dimanche 7 février 2021

Sourde colère 18 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 1)

 




"La guerre, la destruction, le massacre sont notre Constitution intime. C’est notre faute, notre chute, notre honte qui sont au fondement de l’ordre où nous vivons."

Camille de Toledo, Le hêtre et le bouleau, éditions du Seuil, 2009


Certes nous n’avons pas connu les « grandes guerres », ni les « petites », d’ailleurs, ni les trente glorieuses, ni la gloire de soixante huit. Nous sommes nés trop tard, ou trop tôt.

Juste pour voir lentement, sous l’oeil quasi-indifférent de nos aînés, les idéaux laborieusement construits au fil des siècles par les éternels révoltés se déliter dans un esprit de revanche sans égal.

Nous sommes les tristes spectateurs, malgré nos luttes, d’un monde livré aux négationnistes, aux nihilistes et nos batailles ne furent que digues construites à la hâte pour éviter le pire. Un pire qui s’en vient masqué et soumis, dans les rues désertées de toute humanité.

C’est une guerre invisible que celle-ci : elle fait mine de défendre notre paix, se moque éperdument de nos campagnes contre les bombes, contre les privations de liberté, contre les violences policières.

Cette guerre qui sous-tendait toutes les autres jusqu’ici a un nom : guerre de classe, celle que les plus riches mènent contre les plus pauvres depuis la nuit néolithique.

Dans cette guerre les généraux arborent une allure de jeunesse qui n’est qu’un piètre accoutrement pour masquer la vieillesse de leurs idées.

D’ailleurs, ce sont nos enfants et nos petits-enfants à qui ils font mordre la poussière, ces vieillards cacochymes.

Ils leur demandent de nous protéger, nous, les vieux, qui avons laissé faire ce massacre, qui n’avons pas su, pas vu venir, derrière les écrans de fumée d’une communication outrancière, la nuit s’avancer en paillettes et faux plaisirs.

Ils demandent quand il faudrait inviter la jeunesse à vivre et envahir les rues de notre désespérante impuissance.


Xavier Lainé


16 janvier 2021


samedi 6 février 2021

Sourde colère 17 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 1)

 




"C’est précisément lorsque la barbarie a le vent en poupe que le fanatisme s’acharne non pas seulement contre les êtres humains, mais aussi contre les bibliothèques et les œuvres d’art, contre les monuments et les chefs-d’œuvre."

Nuccio Ordine, L’utilité de l’inutile, éditions Les Belles Lettres, 2013


On ne combat pas un virus, on fait en sorte d’en limiter l’extension par des mesures qui ferment les failles mises en évidences.

Ce n’est plus seulement une question de pouvoir politique, c’est une question d’intelligence, de mobilisation des savoirs, permettant d’endiguer ce que nos mal-vies révèlent, à la lumière de la syndémie.

Est-ce trop demander que de sortir de l’ornière de ce qui ne marche pas ?

Plus ils nous enferment, nous font croire à la toute puissance de leur techno-science et plus le virus se répand.

C’est donc que les mesures prises ne sont pas les bonnes, non ?


Il serait temps d'ouvrir nos intelligences et de ne plus croire bêtement ce que des imbéciles, tout gouvernants qu'ils soient nous assènent comme vérités immuables. 

Depuis bientôt un an, ils égrènent leurs mesures d'enfermement quand le problème est dans la structure du monde qui nous entoure.

Sans remédier aux failles que le virus souligne, ce sont nos libertés et la démocratie elle-même qui seront jetées aux oubliettes de leur histoire.

Il est donc temps, plus que temps de partager nos savoirs, de les diffuser, les divulguer afin de faire oeuvre commune.


L’oeuvre commune elle sera de réveiller en nous nos potentiels d’humanité.

D’en augmenter le volume jusqu’à faire taire les bavards qui ne font que nous infantiliser, nous culpabiliser.

Il est l’heure de nous réveiller de cette torpeur dans laquelle ils nous enferment.


Xavier Lainé


15 janvier 2021


vendredi 5 février 2021

Sourde colère 16 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 1)

 




"Epidémie, vient de demos, peuple ; c’est ce qui pèse sur le peuple ; même racine que démocratie. C’est elle qu’il faut approfondir, repenser."

Daniel Sibony, Évènements I Psychopathologie du quotidien, éditions du Seuil, Points Essais, 1995


Il faudrait pouvoir secouer le couvercle posé sur nos épaules.

Cette couverture d’ordres mêlés au mépris le plus sordide est un carcan.

Prenons donc en considération que, trop bêtes pour établir le moindre complot, c’est par pure imbécilité proprement française que nous nous soumettons à pareille infamie.

Nous aurions oublié d’être ce que l’histoire disait de nous : des rebelles.

Nous ne sommes pas insoumis au pas cadencé, ou alors c’est juste pour l’apparence.


Ici on m’écrit : « nous t’accueillons volontiers dans notre groupe de discussion, mais ce n’est pas un lieu pour la polémique et tu dois y intervenir dans le respect de la convivialité et de la confraternité ».

Je lis et relis, un peu éberlué.

C’est tellement dans l’air du temps : on ne t’oblige pas à accepter un vaccin, mais…

On ne t’interdit pas de penser ce que tu penses, mais…

On ne t’oblige pas à travailler comme nous, mais…


On t’oblige sans t’obliger.

On t’interdit sans t’interdire.

On t’enferme sans t’enfermer.


Je lis un peu plus loin que les français prennent leurs gouvernements pour des fous. Même pas la peine de prendre cette peine, la folie est devenue notre emblème.


Xavier Lainé


14 janvier 2021


jeudi 4 février 2021

Sourde colère 15 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 1)

 




On nous inocule, pour des fins d’enrichissement, des goûts et des désirs qui n’ont pas de racines dans notre vie physiologique profonde, mais qui résultent d’excitations psychiques ou sensorielles délibérément infligées. L’homme moderne s’enivre de dissipation. Abus de vitesse, abus de lumière, abus de toniques, de stupéfiants, d’excitants…

Paul Valéry, Le bilan de l’intelligence, éditions Allia, 2011


Car comment garder tête froide sous l’avalanche continue d’informations vendues comme marchandises.

Sous le roulement continu de ce harcèlement médiatique, ce que nous finissons par prendre pour intelligence n’est plus qu’art de focaliser l’attention sur sa personne.

Enivrés de notre propre reconnaissance, nous ne savons plus voir et encore moins regarder, nous ne savons plus entendre et encore moins écouter.

L’autre est cet individu étrange qui risque à tout moment de nous rejeter et nous tendre le miroir d’une précarité dont nous dénions l’existence.

Alors on fait le tri sélectif des nouvelles comme on procède avec nos ordures : les cartons d’un côté, les bouteilles de l’autre.

Tout occupés à trier nos déchets, nous ne pensons même plus à en remettre en cause l’existence.

Nous trouvons normal de payer des impôts sous forme de taxe d’ordure ménagère pour faire nous-mêmes le travail.

Occupés à comparer les prix de supermarchés en discount, nous ne pensons même pas à remettre en cause des rémunérations qui suffisent à peine à notre survie.

Que des migrants se noient, que des êtres comme nous meurent de froid, ils sont regardés comme couteau retourné dans la plaie de notre survie.

Demain, ça pourrait être nous.

Nous pourrions tendre sébile tremblante dans les rues d’un terrible ennui mercantile.


Xavier Lainé


13 janvier 2021


mercredi 3 février 2021

Sourde colère 14 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 1)

 




"Toutes les notions sur lesquelles nous avons vécu sont ébranlées. Les sciences mènent la danse. Le temps, l’espace, la matière, sont comme sur le feu, et les catégories sont en fusion.

Quant aux principes politiques et aux lois économiques, vous savez assez que Méphistophélès en personne semble aujourd’hui les avoir engagés dans la troupe de son sabbat."

Paul Valéry, Le bilan de l’intelligence, éditions Allia, 2011


Nous ne savons pas comment sortir de cet enfer.

Car c’est un enfer, n’est-ce pas ? Et nous nous agitons dans tous les sens, comme fourmis dérangées par un pied inopportun dans leur fourmilière.

Nous nous agitons en tous sens, nous vociférons ou protestons à bas bruit.

Nous rejetons la ou les fautes sur ceux qui nous gouvernent.

Nous oublions ceux qui ont gouverné avant eux.

Nous oublions que, s’ils furent et sont à cet endroit, c’est que certains d’entre nous les y ont mis.

Certes, le dévoiement pervers de la notion de politique en a dissuadé plus d’un d’émettre la moindre opinion, les a détourné des urnes, renforçant encore le pouvoir des pervers.

Absents du débat depuis qu’on nous a dit et répété qu’il n’y avait aucune alternative au système capitaliste libéral viral et algorithmique, notre mutisme valait soumission à notre lente descente aux enfers.

C’est ce que nous montre le vrai virus qui se répand, vit, change, mute, tandis que nous sommes là à tourner autour de nos malheurs sans envisager la moindre mutation pour nous-mêmes.

De quels potentiels pourrions-nous faire oeuvre pour sortir de ces flammes qui nous brûlent, nous consument, couvent sous les braises peureuses de nos angoisses existentielles ?

Nous attendons et subissons, nous obéissons aux injonctions arbitraires de vaccination et d’enfermement. Nous nous défaisons de nos ultimes vêtements d’humanité sous les ordres absurdes. Raison ou tort importe peu…


Xavier Lainé


12 janvier 2021


mardi 2 février 2021

Sourde colère 13 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 1)

 




"Une pensée est un pansement. Cela signifie qu’il faut régulièrement la changer, comme il faut refaire les pansements, lesquels, sinon, deviennent des foyers d’infection, inversant ainsi leur fonction."

Bernard Stiegler, Qu’appelle-t-on panser 1. L’immense régression. Éditions Les liens qui libèrent, 2018


C’est ainsi que se propagent les virus.

Ils colonisent d’abord les esprits, infectent les pensées trop longtemps enfermées dans le huis-clos des experts.

Puis ils gangrènent toute forme de réflexion qui, dès lors, s’égarent et perdent le Nord.

Le vrai virus est celui de la baisse de vigilance collective sur l’état de nos biens communs.

L’autre ne fait que prospérer sur l’humus favorable à son essor de notre déshumanisation rampante depuis des années, accélérée depuis que ce dernier a fait son apparition.


Qu’avons-nous fait à notre terre toutes ces années ?

Qu’avons-nous fait à nous-mêmes ?

Où avons-nous laissé l’intelligence collective capable d’endiguer les volontés dictatoriales d’un petit nombre ?

Ils ont détruit, détruit, détruit depuis des années tout ce qui faisait sens et lien entre nous.

Les voici aujourd’hui qui veulent nous enfoncer dans la peur d’un virus qui n’est en rien inattendu et qui attaque tous les points faibles laissés à l’abandon.

S’il y a urgence à protéger les plus faibles, ce n’est certainement pas par l’enfermement de tous, mais par la vigilance de chacun.

Par une réappropriation du sens commun, de l’attention à soi et aux autres, par le réapprentissage de nos humanités.


Xavier Lainé


11 janvier 2021


lundi 1 février 2021

Sourde colère 12 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 1)

 




« L’inharmonie préétablie ménage dans le passé accompli et irréversible ce qui reste à venir, c’est à dire le futur comme une zone ouverte. » 

Bernard Stiegler - Qu’appelle-t-on panser 1. L’immense régression. Éditions Les liens qui libèrent, 2018


Qu’un si petit virus souligne toutes les tares d’un système, voilà qui devrait nous ébranler dans nos certitudes établies. Il semble que le doute ne soit pas compatible avec le stade de développement de nos sociétés.

Nous avançons, l’oeil rivé sur des baromètres prétendus scientifiques qui évoluent en courbes statistiques, en algorithmes éloquents, au mépris d’un réel qu’ils bousculent avec un rire sardonique.


De même il semble terriblement compliqué de tirer leçon de nos expériences, de remettre en question ce qui n’a pas fonctionné, non pour obtenir un « résultat satisfaisant », mais pour tenter notre chance dans d’autres dimensions qui laissent libre cours à nos imaginations fertiles.

Quoi, nos vies seraient donc vouées à devenir ces ombres dans un tableau apocalyptique ?

Je ne sais pourquoi, ma pensée s’égarait vers les tableaux de la famille Brueghel. C’était une erreur, c’est vers Théodore Géricault qu’il me fallait me tourner. Pas le Géricault préoccupé de la gloire et de la chute du tyran napoléonien. Non, plutôt celui du radeau de la Méduse et des naufrages, celui imaginant le déluge. 

Une fois vécu ces apocalypses, saurions-nous trouver les potentiels actifs capables d’inventer, jour après jour, le monde et ses rouages huilés d’harmonie dont nous avons tant besoin, que nous avons tant rêvés ?

Tant de forces et d’efforts sont à l’oeuvre, en particulier parmi la jeunesse : nombre ont compris qu’il n’avaient rien à attendre d’un univers qui leur ferme la porte au nez, alors, ils s’inventent un futur qui soit comme une porte ouverte.


Xavier Lainé


10 janvier 2021