lundi 23 mai 2022

… Rêve ce qu’il te plaît 11

 




« La question n’est pas de savoir si le « monde de demain » va remplacer le « monde d’avant », mais si le monde de la surface ne pourrait pas laisser enfin sa place à celui de l’ordinaire profondeur. » Bruno Latour, Où suis-je ? Éditions Les empêcheurs de penser en rond, 2021


C’était un jour de nouvelle prise de la Bastille.

Du moins on y croyait.

Et déjà le lendemain ressemblait étrangement à la veille.

Une porte s’entrebâillait et nous avions cru pouvoir entrer.

C’était sans compter sur les forces économiques et financières qui poussaient et tenaient à refermer les issues sur notre maigre volonté.

Ils ont eu peur, juste un instant et se sont mis à inverser le cours des choses sous l’oeil bienveillant d’un « Tonton » bien décidé à louvoyer.

Nous étions devant la façade ripolinée en rose d’un système totalitaire puis 1958.

Mais nous ne savions pas très bien en quoi il l’était.

Nous avions juste entrevu où menait la stratégie du choc en accueillant à bras ouverts les réfugiés et torturés du Chili.

Mais on nous faisait croire que ce pays était loin et que le nôtre bénéficiait d’une « vraie » démocratie.

Confusion entre démocratie (pouvoir du peuple) et délégation des pouvoirs alliée à la dépossession de tous moyens de diriger nos vies.



Or, bien sur, ce à quoi tu es invité, c’est à demeurer à la surface.

Comme si changer de président ou de ministres pouvait réellement améliorer ton ordinaire.

Mais si tu ne prends jamais de douche et que tu te contentes de changer de chemise, même avec les plus élaborés parfums, viendra un moment où la crasse accumulée transpirera de ta chemise bien repassée.

Il en est ainsi du fond et de la forme.


Xavier Lainé


11 mai 2022


dimanche 22 mai 2022

… Rêve ce qu’il te plaît 10

 







« Quand quelqu’un vient me demander conseil sur un des points les plus importants de sa vie, par exemple sur la possession de richesses ou le soin à donner au corps ou à l’âme ; si sa vie de tous les jours me semble avoir pris une certaine tournure ou s’il paraît être d’accord pour obéir à mes conseils sur ce pourquoi il me consulte, je mets tout mon zèle à le conseiller et je ne m’arrête qu’après m’être religieusement acquitté de ma tâche. Mais si quelqu’un s’abstient de me demander conseil, ou s’il est clair qu’en aucune façon il ne suivra mes conseils, je ne vais pas, sans y avoir été convié, aller trouver un tel homme pour lui donner des conseils et le contraindre, fût-il mon propre fils. » Platon, Lettre VII


Toujours en demeurer à la ligne de fond.

Ne rien lâcher de l’hameçon avant d’avoir ferré le poisson.

Ce n’est pas question de forme mais de profondeur.

Bien sûr on peut surfer sur la vague.

On peut disparaître puis réapparaître à la prochaine.

Puis se lamenter d’avoir perdu.

Dans quoi tenait l’échec ?

Sinon dans l’incapacité à cultiver l’hégémonie.

Cultiver l’art de vivre avec sans rien attendre.

Je souligne pour ne pas perdre le fil.

S’il s’agit juste d’élire sans rêver au printemps, alors il faut le dire.

Mais s’ił s’agit de cultiver les graines et d’amoureusement créer les conditions de leur germination, c’est autre chose.

Alors, en mai, on pourrait rêver à ce qu’il nous plaît et découvrir un monde favorable non à nos victoires d’obsédés des urnes, mais à celles, bien plus subtiles, qui nous font grandir en intelligence collective.

Il est là, le mois de mai.

Il se confirme de jour en jour que sans prolongement des rêves et des partages solidaires de mois en mois, il serait vidé de sa substance symbolique.

Nos barricades seront vaines si nous ne cultivons pas la semaison de nos utopies.


Xavier Lainé


10 mai 2022


samedi 21 mai 2022

… Rêve ce qu’il te plaît 9

 






J’ai la mémoire d’Oradour.

J’ai aussi celle de tous ceux qui dans l’histoire ont souffert dans leur chair d’avoir trop rêvé d’un monde meilleur.

Parfois ils en furent les artisans.

Mais trop vite hiérarchies et dominations reprirent le dessus.

Et ils furent immolés, ont du répondre devant des juges de leur bonne foi.

En des procès inéquitables on leur demandait de faire amende honorable, de dénoncer ce qu’ils n’avaient pas fait.

C’est dur de prouver sa bonne foi, c’est pourquoi, selon des principes de droit de plus en plus oubliés, il existe, en pays qui se disent démocratiques, une présomption d’innocence.


Je ne peux détacher ma mémoire de ceux qui ont lutté et payé dans leur corps leur engagement, et des autres.

Ceux qui fuient éperdument.

Ceux qui quittent tout sous les bombes.

Ceux qui fuient la pandémie de misère, bien plus toxique que l’officielle.

Ceux qui trop se soumettent au point de se pendre ou sauter dans le vide.

Ceux-là qui n’ont pas eu la bonne fortune d’avoir l’idée de lutter.

Ils sont morts quand même, si nombreux.

Ils sont morts dans le silence.

Il n’y aura aucun 8 mai pour honorer leur mémoire.

Car le révisionnisme, celui qui nie l’existence même de cette répression aveugle est devenu banal.

Bien sûr, il restera toujours la possibilité de fixer notre attention sur d’hypothétiques jours heureux.

On pourra même se mettre à oeuvrer à leur mise en acte, si possible entre amis.

Dans l’oubli de ceux qui sont restés sur le bord du chemin, toujours le goût en sera amer.


Xavier Lainé


9 mai 2022


vendredi 20 mai 2022

Bouquet d'humanité

 





Bouquet du matin

Posé discrètement

Derrière portail de la nuit


Bouquet du matin

Geste humain

Si humain

Dans un temps qui ne sait plus


Bouquet du matin

Juste avant l’embrasement

Juste après déposé

Sur la table de l’espoir


Xavier Lainé


19 mai 2022


… Rêve ce qu’il te plaît 8

 






Que reste-t-il de ces huit mai où nous clamions « plus jamais ça » ?

Qu’en reste-t-il à l’heure où la bête immonde ne cesse d’avancer son mufle hideux un peu partout en Europe ?

En Europe sensée exister justement pour éviter le pire déjà vécu.


Pauvres de nous qui ne cueillons plus l’églantine, lui préférant le muguet imposé sous sinistre dictature.

Pauvres de nous qui oublions le rouge des coquelicots pour nous ranger sous le bleu d’ancien régime.

Nous vivons dans ce temps de sinistre mémoire où son absence nous livre aux mains des pires.


Pitoyable temps d’ignorance érigée en mode de vie.

On ne sait pas mais on affirme.

On se montre au risque de la bêtise.

On se croit célèbre et beau dans les seuls attraits du vêtement ou de la coiffure.

On ne s’allonge plus dans le pré de nos amours.

On en décline les funestes attraits en des réseaux qui se prétendent sociaux sans en avoir la moindre qualité.

La preuve ?

Tentez donc de ne plus rien « poster » : loin des yeux loin du coeur, tu disparaît sans que nul ne s’en inquiète plus que ça.

Parfois tu découvres un vague avis de décès et la mémoire s’enfonce dans le puits de l’oubli.

De quoi pourrions-nous encore être les héritiers à l’heure où tout n’est que rond à la surface de l’eau plate du monde.

Tandis qu’en dessous, ça gronde, ça couve, ça menace d’exploser.

J’écrivais « fais ce qu’il te plaît », je me dois de corriger et inscrire « rêve ce qu’il te plaît », puisqu’agir est devenu un leurre.


Xavier Lainé


8 mai 2022


jeudi 19 mai 2022

Contemplation

 





Chaque jour j’attendais

Mes yeux guettaient

La frêle éclosion

L’instant sublime

De corolles écloses

Où blottir mes rêves

Loin du tumulte 


Xavier Lainé


19 mai 2022

… Rêve ce qu’il te plaît 7

 




« Si l’appel du paradis empêchait les peuples d’agir, l’impossible réalisation du paradis sur terre a fini par paralyser toutes les formes d’action « pour s’en sortir ». La seule chose que l’on a conservée, c’est la capacité à endormir les masses, en les poussant à fumer des doses toujours plus fortes d’opium. » Bruno Latour, Où suis-je ? Éditions Les empêcheurs de penser en rond, 2021


C’est ainsi, à vendre le paradis au mieux offrant, on finit par l’édulcorer.

Que reste-t-il des rêves une fois passés au tamis du monde mercantile.

Regardez donc comme ils vous en vendent, au poids, au mètre, et toujours vous en achetez.

On leur colle de belles étiquettes alléchantes, on ne vous dit rien du contenu.

Alors que si vous marchiez un peu, les yeux et les oreilles ouverts, vous verriez vos rêves s’arrimer à votre esprit au rythme de vos pas.


Mais voilà, l’idéal des pouvoirs est de nous endormir.

De nous subjuguer, de nous accaparer aux fins d’esclavage consenti.

C’est dans la discrétion qu’ils fomentent l’enterrement de mai.

Qu’ils étouffent nos printemps d’insouciance sous un fracas de guerres et de contraintes.

Ils nous savent si préoccupés à notre survie !

Comment encore construire la moindre utopie lorsque chaque jour n’est que longue déclinaison de soupirs et de peines ?


Chaque jour qui passe, je marche dans un monde qui dort, dans une ville assoupie, sur des trottoirs d’indifférences soumises.

Je vois des regards abattus, des échines brisées, des esprits obscurcis.

Mes mains certes tentent encore de réparer les dommages, mais.

Mais je finis chaque jour avec ce sentiment d’impuissance face au monstre qui vous broie.


Xavier Lainé


7 mai 2022