samedi 25 octobre 2025

Une autre nef des fous 9

 





Je suis et ne suis pas

Parfois blanc

Très souvent d’une autre couleur

Qu’importe la peau

Quand on se veut humain


Je suis et ne suis pas

Me voici Arawaks

Me voici Palestinien

La mise à mort des uns

N’est que prémisses

De celle des autres


Je suis et ne suis pas

Je déambule au XXIème siècle

Ma mémoire prend racine 

Dans la nuit des temps

Je puise en la source

L’art d’apprendre 

De toutes les cultures


Je suis et ne suis pas

Qu’importe je vis et porte témoignage

De cet héritage tragique

Que blancs et fiers de l’être

Ont semé dans nos mémoires humaines


Je suis et ne suis pas

Nos noms se font impostures

L’Indien n’en est pas un

Amérique n’est qu’un nom d’emprunt

L’Israel sioniste n’est que tragique imposture

Au front des écritures



Xavier Lainé

9 septembre 2025


vendredi 24 octobre 2025

Une autre nef des fous 8

 





Il me faut ici revenir habillé en auteur. Mais qui est l’auteur sinon la multitude de ses personnages qui eux-mêmes, nourris au biberon des infinies lectures, ne cessent de changer de peau, de siècle, de se faire témoins d’un voyage commencé si loin qu’il devient difficile de comprendre clairement le lien entre hier et aujourd’hui et un futur qui ne cesse de se faire présent.


Je vais donc laisser mon personnage pour ancrer mon histoire dans un présent qui était écrit dans les événements où je l’ai laissé. Les Arawaks d’aujourd’hui sont Palestiniens mais pas seulement car ils ne sont pas les seuls à souffrir. En revanche leur situation est bien celle qu’ont pu connaître les Arawaks mais aussi les Hopis, les Cheyennes et autres Comanches : ils sont les témoins de cette barbarie qui prit son origine dans leur destruction. Il me prend à ce stade de mon histoire de rêver qu’ayant pris sa source dans le génocide des peuples de ce continent dont le nom fut imposé par les colons européens, le capitalisme pourrait rendre l’âme dans celui du peuple Palestinien.


Comment qualifier un système né dans l’horreur et l’abomination de la colonisations raciste et qui ne cesse depuis de mener le monde sous cette férule qui défie le nom même de notre humanité ?

Je quitte un instant mon histoire, mais je ne la quitte pas. Je suis celui qui constate la ségrégation fort bien admise dans le quotidien de son pays et le témoin de la colonisation de tous les temps, de toutes les cultures.

Nous sommes tous les passagers clandestin d’un voyage qui prend sa source dans la construction néolithique des dominations et qui se poursuit, assimilé au coeur même de nos idées et comportements, dans le crime, le mensonge, l’hypocrisie.

C’est toute la force d’un système que de falsifier sa propre histoire, tenant celle des autres, déclarés inférieurs, comme quantité négligeable pour l’avancée de notre humanité commune.


Je reviendrai demain ou un autre jour, aux aventures de mon passager clandestin, sans l’ambition d’en faire roman.



Xavier Lainé

8 septembre 2025


jeudi 23 octobre 2025

Une autre nef des fous 7

 





Bien évidemment, je ne m’étais pas embarqué sans quelques précautions : J’avais longuement étudié la culture indienne, la civilisation qui en était le berceau. Je savais ce que nous étions sensés découvrir en traverant l’océan.

Attirés par le seul sentiment de puissance et de richesses à conquérir, ceux avec qui j’embarquais n’avaient qu’un seul but : s’enrichir et rapporter à la couronne d’Espagne l’or et l’argent qui lui permettraient de dominer l’espace européen.

Comme je l’ai dit, j’embarquais clandestinement et c’est non sans émotion que j’entendis tomber du haut du hunier une voix qui annonçait que la terre était en vue.

J’attendis un peu et le vaisseau à l’ancre je profitai de la nuit pour fausser compagnie à mes compagnons de voyage qui ignoraient tout de ma présence.

Ils croyaient être parvenus en Inde. 

Me confondant avec la nature luxuriante qui m’entourait, je fus bien obligé de constater qu’il n’en était rien.

Seul et sans défense, je fus repéré par une tribu de l’île qui m’adopta. J’appris leur langue et sus ainsi que nous étions arrivés sur une île d’un vaste ensemble dont le nom retranscrit était Bohio, Quisqueya ou encore Ahatti.

Le peuple qui m’accueillait se dénommait Taïnos et faisait partie d’une grande famille nommée Arawaks.

Rien à voir avec les Indes. J’appris que laissant quelques membres de son équipage, Christophe Colomb, toujours convaincu par méconnaissance de l’Inde d’avoir découvert un versant inconnu de ce continent, était reparti annoncer sa découverte.

Les pauvres demeurés sur place étaient terrorisés par les « sauvages » qui s’approchaient de plus en plus étonnés de leur accoutrement d’armures et des armes bruyantes qu’ils possédaient.

Alors que mes nouveaux amis tentaient une ultime approche amicale, dans une bouffée délirante, un membre de l’équipage fit feu, ouvrant les hostilités.

Déchus de leur piédestal de dieux vivants venus d’un continent lointain, ils furent rapidement réduits à néant et, affamée, la petite communauté disparut en ne laissant qu’un espace confiné entre des remparts illusoires en rondins et de vagues huttes qui s’écroulèrent à la première tempête.



Xavier Lainé

7 septembre 2025


mercredi 22 octobre 2025

Une autre nef des fous 6

 





Réduit à la typographie, c’est plus facile d’être un personnage de roman, de l’imaginer errant ici et là en ce pays qui regarde de travers quiconque n’est pas dans la norme, quiconque n’est pas d’ici, même quand il est là depuis fort longtemps.

Mon personnage traverse le temps, il prend la voile comme passager clandestin sur la Santa Maria et fait route vers l’Ouest, sans rien savoir de ce qui se trame au bout de sa route.

Qui peut savoir, à l’instant où il vit, à quelle histoire il se trouve mêlé ?

Je suis donc dans les soutes de la Santa Maria et je fais route vers l’Ouest.

Il s’agit déjà de commerce, de trouver une route plus directe vers les Indes, une route moins mal fréquentée que celle de la soie où il s’agit de négocier avec les hordes qui ne voient pas d’un bon oeil les blancs européens s’aventurer sur ses sentiers. Alors ils les passent de vie à trépas. Comme quoi les blancs européens ont toujours eu des difficultés avec ce Moyen-Orient qui les regarde du haut de sa culture byzantine, avant même que d’être musulmane. Une culture qui dure depuis la plus haute antiquité (en tous cas depuis la chute de Rome et de l’Empire d’Occident).

Les uns avaient su reprendre le flambeau culturel des anciens, les autres, peut-être avec un sentiment culturel d’infériorité ne savaient que faire usage de la force pour assoir leur commerce inéquitable.

Il en fut ainsi de croisades en croisades, les uns portant le fer tandis que les autres poursuivaient leur aventure intellectuelle dans la fréquentation de Platon et d’Aristote que les premiers avaient gentiment oubliés depuis longtemps. Même les classiques latins étaient tombés aux oubliettes du bas moyen-âge. Seuls quelques rares ermites recopiaient inlassablement les oeuvres qui avaient pu être sauvées de l’incendie.

Ce fut l’occasion de découvrir que les armes dans leur perpétuelle sophistication offrent la possibilité d’une domination sans appel. Mais il fallait tenter le passage vers l’Ouest pour que la boucle se referme sur l’Empire d’Orient bientôt aux mains des « infidèles ». Car dans les ruines de l’Empire d’occident, la force s’accompagnaient du goupillon : la Santa Maria quitte l’Espagne de la reine Isabelle à l’heure de l’expulsion de ses juifs et musulmans tandis que l’inquisition fourbit ses armes.



Xavier Lainé

6 septembre 2025


mardi 21 octobre 2025

Une autre nef des fous 5

 





C’est moi et ce n’est pas moi. Je suis cet être un peu fantomatique qui parfois arpente les rues, perdu dans ses pensées.

Il vous arrive de me croiser, mes pensées se font tellement absorbantes que je ne vous voie qu’à travers une brume épaisse.

Comme celle qui ce matin d’après orage couvrait ce pays presque à l’étouffer.

Pas l’habitude du brouillard et pourtant il semblerait qu’il faille bien s’y faire.

C’est moi et ce n’est pas moi.

Quelle est la justesse d’un regard, d’un ressenti nourri de centaines d’ouvrages.

Vous m’invitiez à revenir à travers un petit ouvrage de William Marx, sur la vie et l’oeuvre de Cervantes.

Oui, sans doute est-ce ainsi qu’il faut me croiser : je ne porte pas d’armure, ni de heaume, ni de lance, je ne chevauche pas Rosinante et ne suis pas suivi par Sancho sur son âne, vitupérant contre ce rêveur si prompt à prendre les moulins à vent pour des géants menaçant son pays.

Mais c’est un peu ça : parfois ma tête bourdonne des heures passées dans la compagnie des livres.

Je n’ai pas eu la chance d’avoir un brillant parcours universitaire. Je me suis vengé en dévorant toute une vie tous les ouvrages disponibles sur l’étalage des librairies.

Je sais qu’il n’est pas, dans ce pays, de bon ton de faire étalage d’être autodidacte comme l’était Don Quichotte : on cours le risque d’une mauvaise interprétation des choses ou de fantasmer le monde, le regardant à travers le prisme des lectures.

Je prends ce risque et ne croit pas trop me tromper en observant et en recherchant jusqu’au fond de moi-même ce qui viendrait éclairer cette tendance à l’exclusion, à la ségrégation, à la domination (j’ai déjà écrit sur ce sujet et n’y reviendrai pas) et donc à l’esprit colonial si présent en nos âmes blanches (mais pas comme neige).

Je prends ce risque au point de ne plus être, comme je l’ai écrit aussi, que la typographie de mon écriture.



Xavier Lainé

  5 septembre 2025


lundi 20 octobre 2025

Une autre nef des fous 4

 






Car pour celles et ceux qui étaient là, dans cette salle polyvalente, il n’y a pas qu’un problème social ou racial, il y a un problème culturel : dans ce pays où j’ai posé mes valises, le cosmopolitisme est caché, nié, toute culture autre que la dominante ne trouve pas place. On y cultive l’entre-soi frileux.

Je comprends ça. Je fus de ces gens qui ne savent rester nulle part sans avoir dans l’idée qu’il pourrait s’en échapper. C’est troublant pour qui est sédentaire en diable, de côtoyier cette instabilité.

C’est ce qui rend la vie des migrants incompréhensible.

D’autant plus incompréhensible que dans la stabilité je trouve du confort, du bien être qui est le pendant du bien avoir.

Plus j’ai, plus je vais.

Je vais comme tout le monde, dans une trajectoire de vie : je nais un jour et au bout je meurs, c’est imparable. Entre temps, me croyant au-dessus de la mêlée, j’imagine que toute l’humanité devrait vivre comme moi.

Alors vous imaginez : si en plus d’avoir un mode de vie différent du mien, je constate que ces gens qui ne sont pas de ma couleur, pas de ma religion, possèdent des richesses qu’ils n’exploitent pas alors que moi, j’en ferai de quoi m’assurer des lendemains peinards, ce que ça peut provoquer en mon âme certaine d’être à sa place.

C’est là que tout commence. Je convoite le champ du voisin, puis je convoite sa maison, et pour finir je le vire manu militari pour prendre sa place.

Je suis le pagure ou bernard-l’ermite de l’humanité. Je suis en fait pathologiquement attaché au toujours plus de peur du définitivement moins. Les limites de ma vie me sont insupportables alors je rêve de devenir immortel pour le seul bonheur d’accumuler encore plus de richesse.

Et si autour de moi certains crèvent de faim je n’en ai cure : c’est qu’ils ne savent pas y faire (si, si, j’ai déjà entendu ça : si tu ne t’en sors pas c’est que tu ne sais pas t’y prendre, dans la bouche de certains bien assis sur leur compte en banque).

Il y a donc ceux qui sont et comme dirait l’autre, ceux qui ne sont rien. Il y a ceux qui ont droit à la parole et ceux qui doivent obéir et se taire.



Xavier Lainé

4 septembre 2025


dimanche 19 octobre 2025

Une autre nef des fous 3

 





Pendant des années je fis partie des nantis et comme beaucoup de ceux qu’on qualifie d’élite, mes enfants fréquentaient l’école privée, privée de quoi, je n’ai jamais vraiment bien compris, mais elle se nomme ainsi.

Il fallut qu’un enfant un peu en difficulté sorte de ce milieu protégé pour que je comprenne.

J’entrais en « salle polyvalente », assez mal entretenue.

L’enfant était dans l’angoisse, assis à mes côtés. On lui avait dit, dans son milieu protégé que là-bas, il serait confronté aux « cas sociaux ».

Ceci dit, je n’ai pas très bien compris qui était ainsi stigmatisé, les personnes ayant peu de moyen ou les comportements. Parce que, évidemment, les gens de peu de moyen en milieu privé (de quoi je ne sais pas) sont assez rares, par contre, s’il s’agit des comportements, excusez-moi du peu, mais de visu je fus bien contraint d’observer que la règle avait l’air de s’inverser.

J’entrais donc dans une salle trop petite pour contenir tout le monde et plutôt mal entretenue.

Je regardais autour de moi et réalisai à quel point la ségrégation sociale voir raciale était intériorisée, sans que nul ne s’en offusque.

Il y a donc en cette ville où j’ai posé mes valises, des zones réservées à « ceux qui ont les moyens », d’autres où vivent ceux qui n’en ont pas, ou peu. Deux mondes qui ne se rencontrent que fort peu. Les uns vont au supermarché, si possible halal établi en périphérie de la ville, les autres tenant conférence sociale entre gens comme il faut le samedi dans le centre ville.

C’est discret et je vais me faire mal voir, c’est certain. On me dira que j’exagère et c’est vrai, j’exagère, je grossis le trait, mais si peu.

Dans son dernier ouvrage Jacques Rancière, à propos du sens philosophique de la politique exprime très bien cette invisibilité de la ségrégation (sociale ou/et raciale, prenez-le comme vous voulez) : il y a ceux qui ont accès à la parole, qui demandant à ceux qui n’y ont pas accès de les comprendre. Mais les second ne peuvent pas comprendre : leur monde est tellement aux antipodes des premiers !

C’est un problème, cette division d’un pays entre ceux qui sont d’ici et ceux qui n’en sont pas !



Xavier Lainé

3 septembre 2025