vendredi 18 décembre 2020

Entre crépuscule et aurore 1

 








Entre le crépuscule et l'aurore il n'est qu'une nuit

Qu’importe la traversée, le tout est d’arriver au port.


Je marchais.

Sur une clôture pendait un panneau : « propriété privée ».

Mais privée de quoi ?


Je marchais.

À qui pourrait bien appartenir la terre ?

De quel droit un titre m’autoriserait à en exclure quelque habitant ?


Je marchais.

Le grand chêne m’accueillit entre ses racines.

Des brumes couvraient l’horizon.

Jamais les cimes n’avaient été si sèches.

Pas l’ombre d’une maigre couche de neige sur les sommets.


Ça ne fait pas souci ?

Je marchais.

Vous alliez masqués et yeux craintifs sur un chemin forestier.

Peur d’être contaminé, mais par quoi ?


Contaminés, nous le sommes déjà qui ne pouvons nous passer des futilités commerciales.

Mon poème embrasse les cimes nues, les branches encore automnales.

Mes pas traversent d’une rive à l’autre du jour.

La nuit parfois se fait longue qui obscurcit vies et pensées.


Mon poème voudrait savoir vous rencontrer, quelque part entre le crépuscule et l’aurore.


Xavier Lainé


1er décembre 2020


jeudi 17 décembre 2020

J'écris 2

 



Une esquisse de l’expérience entre corps et écriture 


Quitter tes confins et t’aventurer au-delà.

Te laisser glisser le long des rampes de routes et d’autoroutes.

Douce fraîcheur matinale qui souffle sur les pins.

Un grand choeur de cigales accompagne mes méditations souterraines.


Que fais-je là et y suis-je à ma place.

Une bienveillance s’installe qui me pousse dans mes retranchements.

Parler du corps et de l’écriture, de ce qu’écrit le corps que l’écriture ne peut dire, sauf en usant la corde des métaphores.

Je ne sais pas dire, mes mains s’agitent qui se mettent à parler plus que moi.

Car ce qui vient c’est une histoire.

Vous avez raison de me pousser là : quelles histoires inracontables se tissent derrière chaque corps en souffrance ?

Comment la résilience des corps laisse son empreinte dans une manière particulière de marcher, de parler, d’écrire ?

C’est un mystère.


Il me faut sortir, pour tenter une élucidation, des sentiers battus où nos certitudes se terrent.

Je m’y accroche parfois comme à un radeau au milieu de la tempête pour ne pas perdre les pédales.

Car c’est folie de penser et sentir tout ce qui vient derrière deux mains au contact du corps de l’autre.

« Qu’est-ce que vous sentez ? »

« Est-ce moi qui sent quelque chose là, chez vous, ou qui projette quelque chose que je sens chez moi qui ne vous appartient pas, ou encore qui m’imprègne de ce quelque chose en vous qui crie ? »

Je ne sais pas, alors, je ne dis pas, je n’écris pas mais quelque chose s’écrit en moi qui est au-delà de la simple description d’un réel illusoire.


C’est vertigineux la nature du vivant.

C’est un inattendu, quelque chose qui survient dans un petit coin d’univers.

Quelque chose qui donne à l’univers vide son trop plein de sens.

Car le vivant se met illico en quête d’expliquer, surtout lorsqu’il prend forme humaine, le pourquoi du comment de toutes choses.

Il ne reste pas muet. 

Il se met à créer, à laisser son empreinte sur la roche comme chaque instant de vie laisse la sienne dans le soma (pour ne pas réduire ce qui est visible à sa seule apparence).


Quelque chose est toujours plus que ce que je crois comprendre.

Je ne peux résumer d’aucune équation ce qui vient d’intuition dans la paume de mes mains.

Quelle histoire !

Quelles histoires ?

Mais peut-être j’ai tout faux.

Peut-être ce n’est pas par là qu’il me faut aller.

Quelle idée d’aller au-delà des techniques exigées au point de n’en avoir plus aucune ?

Les mots viennent qui ne disent apparemment rien de ce qui est, mais tout de ce qui pourrait se deviner mais pas se dire.


Ce qui vient de l’intérieur dans le mouvement d’écrire, tente d’approcher cette indicible complexité qu’est la vie dans son rapport d’un dedans et d’un dehors, d’un moi dans son « sac de peau » à d’autres qui ne cessent de me changer.

Pour ne pas sortir épuisé de l’épreuve, écrire et écrire encore.

Milliers de pages qui ne disent rien ou tout.

Chaque rencontre est une ligne sur une page où tout s’emmêle du vivant que je suis, perpétuellement modifié par les autres, par la couleur du ciel, par le chant des martinets ou des cigales.

Je suis et ne suis pas, je n’allonge pas dans le même lit le soir la même entité biologique ou physiologique, je n’allonge que la même identité.

Entre temps, dans le temps de mon écriture, tout à changé en moi, en toi, en vous.

Tout semble identique mais tout change.

Certains disent que c’est ça, vieillir : on se réveille toujours semblable et toujours différent et pour se rassurer en se cramponne au semblable.

Un souvenir vient dans un trait du visage qui évoque trop de douleur alors je le cache derrière barbe bien taillée qui dit autre chose de qui je suis.

Mais suis-je seulement, puisque mes mains ne savent décrypter qui vous êtes, seulement en avoir une approche imprécise ?


Le vivant, c’est comme la quadrature du cercle : on peut en approcher sans jamais l’atteindre.

Il déborde de partout, colonise toutes les pages.

Écrire serait tenter d’approcher une description précise de cet ectoplasme étrange que nous sommes.

Approcher une description précise de cette architecture mobile dont l’usage façonne les formes, en une boucle sans fin recommencée.

Mais chaque description ne serait encore une fois qu’une réduction de ce qui est.

Ce que fait la médecine est rassurant, au fond : à un symptôme correspond une cause que je traite par une technique.

Parfois ça marche, parfois non, parce que la vie est plus forte que toute explication rationnelle rassurante.


Alors je me laisse imprégner de subtiles pensées qui sont parfois impossibles à partager car les mots regardés comme mots ne disent rien à qui n’a pas vécu l’expérience.

L’intuition que la complexité de toutes choses ne peut être résumée en compréhensions purement scientifiques, à moins de ne vouloir rien résumer, tout assumer en surfant sur la vague d’une forme de folie qui nous fait marcher sur la crête entre trop vide et trop plein.

Cette voie du vide médian chère au tao.

Explorer les méandres du vide pour mieux apprécier la pression du plein.


Xavier Lainé


5-6 juillet 2020

mercredi 16 décembre 2020

J'écris 1








J’écris toujours d’un lointain qui est mon refuge.

Si peu intégré au monde, je ne peux que m’en sentir éternellement exclu.

Je n’ai pas les voies, pas les codes, pas les diplômes, pas la certitude.

Je ne sais pas considérer ma pensée, mes écrits comme pouvant avoir validité.

Alors je creuse.


J’ai cru trouver le temps d’en finir avec un roman commencé depuis longtemps et abandonné, après avoir tenté sa chance auprès éditeurs qui n’en ont pas voulu.

Mais, rapidement, de procrastination en rejet au lendemain, mon esprit est parti ailleurs.

Enfin le temps, puisque la moitié de mon activité s’est évanouie.

Au point que, finalement j’apprécie ce mi-temps que je peux consacrer à rêver, écrire, lire et encore rêver.


Mes lectures ?

Les voilà qui ricochent à la surface d’ouvrages amoncelés sans trouver le temps de les aborder.

L’écriture ?

L’outil en est toujours ouvert, afin d’y déposer la moindre parcelle d’idée qui n’ira pas plus loin que la page ouverte au fin fond de l’ordinateur bourreau.


Je devais revenir aux carnets, mais lequel reprendre ?

Ils sont je ne sais combien, tous commencés, jamais finis.

Ils ne m’accompagnent plus.

Alors j’écris au mètre d’écriture.

Une écriture sans fin où je peux couper à loisir les morceaux qui pourraient avoir leur chance au-delà de ma pièce de confinement perpétuel.


Xavier Lainé


16 mai 2020


lundi 14 décembre 2020

Lettre du bord du gouffre 46

 




Rousseau, Jean-Jacques de son petit nom, vous connaissez ?

Faut le relire, de temps en temps, histoire de rafraîchir la mémoire.

Confinés, semi-déconfinés, déconfinés par des cons finis nous mettent la cervelle en déconfiture !

Alors voilà : petites piqures de rappel piquées chez l'ami Jean-Jacques.

"En politique, comme en morale, c'est un grand mal que de ne point faire de bien."

Et puis :

"Les anciens politiques parlaient sans cesse de moeurs et de vertu ; les nôtres ne parlent que de commerce et d'argent."

Vous en voulez encore, allez, une petite dernière pour passer une belle journée :

"On a de tout avec de l'argent, hormis des moeurs et des citoyens." (J-J Rousseau, in Discours sur les sciences et les arts)


Il y avait du monde à battre le pavé.

Il semble que la presse officielle, en Absurdistan du Nord, n'ait vu que les quelques casseurs de service, comme à chaque fois.

Ils n'ont même pas vu qu’un photographe, échappé aux geôles de leur copain Bachar et à ses bombes sur Alep, a été salement tabassé par la police aux ordres de sa seigneurie le stratège atmosphérique.

Quel bel emblème, après l'interdiction de vendre des livres pour un pays qui fut berceau des droits de l'homme.

Qui fut, seulement qui fut : c'est une histoire oubliée depuis longtemps.

Depuis si longtemps que je ne sais de quel nom serai encore affublé pour rappeler l'heureux temps de nos dignités et fiertés.


Le gouffre après tout ce temps est ouvert sous nos pieds.

L’ignorance crasse, la bêtise systémique font le lit du pire que nous aurions cru avoir définitivement chassé. Tant pis pour ceux qui avaient cru voter contre la bête immonde : ils en sont pour leurs frais !


Fin provisoire...


Xavier Lainé


30 novembre 2020 (4)


dimanche 13 décembre 2020

Résistance poétique - Acte 5

 

Une ville humainement constituée ne saurait vivre longtemps sans poésie.













Lettre du bord du gouffre 45

 




Vous verrez qu’ils vont nous jouer le scénario qui marche : duel entre peste et choléra, le grand retour ! Pris entre marteau et enclume de cette schizophrénie imposée, nous marcherons encore au pas cadencé de leurs immondes sérénades ?

J’abandonne, je m’en vais, marcher dans la colline, fuir la compagnie des hommes qui ont perdu toute humanité.

Pour la première fois depuis fort longtemps j’ai annulé tous mes rendez-vous. Je suis parti sur les sentiers tenter de recharger mes batteries à plat.

Leur crise s’incruste, fait de nous des jouets, chahutés au bon plaisir des sautes d’humeur adolescentes. L’immaturité gagne du terrain, la bêtise aussi.

Sur le sentier, en pleine forêt, combien étiez-vous à marcher avec masque vissé sur vos visages.

Jusqu’où devrons-nous supporter l’ignoble imbécilité ?


Je cherche.

Une petit fenêtre timide de jour, sous les branches du grand cèdre.

Un tout petit clin d'oeil qui déborderait sur ma page.

Mes bras s'ouvrent comme parapet pour que nul ne sombre en ces gouffres ouverts.

Un homme un seul, manipulateur lui-même manipulé, joue avec nos libertés qui ne sont toujours que provisoires si nous ne les défendons pas.

Le mot liberté n'a pas de valeur marchande dans la corbeille sordide qui lui servit de berceau.


Mes bras ouverts comme parapets ne feront jamais revenir personne.

Combien de misères répandues avant que le réveil sonne ?

Combien de sordides calculs pour enfoncer le clou de notre suicide collectif.

Des milliers manifestent qui ne sont encore que goutte d’eau dans l’océan des indifférences.


A suivre...


Xavier Lainé


30 novembre 2020 (3)


samedi 12 décembre 2020

Lettre du bord du gouffre 44

 




"Moins on sait, plus on croit savoir." (Jean-Jacques Rousseau, Note 6 à son "Discours sur les sciences et les arts")


Un couvercle de nuages empêche les clartés d'automne de se réveiller.

Un couvercle contradictoire vient gangrené mots et pensées, sous les ordres d'un capitaine de pédalo.

Rousseau, au secours, reviens, ils sont devenus fous.


Les mots bouillonnent sous la pression d'un temps sans boussole.

Un temps de Nord perdu, d'esprits égarés.

Mes mains parfois s'épuisent à vous tenir hors de l'eau.

Mes mots envoient quelques bulles à la surface de vos silences.


J'aimerais tant voir vos sourires démasqués.

J'aimerais tant que vos yeux soient ardents et non éteints, comme harassés d'exister.


Ce qui couve en dessous de cette chape qu'ils voudraient de plomb a un parfum de révolte longtemps réfléchie.

Peut-être cette colère froide, lentement murie serait la galerie creusée sous les pieds des puissants pour qu'enfin ils s'effondrent ?


Un petit signe de jour obscur pointe son nez à ma fenêtre.

Combien cette nuit auront eu froid ?

Combien auront marché, sous l'oeil des étoiles, vers un accueil qui, le jour venu, et sans un regard des autorités, se révèlera illusoire.

De combien d'inhumanités serons-nous les témoins avant qu'enfin...


Avant qu’enfin nos yeux s’ouvrent, mais pas seulement, notre regard aussi.

Car c’est de lui que pourraient jaillir les étincelles de vie.


A suivre...


Xavier Lainé


30 novembre 2020 (2)