samedi 17 avril 2021

Rouge misère 19 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 3)

 




Je vous accompagne, Louise, Charles, Jules et tous les autres.

Mes pas emboitent les vôtres à jamais.

Votre souffle est celui qui m’anime et justifie encore ma vie.

C’est votre flambeau que je reprends à chaque instant.

Non pour bâtir discours creux de commémoration, mais comme ligne à suivre qui pose mes résistances à ce monde perdu.

Il ne s’agit plus simplement d’avoir des idées, il s’agit de les mettre en pratique, chaque jour, sans attendre je ne sais quel grand soir.

Car vous n’avez pas attendu un quelconque « mot d’ordre » pour vous mettre en mouvement, et lancer votre commune libre, votre république sociale et démocratique.

Le sang qui a noyé vos rêves, nous ne devons jamais le laisser sécher. 

Nos révoltes, depuis la vôtre prennent bien timides figures.

Car lorsque nous manifestons, c’est encore en demandant à nos maîtres de répondre à nos attentes.

Nous n’avons rien compris à votre ardent message : il n’est ni dieu, ni maître qui puisse construire le monde qui nous ressemble à notre place.

Chaque jour, en ouvrant ma porte, je ne lutte pas contre ce monde qui vous jeta dans les fosses communes, j’invite à apprendre, à multiplier les connaissances qui rendent chacun capable de devenir le maître d’oeuvre de sa propre existence.

Et ce n’est pas cultiver un individualisme à la façon des bourgeois triomphant depuis votre mise en bière, c’est une invitation à découvrir notre lien intime entre nous, avec les êtres qui nous accompagnent dans nos maisons, dans nos jardins, dans la nature.

Vous fûtes les précurseurs du monde qu’il nous reste à construire de toute urgence.

C’est cette réalité, bien trop souvent noyée dans le sang sur les barricades ou dans les tranchées ou les camps, que les possédants cherchent à planquer derrière l’individualisme exacerbé et le culte de la réussite individuelle.


Xavier Lainé


20 mars 2021


vendredi 16 avril 2021

Rouge misère 18 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 3)

 




Le plus étrange est que si longtemps votre mémoire fut bafouée.

Tant de sang dans les rues, tant d’espoir gisant en travers des trottoirs aurait du demeurer dans les mémoires.

Mais non, c’est la peur qui a chassé l’esprit de résistance.

Aujourd’hui comme hier, les possédants ne savent que gouverner par la peur ou par la guerre.

Le peuple (j’hésite encore à user de ce mot), ce damné, doit se taire, s’agenouiller. 

À défaut, il sera chair à canon, ou tout simplement liquidé sous les coups d’une maréchaussée elle-même soumise à la dictature des puissants.

C’est une règle immémoriale qui taraude les esprits les plus rebelles.

Qui impose soumission non par culte ou respect, mais par crainte de souffrances pires que les misères endurées.


Les révoltes sont comme les spasmes d’un corps social en souffrance.

On n’en cherche pas les causes, on se contente d’en observer les symptômes et d’administrer l’antidouleur en lâchant de ci delà quelques miettes, histoire de tromper la faim.

C’est tout l’art de bonne bourgeoisie de partager la peur avec ceux qu’elle opprime.

La seule différence réside dans son orientation.

Les uns, les plus nombreux craignent le sang et les larmes mais n’ont plus rien à perdre.

Les autres ont tout à perdre et à devoir sous la contrainte d’un soulèvement général.

Les uns ne peuvent que partager ce qu’ils arrivent à arracher aux autres qui ne veulent rien mettre dans le pot commun.

Nous voici devant la tyrannie d’un monde tiraillé, ce qui, dès 71 fut entrevu et nommé « lutte des classes ».

C’est cette lutte qui se poursuit sous le masque de la virtualité.


Xavier Lainé


19 mars 2021


jeudi 15 avril 2021

Rouge misère 17 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 3)

 




Une révolte.

C’est toujours imprévisible, une révolte.

On ne sait pas très bien quelle alchimie est à l’oeuvre.

Il y faut cependant un peu de conscience.

C’est parfois ce qui manque.

Ce qui est caché sous le tapis des habitudes.

On se laisse endormir.

Les sirènes de la soumission te rendent sourd.

Alors tu restes planté là avec ton désespoir pour seul avenir.


Ils aiment ça, te regarder te soumettre.

Ils aiment le bruit de tes chaines que tu secoues dans ta nuit sans fin.

Ils ne sont pas pour l’esclavage, qu’ils disent.

Tu ne vois pas trop la différence entre ta condition et celle de l’esclave.

C’est un début, un bon début.

Ici commence le chemin : lorsque tu commence à y voir dans cette nuit.

Lorsque tu commences à percevoir que quelque chose ne tourne pas rond.

Que, quelque part, on te prend pour un benêt.


Te voilà causant, au bistrot du dimanche.

Un cercle comme il en fut tant, où se retrouvent les ouvriers.

Tu entends là la voix des engagés, « les enragés », qu’ils disent.

Tu entends ces voix qui t’appellent  en même langage que le tien.

C’est l’heure de te lever, de te soulever.

Pour ne pas crever, pour tes enfants qui pleurent.

Te lever, te soulever et rejoindre la cohorte des révoltés.

Tu ne savais rien, hier de cette force fantastique montée à l’assaut des rues.

Les palais brûlent dans la nuit.

Tu veilles sur la barricade, tu crées dans la nuit la « sociale », cette constitution qui te rend égal aux bourgeois.


Xavier Lainé


18 mars 2021 (2)


mercredi 14 avril 2021

Rouge misère 16 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 3)

 




Alors tu vois, on approche de la date historique.

Ça s’agite partout pour commémorer.

On oublie la longue liste des morts.

Morts sacrifiés pour permettre à une bourgeoisie, parfois monarchiste, d’asseoir sa prépondérance.

Dans l’objectif des fortunes, qu’importent les vies et le sang répandus.


Et toi, du haut de ta barricade, un peu naïf, tu imagines encore qu’ils vont rendre les clefs sans protestation.

C’est tellement logique la sociale !

C’est tellement un argument de justice !

C’est tellement beau, un espoir posé tissé d’amour et de liberté !

Ça paraît logique si on est encore un peu dans un schéma d’humanité.


C’était ça le chant des barricades, celui de la rue.

Un petit air d’accordéon et des voix éraillées qui entonnent des airs à boire. Des corps qui chaloupent sur une valse à trois temps, une petite java dans les guinguettes.

Des amours qui se nouent et se dénouent par delà les barrières de la misère.

Juste pour soulever un peu le couvercle et les contraintes.

On danse et puis ça finit en manifestation.

Parce que soif d’une liberté toujours à reconquérir.

Soif d’une fierté d’exister toujours à rattraper.

Faim de vies toujours à reconstruire.


Ainsi vont les siècles que voient gens se faire peuple un instant.

Peuples qui se font fleuve sur les avenues ouvertes de l’espérance.

Il n’est pas de maître ni de sauveur suprême, juste gens qui n’ont rien mais qui veulent être tout.


Xavier Lainé


18 mars 2021 (1)


Adieu l'ami (Bernard Noël s'en est retourné)






Je reçois ce matin un mail de « L’atelier Bernard Noël » : 

Bernard Noël s'est éteint ce 13 avril à une heure du matin dans son sommeil, à l'hôpital de Laon. Il est parti à l'âge de 90 ans, en nous laissant son oeuvre immense. L'Atelier continuera à en souligner l'importance et la beauté...

Ses obsèques auront lieu dans l'intimité.


"[L'espace] noue mon chemin à la pierre debout

celle qui donnera mon nom au vent"

(L'Été langue morte)


Voici qu’affluent les souvenirs d'une rencontre, d'une correspondance, d'une amitié puis d'une distance qui se creuse, avec le temps.

Me voilà devant le carnet jamais achevé, né de ce moment fort : "Ecrire à corps et écrire". Il me faudra le reprendre, en relire l'écriture minuscule au fil de nos rendez-vous prévus ou imprévus, relire et réécrire, toujours, me plongeant dans une oeuvre immense et qui fut, est et demeure une source d'inspiration.

Voilà, le corps s'efface et s'éloigne mais l'esprit demeure, l'oeuvre est là qui m'entoure, m'imprègne, me pousse en avant vers écrire, encore et toujours.


Extrait de « Ecrire à corps et écrire » : 


"Je savais. Je savais ce texte : "Le Dieu des poètes", publié.

Alors j'osais. J'osais demander un numéro et téléphoner.


Plus tard, bien plus tard, quand je ne m’y attendais plus, une voix sur mon répondeur : « Je vous autorise à publier ce texte ».

Une voix calme, bienfaisante, une voix de poète, de « vrai » poète, il s’entend.


Je choisissais alors ma plume et son porte-plume, mon encre.

Tard dans la nuit « Le Dieu des Poètes », calligraphié dans sa totalité était prêt pour parution. »


Il me reste à plonger dans mes archives et à retrouver ce texte, renouer avec ce temps de revue hésitante, entièrement écrite à la plume.


Xavier Lainé


14 avril 2021



mardi 13 avril 2021

Rouge misère 15 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 3)

 




Je ne fais que vous regarder, artisans d’une résurrection des consciences.

Artisans d’un renouveau de la pensée et de l’action.

Je ne fais que vous regarder, vous qui venez de 89, de 48, de 71, et me faites signe, là, sous mes fenêtres fermées.

Me voici, confiné faute de ne pouvoir faire mieux, contraint par les nécessités d’une économie vouée à l’absurde, ne vous rejoignant que par mes pensées.

C’est pourtant vous qui êtes les héritiers de ce qui fut noyé dans le sang.

C’est pourtant vous qui portez haut le flambeau d’un peuple qui assume ses responsabilités en refusant d’obéir.


Je ne fais que vous contempler et fulminer de ne pouvoir être parmi vous.

Poète sans envergure, rendu muet par une vie qui ne fut que long cheminement vers le silence.

J’ai tant rêvé de ces instants où la révolte joyeuse explose au grand jour.

J’ai tant imaginé qu’enfin le réveil pourrait sonner.

J’ai tant refusé toutes ces commémorations qui ne sont que moyen de noyer la mémoire.

Me voilà aujourd’hui cloué au pilori des obligations.

Je ne suis d’aucune barricade.

Je me contente de rêver de ma muse brandissant son drapeau sous la mitraille.


Je suis de toutes les colères rentrées.

Je vis sous ce couvercle plombé d’un métier, d’un rôle social qui n’a rien à voir avec la vie.

Mes mots se voudraient poudre semée jusqu’au barillet des munitions.

Mes doigts allumeraient les mots pour que vienne enfin l’explosion de ce monde qui ne me fit, comme à la plupart, aucune véritable place.

Je voudrais être l’allumeur des mèches d’espérance.


Xavier Lainé


16 mars 2021


lundi 12 avril 2021

Rouge misère 14 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 3)

 




Pas imposé et si possible cadencé, chair à canon bon marché.

Marché du travail comme autrefois celui aux esclaves.

Esclaves volontaires d’une féodalité qui ne dit pas son nom.

Nom jamais prononcé sur les pages muettes de douleur.

Douleur de vivre lorsque le couvercle des révoltes retombe.

Retombe sur l’amour comme sur nos épaules fourbues.

Fourbues d’avoir lutté toujours lutté pour quelques grains.

Quelques grains, si peu d’oseille entre deux barricades.

Barricades où nos meubles brûlent qui ne trouvent plus de logis.

Logis insalubres réservés aux « petites gens » comme ils disent.

Ils disent, ils causent, ils pérorent en des couloirs dorés.

Dorés ils le furent dès leur naissance, comme leur vie.

Vie qu’ils passent dans l’entre-soi des « gens de biens ».

Gens de biens qui frémissent à l’évocation des révoltes.

Révoltes de 89, 48, 71 trop vite retombées dans leur oubli.

Oubli contre lequel il nous faut lutter non pour commémorer.

Non pour commémorer mais pour multiplier les expériences.

Expériences de liberté et d’amour débridé, dans l’intense.

Dans l’intense d’une vie que nous savons unique et sans retour.

Sans retour notre ticket comme le leur qui ne sème que malheur.

Malheur de rester dans cette ombre qu’ils portent.

Qu’ils portent sur les fonds baptismaux de leurs cultes.

Cultes qui ne visent qu’à nous asservir toujours plus.

Toujours plus en leurs porte-feuilles, toujours moins chez nous.

Ils s’étonnent de la violence qui vient sans crier gare.

Gare à la leur qui se cache sous leur minois avenant

Avenant à écrire pour censurer leur monde infâme.

Infâme qui tire sur ton sein nu brandissant drapeau.

Brandissant drapeau au sommet de nos révoltes.

Révoltes qu’il me faut porter haut dans un chant de printemps.


Xavier Lainé


15 mars 2021