mercredi 22 octobre 2025

Une autre nef des fous 6

 





Réduit à la typographie, c’est plus facile d’être un personnage de roman, de l’imaginer errant ici et là en ce pays qui regarde de travers quiconque n’est pas dans la norme, quiconque n’est pas d’ici, même quand il est là depuis fort longtemps.

Mon personnage traverse le temps, il prend la voile comme passager clandestin sur la Santa Maria et fait route vers l’Ouest, sans rien savoir de ce qui se trame au bout de sa route.

Qui peut savoir, à l’instant où il vit, à quelle histoire il se trouve mêlé ?

Je suis donc dans les soutes de la Santa Maria et je fais route vers l’Ouest.

Il s’agit déjà de commerce, de trouver une route plus directe vers les Indes, une route moins mal fréquentée que celle de la soie où il s’agit de négocier avec les hordes qui ne voient pas d’un bon oeil les blancs européens s’aventurer sur ses sentiers. Alors ils les passent de vie à trépas. Comme quoi les blancs européens ont toujours eu des difficultés avec ce Moyen-Orient qui les regarde du haut de sa culture byzantine, avant même que d’être musulmane. Une culture qui dure depuis la plus haute antiquité (en tous cas depuis la chute de Rome et de l’Empire d’Occident).

Les uns avaient su reprendre le flambeau culturel des anciens, les autres, peut-être avec un sentiment culturel d’infériorité ne savaient que faire usage de la force pour assoir leur commerce inéquitable.

Il en fut ainsi de croisades en croisades, les uns portant le fer tandis que les autres poursuivaient leur aventure intellectuelle dans la fréquentation de Platon et d’Aristote que les premiers avaient gentiment oubliés depuis longtemps. Même les classiques latins étaient tombés aux oubliettes du bas moyen-âge. Seuls quelques rares ermites recopiaient inlassablement les oeuvres qui avaient pu être sauvées de l’incendie.

Ce fut l’occasion de découvrir que les armes dans leur perpétuelle sophistication offrent la possibilité d’une domination sans appel. Mais il fallait tenter le passage vers l’Ouest pour que la boucle se referme sur l’Empire d’Orient bientôt aux mains des « infidèles ». Car dans les ruines de l’Empire d’occident, la force s’accompagnaient du goupillon : la Santa Maria quitte l’Espagne de la reine Isabelle à l’heure de l’expulsion de ses juifs et musulmans tandis que l’inquisition fourbit ses armes.



Xavier Lainé

6 septembre 2025


mardi 21 octobre 2025

Une autre nef des fous 5

 





C’est moi et ce n’est pas moi. Je suis cet être un peu fantomatique qui parfois arpente les rues, perdu dans ses pensées.

Il vous arrive de me croiser, mes pensées se font tellement absorbantes que je ne vous voie qu’à travers une brume épaisse.

Comme celle qui ce matin d’après orage couvrait ce pays presque à l’étouffer.

Pas l’habitude du brouillard et pourtant il semblerait qu’il faille bien s’y faire.

C’est moi et ce n’est pas moi.

Quelle est la justesse d’un regard, d’un ressenti nourri de centaines d’ouvrages.

Vous m’invitiez à revenir à travers un petit ouvrage de William Marx, sur la vie et l’oeuvre de Cervantes.

Oui, sans doute est-ce ainsi qu’il faut me croiser : je ne porte pas d’armure, ni de heaume, ni de lance, je ne chevauche pas Rosinante et ne suis pas suivi par Sancho sur son âne, vitupérant contre ce rêveur si prompt à prendre les moulins à vent pour des géants menaçant son pays.

Mais c’est un peu ça : parfois ma tête bourdonne des heures passées dans la compagnie des livres.

Je n’ai pas eu la chance d’avoir un brillant parcours universitaire. Je me suis vengé en dévorant toute une vie tous les ouvrages disponibles sur l’étalage des librairies.

Je sais qu’il n’est pas, dans ce pays, de bon ton de faire étalage d’être autodidacte comme l’était Don Quichotte : on cours le risque d’une mauvaise interprétation des choses ou de fantasmer le monde, le regardant à travers le prisme des lectures.

Je prends ce risque et ne croit pas trop me tromper en observant et en recherchant jusqu’au fond de moi-même ce qui viendrait éclairer cette tendance à l’exclusion, à la ségrégation, à la domination (j’ai déjà écrit sur ce sujet et n’y reviendrai pas) et donc à l’esprit colonial si présent en nos âmes blanches (mais pas comme neige).

Je prends ce risque au point de ne plus être, comme je l’ai écrit aussi, que la typographie de mon écriture.



Xavier Lainé

  5 septembre 2025


lundi 20 octobre 2025

Une autre nef des fous 4

 






Car pour celles et ceux qui étaient là, dans cette salle polyvalente, il n’y a pas qu’un problème social ou racial, il y a un problème culturel : dans ce pays où j’ai posé mes valises, le cosmopolitisme est caché, nié, toute culture autre que la dominante ne trouve pas place. On y cultive l’entre-soi frileux.

Je comprends ça. Je fus de ces gens qui ne savent rester nulle part sans avoir dans l’idée qu’il pourrait s’en échapper. C’est troublant pour qui est sédentaire en diable, de côtoyier cette instabilité.

C’est ce qui rend la vie des migrants incompréhensible.

D’autant plus incompréhensible que dans la stabilité je trouve du confort, du bien être qui est le pendant du bien avoir.

Plus j’ai, plus je vais.

Je vais comme tout le monde, dans une trajectoire de vie : je nais un jour et au bout je meurs, c’est imparable. Entre temps, me croyant au-dessus de la mêlée, j’imagine que toute l’humanité devrait vivre comme moi.

Alors vous imaginez : si en plus d’avoir un mode de vie différent du mien, je constate que ces gens qui ne sont pas de ma couleur, pas de ma religion, possèdent des richesses qu’ils n’exploitent pas alors que moi, j’en ferai de quoi m’assurer des lendemains peinards, ce que ça peut provoquer en mon âme certaine d’être à sa place.

C’est là que tout commence. Je convoite le champ du voisin, puis je convoite sa maison, et pour finir je le vire manu militari pour prendre sa place.

Je suis le pagure ou bernard-l’ermite de l’humanité. Je suis en fait pathologiquement attaché au toujours plus de peur du définitivement moins. Les limites de ma vie me sont insupportables alors je rêve de devenir immortel pour le seul bonheur d’accumuler encore plus de richesse.

Et si autour de moi certains crèvent de faim je n’en ai cure : c’est qu’ils ne savent pas y faire (si, si, j’ai déjà entendu ça : si tu ne t’en sors pas c’est que tu ne sais pas t’y prendre, dans la bouche de certains bien assis sur leur compte en banque).

Il y a donc ceux qui sont et comme dirait l’autre, ceux qui ne sont rien. Il y a ceux qui ont droit à la parole et ceux qui doivent obéir et se taire.



Xavier Lainé

4 septembre 2025


dimanche 19 octobre 2025

Une autre nef des fous 3

 





Pendant des années je fis partie des nantis et comme beaucoup de ceux qu’on qualifie d’élite, mes enfants fréquentaient l’école privée, privée de quoi, je n’ai jamais vraiment bien compris, mais elle se nomme ainsi.

Il fallut qu’un enfant un peu en difficulté sorte de ce milieu protégé pour que je comprenne.

J’entrais en « salle polyvalente », assez mal entretenue.

L’enfant était dans l’angoisse, assis à mes côtés. On lui avait dit, dans son milieu protégé que là-bas, il serait confronté aux « cas sociaux ».

Ceci dit, je n’ai pas très bien compris qui était ainsi stigmatisé, les personnes ayant peu de moyen ou les comportements. Parce que, évidemment, les gens de peu de moyen en milieu privé (de quoi je ne sais pas) sont assez rares, par contre, s’il s’agit des comportements, excusez-moi du peu, mais de visu je fus bien contraint d’observer que la règle avait l’air de s’inverser.

J’entrais donc dans une salle trop petite pour contenir tout le monde et plutôt mal entretenue.

Je regardais autour de moi et réalisai à quel point la ségrégation sociale voir raciale était intériorisée, sans que nul ne s’en offusque.

Il y a donc en cette ville où j’ai posé mes valises, des zones réservées à « ceux qui ont les moyens », d’autres où vivent ceux qui n’en ont pas, ou peu. Deux mondes qui ne se rencontrent que fort peu. Les uns vont au supermarché, si possible halal établi en périphérie de la ville, les autres tenant conférence sociale entre gens comme il faut le samedi dans le centre ville.

C’est discret et je vais me faire mal voir, c’est certain. On me dira que j’exagère et c’est vrai, j’exagère, je grossis le trait, mais si peu.

Dans son dernier ouvrage Jacques Rancière, à propos du sens philosophique de la politique exprime très bien cette invisibilité de la ségrégation (sociale ou/et raciale, prenez-le comme vous voulez) : il y a ceux qui ont accès à la parole, qui demandant à ceux qui n’y ont pas accès de les comprendre. Mais les second ne peuvent pas comprendre : leur monde est tellement aux antipodes des premiers !

C’est un problème, cette division d’un pays entre ceux qui sont d’ici et ceux qui n’en sont pas !



Xavier Lainé

3 septembre 2025


samedi 18 octobre 2025

Une autre nef des fous 2

 






C’est un étrange pays dont on ne parle qu’en termes ensoleillés : farniente et terrasse de cafés où siroter un pastis en contemplant le jeu de boule.

Clichés de carte postale à l’usage des consommateurs de tourisme.

On vous vante le pays de assorti du nom d’une célébrité locale, parfois nationale et le tour et joué !

Je ne suis pas de ce pays là.

Je suis d’un pays rebelle à toutes chaines ou laisses ou licols.

Itinérant depuis toujours, je ne suis pas venu là pour faire joli mais pour me souvenir d’une terre qui n’existe plus sinon dans l’imaginaire de ceux qui n’y vivent pas, ou qui y vivent avec l’intention d’en vendre les attraits au plus offrant (mais si possible avec large marge bénéficiaire).

Je suis d’un pays qui a disparu, qui ne parle plus une langue distincte sinon dans des célébrations « folkloriques » qui ne sont que l’ombre de ce qu’il fut, une vision qui n’a jamais existé.

Je vous parle d’un pays âpre et dur, aux esprits aussi rocailleux que les paysage qui le forgent.

En cet étrange pays, on pouvait autrefois être accueillis et en repartir, on pouvait même y avoir port d’attache sans pour autant y prendre racine.

Désormais, même après des années à y travailler au bien commun, à y créer une oeuvre posthume, on vous demande encore si vous êtes d’ici.

Mais qu’importent les racines à l’heure où le sort de l’humanité conduit tant de ses membres à devoir migrer, risquer sa vie pour sauver sa peau dans le désastre qu’une minorité d’humains (je ne sais si le terme est encore approprié les concernant, tant ils semblent avoir fait sécession du commun des mortels) sèment dans leur sillage au nom de leur domination coloniale.

Car ici, dans ce pays comme ailleurs, il y a ceux qui se montrent, cherchant la pleine lumière des feux de la rampe, qui veulent être de l’élite des élus ou réélus, et ceux qui sont dans l’ombre, dont l’existence est en elle-même un combat pour survivre avec les miettes laissées par les premiers.

On est bien loin du pays idyllique vendu sur les prospectus d’offices du tourisme, dans les festivals tenus et fréquentés par les premiers véhiculant une « culture » qui serait de bon aloi tandis que les « manants » seraient « incultes ».



Xavier Lainé

2 septembre 2025


vendredi 17 octobre 2025

Une autre nef des fous 1

 


Pieter van der Heyden / L'Ecaille naviguant/Open éditions PUR




C’est un jour d’automne qui accompagne les premiers pas d’une rentrée promise à la houle des colères.

Mais peut-être la pluie ici va en effrayer plus d’un.

Je vis en cet étrange pays où tout est prétexte à rester terré chez soi.

Ce qui n’exclut pas de maudire élus et responsables pour leur incapacité à répondre aux demandes non formulées.


Je vis en cet étrange pays qui s’en réfère toujours à des « élites ».

Auto-proclamées, elles aiment qu’on les place sur le piédestal de médias qui rêvent d’un public endormi.

Automne ne veut pas encore dire hibernation.

Mais dans cet étrange pays, il fait toujours trop chaud, ou trop froid, ou il pleut ou trop de soleil.

Un étrange pays où toutes les raisons sont bonnes pour regarder ailleurs.

Un pays où aller mal n’étonne plus personne.

Comment aller bien quand la reconnaissance tarde, que le salaire est en berne, que les relations sont tirées de colères ?


Je vis en ce petit pays replié sur lui-même.

Faute d’y proposer vie culturelle intense on se vautre sur canapés inconfortables et on attend.

Je ne sais pas ce qu’on attend mais on le fait, et on le fait bien.

On attend ou on distribue avec ardeur militante les prospectus venus de Paris.

Car on a bien lu François Villon : on sait qu’il n’est bon bec que de là-bas et que toute parole venue d’ici (que certain disent d’en bas, ce qui est vrai géographiquement mais pour le reste est douteux) est vouée au silence médiatique profond.

Il faut avoir fait ses preuves en ces lieux capitaux, briller dans les meilleurs maisons d’édition de la capitale (aux mains impures des oligarques masqués).

À défaut, on végète à l’ombre, condamné à CNEWS ou BFMTV jusqu’à la nausée.

Je vis en ce pays là dont il me faut expurger la tyrannie pour respirer.



Xavier Lainé

1er septembre 2025


jeudi 16 octobre 2025

À nos libertés conditionnelles 31

 





Il me faut écrire encore

Chercher le silence au dedans

À défaut de l’entretenir au dehors

Vivre à cent à l’heure

Dans la chaleur d’un temps

Qui ne sait plus ce qu’il fait

Traverser des rues d’indifférence

Retrouver le sombre d’un lieu

Où écrire encore

Pour ne pas désespérer


Il me faut écrire encore

Lisant les nouvelles de Gaza

La longue litanie des morts

Le chant lugubre des exilés

Le cri désespérant de la famine

Écrire pour ne pas jouer

Sortir du silence 

La tragédie qui se joue

Sous nos yeux 

Sans qu’aucun pouvoir

Ne s’en émeuve


J’avais commencé à réfléchir

À la liberté qui est mienne

Jusqu’à quand 

Lorsque les criminels 

Auront accompli leur oeuvre génocidaire

Je ne sais pas 

Il me faudra peut-être plonger

Prendre mon souffle au bord de la page

Et plonger dans les profondeurs 

Pour dénoncer ce qui est à la racine d’une « civilisation » mortifère



Xavier Lainé

31 août 2025