mardi 6 septembre 2022

Juste retournement des choses 21

 




Sans doute est-ce ainsi qu’il apprend à demeurer furtif.

Disparaître pour être mieux.

S’isoler pour mieux entendre la rumeur qui monte.

Observer le lourd nuage qui vient, non pour s’en lamenter, mais savoir s’en protéger.

Nous en sommes là.


On souligne un peu partout la noirceur de ce qui s’écrit.

Mais que vivent donc les hommes à devoir soumettre leur liberté à des aléas de domination sans partage ?

Il faudrait être aveugle et sourd pour ne rien entendre et ne rien voir.

Heureux celui qui s’isole et prend de la hauteur : il ne tombe pas dans l’atmosphère du déni.

Malheureux le même : car il entend et voit bien plus que ceux qui s’agitent en tous sens, se heurtant aux murs d’un univers toujours plus restrictif.


Bien sur, la Terre nous offre parfois un temps de répits.

Mais ce n’est que calme précédant d’autres intempéries.

Calme offert à celui qui voit venir la suite et prend temps de pause pour réfléchir et repenser le monde.

Celui qui cherche à se rendre disponible aux échanges, partages, solidarités et entraides.

Le ciel bleu et la douceur peuvent être trompeurs.

La Terre n’en démord pas : ses plaies ne peuvent se cicatriser.

À moins que…


À moins que comme le furtif qui se faufile entre les mailles des filets convenus, nous nous mettions à panser ce que nous pouvons.

Pour que le pansement tienne et que la plaie se remette, tu dois apprendre la patience et la rencontre.


Xavier Lainé


21 août 2022


lundi 5 septembre 2022

Juste retournement des choses 20

 




Il errait, le spleen à la paupière, retenant ses larmes.

Il errait.

Que dire de cette errance qui durait depuis si longtemps qu’elle en devenait son ombre et son portrait ?

Il y croyait, à l’amour comme au bonheur, comme on croit en un dieu qui se révèle cupide et lâche.


Il est dur le spleen qui coule sur l’échine d’une vie.

Il transpire à chaque mot prononcé, à chaque pas posé sur la terre éreintée.


Il errait.

Que voyez-vous en cette errance, sinon le vide absolu une fois le temps écoulé ?

Il errait avec la conscience de n’être que de passage.

Il ne pouvait se plier aux usages prétentieux de briller.

Il errait pour s’effacer.


Les mots seront sans doute l’unique trace de son passage.

Lui, vous l’oublierez vite : il n’était qu’usine et labeur obscur.

Il tremblait dans la main tendue des désespérés.

Il se réjouissait d’un baiser entrevu à l’ombre des charmilles.

Il s’asseyait sur un banc à l’insu de tous.

Il fermait les yeux et tendait ses lèvres vers le ciel dans l’attente vaine.

Il rêvait de folles étreintes qui ne venaient plus jamais.

Le temps passe sur l’errance comme sur la vie.


On attend sur un banc loin de tout passage.

Et puis un jour on s’endort et le silence s’empare du chemin.

Il ne reste qu’une ombre sur le tableau d’une terre reprenant ses droits.


Xavier Lainé


20 août 2022


dimanche 4 septembre 2022

Juste retournement des choses 19

 




C’était une vague

Une immense vague ourlée d’éclairs

Ses reflets d’argent brillaient dans une nuit insondable


C’était une vague

Une grande déferlante qui submergeait tout

Hommes et villes

Arbres et collines


Quelque chose dans la nuit 

Qui venait nettoyer l’outrage et la prétention


Mes yeux s’ouvraient puis se refermaient

Sur des éclairs de lucidité


Qui suis-je

Bouchon chahuté sur les flots en colère 

Qui suis-je donc


Sinon ce petit être fragile

Qui doit tout réapprendre chaque jour


Qui doit toujours tout remettre en chantier

Pour vivre chaque heure 

Dans le provisoire qu’est chaque instant


Mes yeux s’ouvraient puis se refermaient

J’allais tel un somnambule

Sur des chemins délavés et boueux

Mon pas hésitant glissait dans l’ombre


Xavier Lainé


19 août 2022


samedi 3 septembre 2022

Juste retournement des choses 18

 




Mon esprit s’égare au-dessus des nuées enfin revenues.

Que de lamentations !

Un jour il fait trop chaud ou trop sec

Puis voici les lourds orages

Qui viennent en cavalcade chevaucher la terre

Y semant flots tempétueux

Qui ravinent tout

Saccagent et emportent ce qui reste de nos prétentions.


Mon esprit s’égare au mitan des nuées.

Nous avions soif, nous voici abreuvés.

Nous voici noyés et c’est toujours juste revanche.


*


On pleurait hier d’avoir soif

Aujourd’hui on se plaint des trombes d’eau

Le ciel paraît clément

Puis très vite se fâche


« L’homme est un animal dénaturé »

Écrivait Vercors

Chaque jour en apporte la preuve


Dénaturé

Comment comprendre alors

Notre dépendance à la Terre

Sinon en s’abonnant au déni

Dénaturé

La voici qui dresse sa colère


Xavier Lainé


18-19 août 2022


vendredi 2 septembre 2022

Juste retournement des choses 17

 




Bien évidemment

Ce qu’ils aiment

C’est nous voir malheureux

Ce qu’ils aiment

Ce sont nos plaintes et nos cris

De fureur ou d’angoisse


Mais


Par un juste retournement des choses

Tout n’est pas dans cette tristesse

Nous avons parfois la pauvreté heureuse


Le bonheur comme l’amour

Sont des parenthèses éphémères


Le bonheur comme l’amour

Sont nos points d’appui pour ne pas sombrer


Le savoir aussi

Car nous sommes heureux lorsque nous apprenons

De nos défaites comme de nos victoires


C’est pour ça que nous luttons

Depuis si longtemps

Sans rien attendre de leurs bonnes grâces


Nous luttons

Car de nos luttes dépend notre survie

Et celle de l’espèce


Xavier Lainé


17 août 2022


jeudi 1 septembre 2022

Juste retournement des choses 16

 




Etrange pays où tu es rendu coupable

Coupable lorsque tu tentes encor de réfléchir

Coupable de ne pas accepter le bon Dieu sans confession

Coupable de ne pas prendre vessies pour lanternes

Etrange pays


Étrange pays qui ne dira jamais ce qu’il pense

Mais te fera sentir en quelles culpabilités il te tient

Posant au hasard des jours les jalons de son jugement

Un jour aimable puis brutalement se détourne

Étrange pays


*


Tout autour de ce mot

Étrange

Règne un trouble climat


Un mot si maigre

Que déjà il s’envole

En pays sans parole

Sans parole tenable

Ni tenue


Ce qu’on dit est compris « à la louche »

En terre d’approximations

On n’ose plus rien dire

Qui ne risque douteuse interprétation

Il ne te reste que le replis

Pour ne pas encore subir les affronts


Xavier Lainé


16 août 2022


mercredi 31 août 2022

Juste retournement des choses 15

 




Parfois tu persistes dans l’illusion

Illusion d’un monde « facile »

Illusion d’une vie 

D’un claquement de doigts

Tu deviendrais célèbre

Riche et puissant


Ce n’est qu’illusion

Que l’écorce du monde ronge

Jusqu’à la faire disparaître

Dans la douleur 


*


Qu’un brin de fraîcheur se dépose

Que quelques gouttes violentes viennent

Vous voilà confortés dans l’illusion

D’un monde infini


Or

Rien ne persiste qui ne doive se reproduire

En Terre vivante


Alors bien sûr

Toujours la lutte entre capital et travail

Entre dominants et dominés

Les uns et les autres maintenus

La tête sous la marée illusoire

Les uns tenant la tête des autres


Xavier Lainé


15 août 2022