lundi 3 juin 2024

Pas dire 10

 




C’est une histoire un peu folle

Qui se passe dans un ciel de nuit

On ne regarde pas les étoiles

Mais la trace éphémère de nos réjouissances


C’est une histoire un peu folle

Les plus pauvres s’y amusent

Cherchant à gagner encore

Quelque chose aux jeux du cirque


C’est une histoire un peu folle

De courir après la flamme

En jouant l’enthousiasme

Sans quitter le masque des misères


C’est une histoire un peu folle

Tu avançais parmi la foule

Inconnu parmi d’autres

Rêvant d’une tendresse évaporée


C’est une histoire un peu folle

Que ce nettoyage des consciences

À grands coups de moments festifs

Tandis que pas loin un monde s’effondre


C’est une histoire un peu folle

Une histoire à ne pas dire

Pour ne pas froisser les pouvoirs

Mais non loin un génocide a lieu


*


Tandis qu’on fête le centenaire du surréalisme

Me voici avec mes questions

Que peut dire le poème

Que faire la littérature

En ce monde qui s’enfonce 

Sous le joug d’une minorité

Qui n’a soif que de dominante violence


Tandis qu’on fête le centenaire du surréalisme

Je me pose devant la page

Je laisse courir mes doigts sur le clavier

Je constate n’avoir pas eu l’intention 

D’écrire ce qui s’écrit sous mes yeux

Que parfois me demande

De quel esprit ont jailli ces pages


Tandis qu’on fête le centenaire du surréalisme

Qu’ont donc à dire les poètes

Si leurs mots ne tournent qu’autour d’eux-mêmes

S’enroulent et s’entortillent jusqu’à disparaître

De l’horizon perdu pour un monde en déconstruction

Certes la fête est bienvenue pour célébrer

L’art d’une parole libérée des contraintes conventionnelles


Tandis qu’on fête le centenaire du surréalisme

Me voici devant la page

Rêvant à ces temps pas si lointains

Où une poignée d’individus fantasques

Renversaient les tables en sortant des tranchées

Tandis que déjà se rapprochait un autre bruit de bottes

Dont nous avons proclamé 

Qu’ils ne seraient plus jamais devant nos portes



Xavier Lainé

10 mai 2024


dimanche 2 juin 2024

Pas dire 9

 





Il faut bien l’avouer

Parfois je ne sais pas quoi dire

Ou plutôt

À force de me retenir de dire

Je ne sais plus si mes mots

Auraient encore quelque chose à dire


Il faut bien l’avouer

Vous l’avouer

Je suis parfois devant le spectacle du monde

Écoutant les discours et lisant des livres

Inquiet de ma propre parole

De la résonance qu’elle saurait trouver


Il faut bien l’avouer

C’est une prétention abusive

Que de se mettre à dire

Quand tant et tant ont déjà dit

Ont déjà souligné le gouffre ouvert

Sous nos pas d’humains désormais soumis

À cet étrange monde réduit à être un marché


Il faut bien l’avouer

Je ne revendique aucune place particulière

Juste être parmi ceux qui en sont privés

Celui qui saurait encore dire

Pour ne pas moi aussi plier l’échine

Devant la privatisation de la parole

De la culture réduite à n’apparaître

Qu’avec « l’écrivain » érigé en gourou

Capable d’avoir avis sur tout

Quand l’objectif à travers lui

N’est que de faire vendre des livres


Il faut bien l’avouer

Je ne me reconnais pas dans cette apparence des choses

Je ne me reconnais pas non plus autorité à en critiquer l’aspect

Je ne me reconnais pas

Mais je ne cesse d’écrire depuis des années

Sans que mes mots ne semblent trouver place

Dans ce « marché » où tout se vend

Y compris nos âmes si elles veulent exister


Il me faut bien vous l’avouer

Très souvent je reste sans voix

Comme tant d’autre causant en moi-même

Pesant le pour et le contre d’aligner sur ma page

Des mots qui au fond n’ont rien à dire

Tant la violence extrême qui se déploie partout

L’absence de dénonciation des pouvoirs abusifs

Les heurtent et les inciteraient à

Ne pas dire

Dans une splendide autocensure

Qui laisserait ce monde marcher droit vers le précipice

Laissant sur son chemin la ruine fumante de notre humanité

Vendue comme esclave sur les places financières de la honte



Xavier Lainé

9 mai 2024


samedi 1 juin 2024

Pas dire 8

 




- Alors les enfants, pourquoi ce 8 mai est « férié » ?

- Parce que c’est la Saint-Pancrace !

- Parce que y a la flamme olympique !


Voilà


Pas dire cette coïncidence

Entre une flamme et le 8 mai

Une cérémonie inventée pour les jeux de Berlin de 1936

Glorifiant le triomphe de l’idéologie nazie

Pas dire


Pas dire l’hypocrisie des vains discours

Prononcés par un chef d’Etat

Qui lui-même considère

Que parmi les humains

Il y a ceux qui ne sont rien

Pas dire


Pas dire que c’est cette « idée » là

(Car comment appeler idée une telle ignominie ?)

C’est donc cette ignominie là

Qui ouvrit la porte aux génocides

Aux camps de la mort

En ce XXème siècle dont nous peinons à sortir

Ou du moins à tirer les leçons


Pas dire

Et à défaut de dire

Écrire

Pour que reste au moins cette trace

Qui ferait que les enfants de demain

Seraient moins ignorants que ceux d’aujourd’hui


Pas dire

C’est la consigne dictée d’en haut

À ceux qui posent à la tragédie

Encore un peu d’humour

Celui qu’on n’aime pas en hauts lieux

Celui qui dit sans dire mais prête à sourire

Quand le rouleau compresseur des censures

Celui des « sensures » (discours privés de sens)

Invite à se taire l’immense majorité

Qui ne consent pas à ce que cette Terre

Soit réduite en cendre par les néo-fascistes

Intronisés fréquentables par les néo-libéraux

Pas dire


Mais écrire

Pour épancher la révolte qui court

Dans mes veines matinales

Ce 8 mai 2024

79 ans après la « victoire » contre

Tandis qu’on recyclait les ordures de ce temps tragique

Qui pour des fusées 

Qui pour fonder les écoles du « management »

D’où allaient sortir les « golden-boys »

Si chers à toutes les dictatures

Triomphant contre l’autre totalitarisme

Les unes et les autres méprisant l’homme

En son essentielle qualité d’être pensant


Ne pas dire donc

Mais écrire toujours



Xavier Lainé

8 mai 2024