dimanche 19 octobre 2025

Une autre nef des fous 3

 





Pendant des années je fis partie des nantis et comme beaucoup de ceux qu’on qualifie d’élite, mes enfants fréquentaient l’école privée, privée de quoi, je n’ai jamais vraiment bien compris, mais elle se nomme ainsi.

Il fallut qu’un enfant un peu en difficulté sorte de ce milieu protégé pour que je comprenne.

J’entrais en « salle polyvalente », assez mal entretenue.

L’enfant était dans l’angoisse, assis à mes côtés. On lui avait dit, dans son milieu protégé que là-bas, il serait confronté aux « cas sociaux ».

Ceci dit, je n’ai pas très bien compris qui était ainsi stigmatisé, les personnes ayant peu de moyen ou les comportements. Parce que, évidemment, les gens de peu de moyen en milieu privé (de quoi je ne sais pas) sont assez rares, par contre, s’il s’agit des comportements, excusez-moi du peu, mais de visu je fus bien contraint d’observer que la règle avait l’air de s’inverser.

J’entrais donc dans une salle trop petite pour contenir tout le monde et plutôt mal entretenue.

Je regardais autour de moi et réalisai à quel point la ségrégation sociale voir raciale était intériorisée, sans que nul ne s’en offusque.

Il y a donc en cette ville où j’ai posé mes valises, des zones réservées à « ceux qui ont les moyens », d’autres où vivent ceux qui n’en ont pas, ou peu. Deux mondes qui ne se rencontrent que fort peu. Les uns vont au supermarché, si possible halal établi en périphérie de la ville, les autres tenant conférence sociale entre gens comme il faut le samedi dans le centre ville.

C’est discret et je vais me faire mal voir, c’est certain. On me dira que j’exagère et c’est vrai, j’exagère, je grossis le trait, mais si peu.

Dans son dernier ouvrage Jacques Rancière, à propos du sens philosophique de la politique exprime très bien cette invisibilité de la ségrégation (sociale ou/et raciale, prenez-le comme vous voulez) : il y a ceux qui ont accès à la parole, qui demandant à ceux qui n’y ont pas accès de les comprendre. Mais les second ne peuvent pas comprendre : leur monde est tellement aux antipodes des premiers !

C’est un problème, cette division d’un pays entre ceux qui sont d’ici et ceux qui n’en sont pas !



Xavier Lainé

3 septembre 2025


samedi 18 octobre 2025

Une autre nef des fous 2

 






C’est un étrange pays dont on ne parle qu’en termes ensoleillés : farniente et terrasse de cafés où siroter un pastis en contemplant le jeu de boule.

Clichés de carte postale à l’usage des consommateurs de tourisme.

On vous vante le pays de assorti du nom d’une célébrité locale, parfois nationale et le tour et joué !

Je ne suis pas de ce pays là.

Je suis d’un pays rebelle à toutes chaines ou laisses ou licols.

Itinérant depuis toujours, je ne suis pas venu là pour faire joli mais pour me souvenir d’une terre qui n’existe plus sinon dans l’imaginaire de ceux qui n’y vivent pas, ou qui y vivent avec l’intention d’en vendre les attraits au plus offrant (mais si possible avec large marge bénéficiaire).

Je suis d’un pays qui a disparu, qui ne parle plus une langue distincte sinon dans des célébrations « folkloriques » qui ne sont que l’ombre de ce qu’il fut, une vision qui n’a jamais existé.

Je vous parle d’un pays âpre et dur, aux esprits aussi rocailleux que les paysage qui le forgent.

En cet étrange pays, on pouvait autrefois être accueillis et en repartir, on pouvait même y avoir port d’attache sans pour autant y prendre racine.

Désormais, même après des années à y travailler au bien commun, à y créer une oeuvre posthume, on vous demande encore si vous êtes d’ici.

Mais qu’importent les racines à l’heure où le sort de l’humanité conduit tant de ses membres à devoir migrer, risquer sa vie pour sauver sa peau dans le désastre qu’une minorité d’humains (je ne sais si le terme est encore approprié les concernant, tant ils semblent avoir fait sécession du commun des mortels) sèment dans leur sillage au nom de leur domination coloniale.

Car ici, dans ce pays comme ailleurs, il y a ceux qui se montrent, cherchant la pleine lumière des feux de la rampe, qui veulent être de l’élite des élus ou réélus, et ceux qui sont dans l’ombre, dont l’existence est en elle-même un combat pour survivre avec les miettes laissées par les premiers.

On est bien loin du pays idyllique vendu sur les prospectus d’offices du tourisme, dans les festivals tenus et fréquentés par les premiers véhiculant une « culture » qui serait de bon aloi tandis que les « manants » seraient « incultes ».



Xavier Lainé

2 septembre 2025


vendredi 17 octobre 2025

Une autre nef des fous 1

 


Pieter van der Heyden / L'Ecaille naviguant/Open éditions PUR




C’est un jour d’automne qui accompagne les premiers pas d’une rentrée promise à la houle des colères.

Mais peut-être la pluie ici va en effrayer plus d’un.

Je vis en cet étrange pays où tout est prétexte à rester terré chez soi.

Ce qui n’exclut pas de maudire élus et responsables pour leur incapacité à répondre aux demandes non formulées.


Je vis en cet étrange pays qui s’en réfère toujours à des « élites ».

Auto-proclamées, elles aiment qu’on les place sur le piédestal de médias qui rêvent d’un public endormi.

Automne ne veut pas encore dire hibernation.

Mais dans cet étrange pays, il fait toujours trop chaud, ou trop froid, ou il pleut ou trop de soleil.

Un étrange pays où toutes les raisons sont bonnes pour regarder ailleurs.

Un pays où aller mal n’étonne plus personne.

Comment aller bien quand la reconnaissance tarde, que le salaire est en berne, que les relations sont tirées de colères ?


Je vis en ce petit pays replié sur lui-même.

Faute d’y proposer vie culturelle intense on se vautre sur canapés inconfortables et on attend.

Je ne sais pas ce qu’on attend mais on le fait, et on le fait bien.

On attend ou on distribue avec ardeur militante les prospectus venus de Paris.

Car on a bien lu François Villon : on sait qu’il n’est bon bec que de là-bas et que toute parole venue d’ici (que certain disent d’en bas, ce qui est vrai géographiquement mais pour le reste est douteux) est vouée au silence médiatique profond.

Il faut avoir fait ses preuves en ces lieux capitaux, briller dans les meilleurs maisons d’édition de la capitale (aux mains impures des oligarques masqués).

À défaut, on végète à l’ombre, condamné à CNEWS ou BFMTV jusqu’à la nausée.

Je vis en ce pays là dont il me faut expurger la tyrannie pour respirer.



Xavier Lainé

1er septembre 2025


jeudi 16 octobre 2025

À nos libertés conditionnelles 31

 





Il me faut écrire encore

Chercher le silence au dedans

À défaut de l’entretenir au dehors

Vivre à cent à l’heure

Dans la chaleur d’un temps

Qui ne sait plus ce qu’il fait

Traverser des rues d’indifférence

Retrouver le sombre d’un lieu

Où écrire encore

Pour ne pas désespérer


Il me faut écrire encore

Lisant les nouvelles de Gaza

La longue litanie des morts

Le chant lugubre des exilés

Le cri désespérant de la famine

Écrire pour ne pas jouer

Sortir du silence 

La tragédie qui se joue

Sous nos yeux 

Sans qu’aucun pouvoir

Ne s’en émeuve


J’avais commencé à réfléchir

À la liberté qui est mienne

Jusqu’à quand 

Lorsque les criminels 

Auront accompli leur oeuvre génocidaire

Je ne sais pas 

Il me faudra peut-être plonger

Prendre mon souffle au bord de la page

Et plonger dans les profondeurs 

Pour dénoncer ce qui est à la racine d’une « civilisation » mortifère



Xavier Lainé

31 août 2025


mercredi 15 octobre 2025

À nos libertés conditionnelles 30

 





Je me cramponne à mes doigts

Sur le clavier pour clamer

Que ma liberté sans celle des autres

Ne serait que vaine illusion


Je me cramponne à mes doigts

Voudrais qu’ils se mettent

À écrire mots d’amour

Les voici frappant le temps du silence


Ils jouent des percussions mes doigts

Ça fait un étrange rythme

Dont les mots seraient la partition

Dans le zéphyr matinal


Je me cramponne à mes doigts

Ils ont parfois une étrange crispation

Qui ne fait que passer

Sans doute à trop écrire

Les doigts finissent muets


Je me cramponne à mes doigts

Gaza se meurt et son peuple lutte

Dans un ultime besoin de survie

Un refus d’être rayé de la carte


Je me cramponne à mes doigts

Aux pages des livres lus

Pour tenter de comprendre

Comment nous en sommes là

Comment nous en sommes las

De cette violence au nom de l’argent

Au nom d’une religion ou d’une domination



Xavier Lainé

30 août 2025


mardi 14 octobre 2025

À nos libertés conditionnelles 29

 





Qui je suis à écrire

À prétendre faire poésie

Sur un terrain interdit

Transgressant frontières

Et convenances rances


Qui suis-je à écrire

À brandir l’écriture

Comme ultime banderole

Défendant bec et plume

Ma liberté de penser

Sans répéter comme un âne

Ce que médias et experts

Serinent ad nauseam

Jusqu’à obtenir

Le consensus indispensable

Au maintien d’un système

Système vérolé

Depuis sa source jusqu’à son embouchure

Fondé sur le principe

D’une supériorité blanche

D’une suprématie occidentale

Semant misère 

Guerre et discorde partout


Qui suis-je à clamer ce temps

Ce temps où devient nécessaire

De changer de point de vue

J’écris depuis ce confinement

Où les pensées iconoclastes

Se trouvent rejetées

J’écris comme d’autres meurent

Dans le silence glacé des indifférences



Xavier Lainé

29 août 2025