jeudi 3 juin 2021

Aveugle et sourd

 




Je me suis arrêté au bord du monde.

Pieds ballants dans le vide des existences brisées, j’ai attendu.

J’ai attendu le train de l’espoir mais il avait du retard.

Sur le quai des amours, je les ai vu s’embrasser.

Je les ai vu s’embraser dans la grisaille du quotidien.


Je me suis arrêté sur le bord du monde.

J’ai regardé passer les wagons gris des amertumes.

J’ai écouté dans le silence des livres, la pluie tomber comme larmes.

Ça faisait des marques sur les visages en souffrance.

Petits regards tristes qui ne disaient mots sous le masque des habitudes.


Je me suis arrêté sur ce rebord du monde.

Mes compagnons de l’aube, mésanges, moineaux et merles me tiraient du sommeil.

J’ai ouvert ma fenêtre sur le fracas des souffleuses, des débroussailleuses.

Ainsi l’homme fait-il taire les plus fragiles symphonies.

Ainsi l’homme pressé, sur les quais de nulle part, creuse inlassablement sa propre tombe.


Je me suis arrêté où le monde prenait fin.

Je suis resté au sommet des collines enchantées.

Des hymnes d’amitié chuchotaient entre les herbes hautes.

Je ne sais plus qu’écrire ou dire sur la portée du silence.

J’y ai déposé mon obole de notes décousues et timides.


Je lisais, au pied de mon arbre favori, les mots désespérés de Cioran :

« Il ne faut pas s’astreindre à une oeuvre, il faut seulement dire quelque chose qui puisse murmurer à l’oreille d’un ivrogne ou d’un mourant. »

J’y ai ramassé mon bâton de marche et me suis avancé, aveugle et sourd.


Xavier Lainé


2 juin 2021


samedi 29 mai 2021

J'irai vous attendre

 




Un jour j’irai dans une clairière vous attendre : viendrez-vous ?

Ce sera un jour de beau temps comme de mauvais.

Nous aurons traversé des places tenues en mains sales.

Nous aurons tenté d’y glisser nos voix et nos danses.

L’important n’est plus de croire en l’utilité de ceci ou cela.

L’important désormais est seulement d’ouvrir un espace.

D’ouvrir un champ qui préserve ou nous donne l’illusion de préserver

Nos libertés.


Un jour j’irai vous attendre.

Je me fous pas mal de savoir si vous viendrez.

Moi, je serai là.

J’aurai mis dans ma poche des provisions de poèmes.

J’aurai rasé les murs pour éviter les pièges tendus.

Peu m’importe que vous soyez là ou pas.

Mes mots eux danseront à l’ombre du grand chêne.

Mes mots voleront sous la canopée brillante du printemps.

Il faudra apprendre à tourner le dos à ce monde.

Y glisser avec sourire facétieux quelques gouttes de poésie.

Pour en gripper les rouages sournois.

Un monde qui laisse des humains crever devant sa porte.

Un monde qui ferme portes et fenêtres au nez de sa jeunesse.

Ce monde là ne mérite aucune attention particulière.

Il est tout simplement à rayer de la carte et de l’histoire.

Celle que nous avons à écrire a le coeur qui palpite. 

Celle que nous écrirons à des lèvres ardentes.

Elle brandit la mémoire des damnés dont nous sommes.

Elle n’attend rien de personne.

Elle vit déjà dans un baiser interdit échangé sous l’oeil des caméras obscures.


Xavier Lainé


17 avril 2021


vendredi 28 mai 2021

Briser les murs/Recoudre les morceaux

 




Je passe mes journées à recoudre les morceaux.

Morceaux de vies, de corps, démantelés à la scie des profits.

Chaque jour, c’est ainsi : vous entrez.

Chaque jour vous me dites vos douleurs.

Je vous parle de vos labeurs, de vos soumissions involontaires à un ordre de la douleur.

Car l’ordre et l’immobilité sont contraires au mouvement de la vie.


Je passe mes journées enfermées.

Un jour je vous recevrai au pied d’un arbre, au milieu d’une clairière.

Je vous préparerai un nid de feuille où déposer vos chagrins et vos angoisses.

Vous fermerez les yeux pour écouter la vibration de la terre, le chant des oiseaux et du vent dans les feuillages du printemps.

Mes mains vous inviteront à vous déposer un peu plus.

Vous découvrirez toute la diversité de votre être en lien avec les roches, l’humus et les racines.

Vous participerez, presque immobiles, là, au mouvement de la vie qui est celui de laTerre.

C’est lui qui ira au-delà de notre présence, qui poursuivra sa route quand nous ne serons plus.


Un jour je briserai les murs de nos propriétés privées de tout.

Privées d’amour et de soupirs, elles nous imposent des chaines d’aveuglement.

En les défendant nous croyons nous protéger.

Ce ne sont que prisons, parfois dorées, j’en conviens, sans barreaux, certes, mais qui nous créent obligations d’être rentables pour en payer le prix.

Un jour j’ouvrirai ma porte aux errants de passage et nous initirons une ode à la vie qui est bien plus que nos conventions prétendues sociales.


Xavier Lainé


16 avril 2021


jeudi 27 mai 2021

Etendard de la parole

 




C’est parfois très confus, assez opaque et ça se noie.

Ça boit la tasse dans un océan de révolte.

Ça crie contre des hommes qui ne sont qu’avatars.

Qui sont dignes représentants d’un monde.

D’un monde qui n’est pas celui du commun.


Dans le monde commun, on ne se marche pas dessus.

On ne devrait pas, même pour gagner une place.

Une place dans un univers bien trop grand.

Une place dans un spectacle sans scène ni coulisses.

Un spectacle dont nous sommes les acteurs.


Bien piètres acteurs car non convaincus d’en être.

À grand coup d’écrans, nous voici passifs.

Passifs devant les évènements d’un monde

Dont nous ne savons plus distinguer ce qu’il est.

Ce qui relève de sa réalité ou de sa fiction.


Ça les arrange, cette immense majorité passive.

Ça leur convient que, trop fatigué pour penser,

Je sois là, las, sur mon canapé, à ingurgiter

Absurdes discours, absconses pensées, idioties.

Je ne sais plus très bien comment dire.


Alors j’écris pour ne pas me taire tout à fait.

Les pages sont ma barricade imprenable.

Ils ne peuvent m’en empêcher, d’écrire.

D’écrire mes pensées confuses, mes ressentiments.

D’inscrire sur la toile, des mots qui dénoncent.

Des mots qui invitent à prendre, chacun , son tour de parole.


Xavier Lainé


2 avril 2021



mercredi 26 mai 2021

Indignité nationale

 




L’homme de la Bidassoa a retrouvé un nom.

Car il y a encore des écrivains qui ne restent pas dans leur tour d’ivoire.

Il y en a qui cherchent et soutiennent.

Il y en a, pas beaucoup, qui se battent, n’acceptent pas comme une fatalité les crimes commis à nos frontières.


Pour un qui retrouve son nom, combien de morts pour rien ?

Faut-il que j’ajoute les tragédies du travail, celles de la misère, celles des crimes de guerre ?

Faut-il ?


Pas envie de jouer à longueur d’antenne, comme tant, avec l’angoisse et la peur.

Je voudrais jouer avec la nécessité de renverser l’ordre des choses.

Que, la longue liste étant révélatrice des crimes d’un système, nous apprenions à sortir du déni.


Le plus étrange est que non, il ne semble pas que vous soyez dans cette disposition là.

Plus s’approche l’heure des comptes et plus vous allez, affolés, vers le précipice.

Quels mots faudrait-il crier pour que s’arrête cette course ?


L’homme de la Bidassoa a retrouvé un nom, donc une dignité.

C’est au nom de cette dignité que tant d’hommes, de femmes, d’enfants fuient.

L’indignité est là, sous nos yeux, dans l’indifférence commune et la stigmatisation médiatique.

On s’alarme un peu partout du fascisme rampant qui, insidieusement, nous gagne. Il n’y a qu’ici qu’on regarde ailleurs.


Xavier Lainé


26 mai 2021


mardi 25 mai 2021

Tu pourrais faire un effort

 





Je ne sais pas, tu pourrais quand même faire un effort !

Que diable, il fait beau et hier, au jardin des roses, vint sous tes yeux une belle et tendre apparition.

Le matin, il pleuvait et le monde râlait sous les parapluies.

Marrant comme le monde râle pour des choses futiles : la pluie et le beau temps, par exemple.

Marrant aussi cet art de la dissimulation et du déni.

On se colle un pot de fard sur la tronche, on prend le pas assuré de celui à qui on ne la fait pas, mais c’est tout du décor de carton pâte.

Ça fond dès la première pluie.

Peut-être pour ça que ça râle et bougonne : le rimel sous la pluie ça évoque plus le jardin des horreurs que la beauté pure et brute cheminant entre les roses.


Je t’assure que j’ai su pourtant, écrire ici de belles choses.

J’ai tout supprimé, effacé, enfoui dans des cartons à jeter au feu.

Je ne trouve plus le chemin de la beauté quand…

Quand tant de misères se répandent sur les trottoirs.

Quand on se noit dans la Bidassoa, en croyant atteindre le paradis.

Le paradis se referme sur de maigres souvenirs, ne laissant qu’un corps délavé de l’autre côté de la mémoire.

Nous ne saurons rien de celui-là comme des autres.

Et tu voudrais que je parle d’autre chose ?

Que je te cause de la beauté entrevue au coeur d’un jardin de roses ?

Du soleil caressant les pétales fanés, les bourgeons en attente ?

Je ne sais plus.


Je ne peux que m’asseoir un instant et rêver qu’à mes côtés les pauvres morts pour rien, les noyés de tous les temps me rejoignent.

Ils viendraient avec moi embrasser la beauté dans un rêve écarlate.


Xavier Lainé


25 mai 2021


lundi 24 mai 2021

Sortir de la glu du temps

 




"J'aime ceux qui vivent aujourd'hui sur la même terre que moi, et c'est eux que je salue. C'est pour eux que je lutte et que je consens à mourir. 

Et pour une cité lointaine, dont je ne suis pas sûr, je n'irai pas frapper le visage de mes frères. Je n'irai pas ajouter à l'injustice vivante pour une justice morte. 

Frères, je veux vous parler franchement et vous dire au moins ceci que pourrait dire le plus simple de nos paysans : tuer des enfants est contraire à l'honneur. 

Et, si un jour, moi vivant, la révolution devait se séparer de l'honneur, je m'en détournerais".

Albert Camus, "Les Justes" (1949)


Que pourrais-je ajouter à la justesse d’une vision ?

Que pourrais-je dire encore qui ne soit pas malfaçon, plagiat, mauvaise répétition ?

Juste un merci à l’ami qui mit en avant ce texte venu me rencontrer un matin d’intense fatigue.

Juste ça et retourner lire Camus (entre autre), à l’heure où la bêtise systémique se répand comme pandémie dans les esprits englués.


Bien sur, poète, tu pourrais leur parler d’autre chose, à ces esprits là.

Tu pourrais leur conter fleurette comme la crème du même nom.

Tu pourrais dire ta rencontre avec le geai, pas plus tard qu’hier qui s’envola devant le pas lourd et bruyant d’humains foulant nature au pied.

Tu pourrais invoquer la pluie dont tu aimerais tant qu’elle vienne nous laver de toutes ces souillures qui nous collent à la peau.

Tu pourrais leur parler d’amour et de tendres étreintes, quand depuis si longtemps, l’amour se meurt, étouffé par les peurs.

Tu pourrais leur parler, à ces esprits d’un temps de marée noire.

Mais non, ce n’est pas ça qui te vient.

Il te vient une colère sourde qui monte depuis le fond de cette nuit.

Une colère que tu voudrais salutaire à l’heure où jeunesse étouffe sous le carcan des misères.


Xavier Lainé


24 mai 2021