et amour.

Juste pour sauver qui peut l’être alors que le navire prend l’eau.


« L’homme réfléchi devient un ermite sur les routes du marché⁠1. »


(14 février 2023 — 2 — 8h16)


Xavier Lainé



1 Henry David Thoreau, Résistance au gouvernement civil et autres textes, éditions Le mot et le reste, 2011

dimanche 5 mars 2023

Filigranes 111

 




" Que pouvons-nous savoir de ce qui est humain ? Nous sommes dedans ; il faudrait, pour voir, n’être pas humain. Mais voir n’a pas de sens, c’est une notion-leurre puisque nous sommes seuls créateurs de ce que nous croyons voir." 

Jean Dubuffet & Valère Novarina, Personne n'est à l'intérieur de rien, éditions L’Atelier contemporain, 2014


C'est d'une citation de Jean Dubuffet que le travail du collectif Filigranes s'inspire, visant à promouvoir les "hommes du commun à l'ouvrage".

Hommes du commun qui, au fil des ans et des parutions font oeuvre, jaillissement.


Je lis, comme si je n'y écrivais pas.

Je lis mes propres mots en résonance avec les mots des autres.

Je les découvre bien plus riches de s'être nichés parmi les autres.

Seuls ils ne donneraient pas la même musique.


Dans un temps où chacun cherche sa petite gloire passagère, avec nom sur une couverture et articles de presse (si possible élogieux) à la clef, cette écriture collective qui nourrit chaque création des mots de chacun, est une aventure, un voyage, un moment qui nous fonde à revendiquer notre humanité commune.


Je lis.

Chaque texte entre en vibration avec tous les autres.


40 ans après les balbutiements, Michel Neumayer nous livre ses réflexions, en "Cursives".

Voici que ses mots m'interpellent et m'invitent à poursuivre sur un chemin qui se satisfait du retrait, à l'abri des regards d'un monde qui ne connait que tonitruance.


"Toute poésie est politique. Elle tente de ménager dans le monde ordinaire des espaces de liberté où, revisiter, la langue fait barrage à la violence. Où écrire ensemble fait se réunir des personnes, quelques humains autour d'un autre rapport au langage et à la norme. Filigranes est un ruisseau parmi d'autres. Elle participe d'un mouvement plus large d'histoire et de création. Elle porte le même refus. Elle l'augmente d'une réflexion sur l'écriture comme recherche, non de la bonne formule, mais de ce qui dans la langue réside au bon usage et fa&it se déplacer les êtres et les choses."


Xavier Lainé

5 mars 2023



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