mercredi 25 janvier 2023

Α-σώματος/In-corporel ? 6

 



XL-In-corporel-Fusain/2001



À toutes et tous trop tôt et trop vite partis.


À quoi fait référence la souffrance quand elle s’installe ?


À quoi peut tenir qu’elle s’estompe, disparaisse parfois pour rejaillir quand nul ne l’attend ?


Nul n’a le pouvoir de savoir.

Chacun ne peut que rester avec les questions lancinantes que la vie nous pose à chaque instant.


Nous avons nos chemins à suivre.

Parfois ils traversent des continents d’incertitudes.

Ils suivent les voies non tracées en des steppes et des jungles bien plus accueillantes que nos villes.

Au rythme des tambours le message vital se transmet et tourne tout autour de cette terre depuis la nuit des temps.


Depuis la nuit des temps nous sommes là, devant le mystère de la vie qui comprend sa propre disparition.

Nous sommes là, avec nos questions.

Nous imaginons parfois trouver des réponses.

Elles se trouvent très vite contestées.


Il n’y a pas de vérité.

Juste un chemin à suivre.


Dis-moi (tu m’excuseras de te tutoyer, maintenant que tu es partie ?), dis-moi donc ce que fut cette vie dont je n’ai eu que des bribes posées entre mes mains.

Tant de fois me suis posé des questions, tandis que tu laissais filer un soupir de soulagement.

Tant de fois nous avons échangé et découvert que nos soucis se rejoignaient.

Souci pour nos proches.

Souci pour la terre dont nous mesurions la souffrance bien égale à la tienne, la mienne, la nôtre.


Car nous ne pouvons pas ne pas souffrir lorsque notre berceau s’enflamme.

Nous ne pouvons pas ne pas souffrir de nous sentir impuissants et jouets entre les mains d’apprentis sorciers.

Nous savons que la vie elle-même est un sortilège qui nous relie à toutes ses formes visibles et invisibles.

Nous ne le savons pas : nous le sentons.


Tu es partie à l’heure où tant s’en vont, brûlés par ce que l’homme sème dans des sillons de désespoir.

Tu es partie mais tu voulais la joie, l’amour et le bonheur pour tous.

La source de la vie est là, palpitante, inattendue souvent.


Ce qui reste porte l’empreinte d’un amour indéfectible pour la vie.

J’entends ton pas qui poursuit sa route à nos côtés.

C’est fou le bruit que fait la vie, même quand elle s’absente.


Elle ne s’absente jamais : elle demeure dans nos mémoires, à jamais.

Elle demeure dans nos propres vies et ce que nous apprenons à en faire.


 (6 janvier 2023 — 1 — 6h58)


Xavier Lainé


mardi 24 janvier 2023

Α-σώματος/In-corporel ? 5

 



XL-In-corporel-Fusain/2001


C’est toujours un peu désemparé qu’on avance impuissant.

Impuissant devant les mains tendues toujours plus nombreuses sous les porches.

Impuissant devant les morts abondantes sous le joug de cancers prétendus inexplicables.

Impuissant devant les morts dites « naturelles » de jeunes adultes chez qui rien ne laissait entendre qu’ils pourraient disparaître dans la fleur de l’âge.


C’est contre cette impuissance qu’il nous faut ouvrir le chantier de l’année.

Pour qu’elle ne soit pas le simple remplacement d’un deux par un trois.

Pour nous réapproprier nos vies et nos destins.


« Quand les hommes admettront qu’il n’y a aucune revanche à prendre, mais une vie à vivre, sans doute pourront-ils essayer d’être heureux⁠1. »


(5 janvier 2022 — 1 — 7h42)


*


Le froid et la fauvette à tête noire au milieu du boulevard, cherchant maigres graines.

Devant mon portail, une frénésie de moineaux qui se prennent les ailes dans les perturbations du climat.


« Qu’est-ce que tu regardes ? »

« Les moineaux qui s’égosillent pour saluer le jour. »


Toujours je marche le nez en l’air.

« Regarde », dis-je à l’enfant en lui montrant le ciel.

« Quoi ? »

« C’est comme si on avait tracé des traits de couleur à grands coups de pinceaux ! »

«  Ha ! Oui ! »


Mais même les enfants n’ont plus âme de leur âge.

Ils marchent en regardant leurs pieds de peur d’en poser un dans quelque étron oublié.


Le gel a accompli son oeuvre.

Un maire très fier de lui plastronne sur les sucettes lumineuses de sa gloire éphémère.

Il viendra souhaiter ses voeux, tandis que sous les porches tentent de survivre les mains tremblantes.


Pour ne pas nous contenter de remplacer un deux par un trois, saurions-nous faire taire les fâcheux et tendre nos mains pas encore refroidies vers plus démunis que nous ?


(5 janvier 2023 — 2 — 8h44)


*


Les oiseaux sont heureux : le printemps est là, sans qu’hiver ne soit passé.


Les humains sont heureux : ils rêvent de chaleur mais râlent un peu de ne pas trouver la neige sous leurs skis devenus inutiles.


La Terre nous prépare des surprises, mais nous allons avec bonheur vers le mur qu’elle dresse devant notre chemin.


(5 janvier 2023 — 3 — 16h01)


Xavier Lainé




1 Marc Augé Qui donc est l’autre ? Éditions Odile Jacob, 2017

lundi 23 janvier 2023

Α-σώματος/In-corporel ? 4

 



XL-In-corporel-Fusain/2001


Tu rêves d’un temps pour le repos.

Ta route se poursuit dans un essoufflement.

Tu avances pourtant.

En quatre jours seul un trois est venu remplacer le deux.

Pour le reste, on prend les mêmes et ça continue !


(4 janvier 2023 — 1 — 9h11)


*


Ici s’ouvre la succession des jours.

Tous pareils et tous différents

Il suffit de fermer les yeux.

Il suffit de se laisser bercer

Un koto dans le crépuscule lance ses mélodies.

L’esprit s’égare à l’orient de tout.


C’est ici que s’en vont les rêves.

Ils vont dans l’attente que, d’une main hésitante, tu pousses la porte.

Comment ne pas t’attendre puisque tu sèmes la beauté sur ton passage.


J’allais d’un pas tranquille, un soleil printanier faisait briller les gelées de l’aube dans les herbes hautes.

Au loin le temple roman brillait de toutes ses pierres.


L’humain n’a pas toujours semé que laideur, sur cette terre.

Ce n’est que récemment qu’il a perdu le sens du beau.

Il suffirait de peu de chose pour renouer avec son talent.


(4 janvier 2023 — 2 — 17h14)


Xavier Lainé


dimanche 22 janvier 2023

Α-σώματος/In-corporel ? 3

 



XL-In-corporel-Fusain/2001


Ça fait mal

Tous ces voeux balancés comme ça en passant

Avec visage si fermé 

Qu’ils disent le contraire 


Ça fait mal

Toutes ces fêtes qui n’en sont plus

Vidées de toute substance et de tous sens

Au point que nul n’y croit

Mais tout le monde se prête au jeu


Ça fait mal

Une vie qui ne sait ce qu’elle est

Dominée par des forces qui la saignent

La privent de ce qu’elle devrait être

Une belle construction

Un solide bâtisse portes ouvertes

À ceux qui voudraient encore l’embellir


Ça fait mal

Cette succession des ans

Tous ces gens qui travaillent

Sans la moindre conviction

De participer à une oeuvre commune


Ça fait mal

Mais tout le monde fait comme si

Tout le monde fait comme ça

L’esprit vidé de tout regard critique


Ça fait mal, au troisième jour de l’an neuf

De constater que toujours le vieux schéma triomphe

Sans qu’aucune contradiction ne monte

Sinon les sourdes plaintes

Des laissés pour compte 

Jetés aux oubliettes d’un monde

Qui n’avance plus que maquillé et masqué


(3 janvier 2023 — 1 — 10h27)


*


Le plus fatiguant dans un monde aux pensées toutes faites, c’est de demeurer curieux de tout, mais pas de n’importe quoi.


(3 janvier 2023 — 2 — 12h03)


*


Tu me dis craindre que les valeurs d’humanité se perdent.

Elle ne se perdent que si nous ne nous mettons pas à les cultiver.


« Le patrimoine immatériel est soumis à la nécessité de la parole et de la transmission ; il est fragile, vulnérable et parfois éphémère. Il tient à la mémoire de quelques individus et sans doute faut-il savoir admettre que, comme les individus qui en furent pour un temps porteurs, les oeuvres, les récits et les traditions puissent mourir un jour sans espoir de retour⁠1. » 


(3 janvier 2023 — 3 — 14h05)


Xavier Lainé




1 Marc Augé, Qui donc est l’autre ? Éditions Odile Jacob, 2017

samedi 21 janvier 2023

Α-σώματος/In-corporel ? 2

 



XL-In-corporel-Fusain/2001


Je regardais le monde

Il en faisait de même

Nos regards se croisaient

Sans jamais se rencontrer


Je n’étais qu’un passant

Parmi tant d’autres

Que les chemins s’en moquaient

Usés jusqu’à la corde


Au jour deux d’un an nouveau

Je cherchais mes perles de mots

Parmi les broussailles abandonnées

Des années de jachère


Je cherchais mes mots d’amour

Perdus depuis des lustres

Par le trou dans ma poche

Impossible à combler


(2 janvier 2023 — 1 — 14h02)


*


Viennent ou viennent pas

Pas grand soin

Juste traitement de surface

On vit ? On avance  ?

On invente ?

Mais quoi ?


(2 janvier 2023 — 2 — 17h47)


Xavier Lainé


vendredi 20 janvier 2023

Α-σώματος/In-corporel ? 1

 



XL-In-corporel-Fusain/2001


Premières heures de l’an en gris clair.

Entre deux langues de brumes, ciel bleu timide.

Un nid de chenilles processionnaires disparaît dans les flammes.

Loin de toute connection, le bruit du monde demeure à distance.

Rien ne filtre de ce qui en fait l’accélération.

Qu’un monarque autocrate cause n’a visiblement aucune importance.

Un grand silence suit ses éternelles rodomontades.

Plus rien n’a d’importance en l’Etat.

Les paroles n’ont plus de poids démunies de leur sens.

On dit une chose qui ne dit rien de ce qu’elle est.

Dès lors à quoi bon encore écouter ?

Il suffit de vivre laissant les embrouilles au-delà de la vie.


(1er janvier 2023 — 1 — 10h56)


*


« Mais pourquoi en France on aime si peu la poésie ? » disais-tu.

Au premier regard la question a du sens.

Il semble que…


Mais si on y regarde de plus près, la poésie fleurit un peu partout.

Elle demeure dans les souterrains d’un monde qui, niant le vivant, ne peut qu’en nier l’expression.


Dans ce monde là, tu vois, que vaut la parole d’un poète puisque celle qui compte se paie en monnaie sonnante et trébuchante ?

Que vaut l’expression du coeur en terre où tout doit être contrôlé et certifié d’une parole d’expert ?


Dès lors poésie ne trouve plus son expression sur les ondes où s’étale la plus sombre bêtise.

Elle suit les chemins creux des périodes où l’humanité ne sait plus qui elle est.

Où tout ce qui vit et s’émeut est suspecté d’être contraire aux lois liberticides.

La poésie ne se tait pas, elle s’invente des chemins moins visible, guettant l’heure de revenir au grand jour, une fois les frimas passés.


Les poètes qui se lamentent sont ceux qui contribue au silence officiel de la poésie.

Les poètes ont ceci de particulier qu’ils ne meurent jamais vraiment, et que leurs mots renaissent dans les cendres des temps obscurs.


Pas d’affolement : ils peuvent toujours fêter leur illusoire victoire.

Ils ne perdent rien pour attendre car les bouquets de mots sont d’immortelles.


(1er janvier 2023 — 2 — 19h46)


Xavier Lainé


jeudi 19 janvier 2023

Poéthique (une déambulation) 31

 



Photographie : Xavier Lainé - Le poème déchiré - 2012


Faudra bien quitter la rive

Quitter l’an qui passe 

Aborder l’an qui vient

Sans rien saborder à nos chances de vivre


Faudra bien aller de l’avant

Puisque le temps ferme les portes derrière

Faudra bien 

Il n’y a que les yeux et le coeur

Pour regretter ce qui fut

Sans savoir ce qui vient


Faudra bien quitter ce monde un jour

Faudra bien mais le plus tard possible

Même si parfois observant ce qu’il devient

On aimerait ne pas trop s’attarder

On se dit au fond de soi

Qu’il serait toujours possible

D’en tirer un autre jus

Que le brouet immonde servi

Par quelques ignobles qui souillent de leur présence

L’idée qu’on se fait de l’humain


On voudrait lancer le grappin

Pour ralentir la course

Prendre le temps de construire

Tandis qu’eux ne cessent

De démolir et de salir


On voudrait juste pouvoir 

Ouvrir les yeux sur des lendemains qui chantent

Quand depuis des années 

C’est la même ritournelle

Qui nous chavire le coeur

Devant la complainte des misères


On voudrait juste

Mais à l’heure de pousser la porte 

On se prend à la méfiance

Tant de fois on a mangé notre chapeau

Qu’on n’ose imaginer

Quelque chose de plus gai

Où s’étire le chapelet

Des tristes nouvelles répandues


(31 décembre 2022 — 1 — 14h42)


*


Il reste si peu de l’année qui fut.

Nous avons traversé tant de murs.

Nous avons vu se dresser tant de frontières.

Masqués, bâillonnés, interdits d’étreinte et de baisers ; interdits de vivre, sommés de marcher au pas imposé, au nom d’un délire de sécurité sans limite, c’est la vie elle-même qui est jetée aux orties.

Trois années après le grand choc, la pandémie de bêtise poursuit sa route.

On se prendrait presque à vouloir rester là où nous sommes.


Mais peut-être l’ignoble prenant la parole en aura ainsi décidé.

Voilà ce que c’est de ne l’avoir pas écouté : peut-être a-t-il annoncé que nous en resterions à l’année qui se termine ; que nous pourrions ainsi bénéficier de vingt quatre mois de salaire supplémentaire…

La plaisanterie serait presque crédible tant nous avons traversé d’ordres et de contre-ordres à nous rendre fous.


Il reste si peu de l’année qui fut.

Qu’on rêverait à une suspension du temps.

En demandant le plus, nous obtiendrons peut-être le moins : au moins son ralentissement.

Ce serait oeuvre de salubrité publique que de ralentir.


(31 décembre 2022 — 2 — 23h40)


Xavier Lainé