mercredi 29 mai 2024

Pas dire 5

 





Le plus simple est d’étouffer

Étouffer la parole quand elle dénonce

N’autoriser que celle qui va compter fleurette

Regardant papillons voler

Pour ne pas voir ruines et misères


Le plus simple est d’étouffer

Ou de faire craindre l’étouffement

À qui voudrait dire ce qui est

Sans se réclamer d’aucune vérité

Sinon celle du constat accablant


Le plus simple est d’étouffer

Toute révolte dans l’oeuf

Par l’usage immodéré de violence

Sans un mot pour les meurtris

Tombés sous les mauvais coups


Le plus simple est d’étouffer

De pousser chacun à se cloitrer

Devant ses médias muselés

N’osant plus bouger de peur

De troubler la « paix sociale »


Le plus simple est d’étouffer

D’empêcher tout dire de jaillir

Quand les souffrances endurées

Ne sont plus seulement symptômes

Mais maladies qui accusent


*


Le plus simple est de ne pas accepter

D’user et abuser de notre droit humain

À la parole contraire


*


Toujours à revers et dans le sens contraire du poil

Si possible en trempant la plume 

Dans du poil à gratter

Histoire de vous donner de l’urticaire

Mes pages seront d’orties


Car je n’arrive pas à m’y faire

À ce silence pesant

À ces yeux qui ne voient rien

À ces bouches qui ne disent rien

Où qui lorsqu’elles s’ouvrent

N’ont rien à dire d’autre

Que psalmodier les mantras

Des puissants et des possédants


Toujours à revers et dans le sens contraire du poil

Mes mots se font poil à gratter et orties

Mes mots voudraient vous y rouler

Histoire de voir si vous êtes morts ou vivants


Ne voyez rien contre qui que ce soit

Juste caillou dans la chaussure ou épine dans le pied

De ceux qui traversent sans s’émouvoir

Tandis qu’à une encablure des enfants meurent sous les bombes

Qu’importe celui qui en commande l’usage et sa croyance

Pour son acte criminel et le silence qui l’accompagne

Je m’en vais souhaiter qu’il ait le cul qui gratte

Pour le restant de sa vie (de leur vie quand les témoins se taisent)


*


Étrange climat

Qui nous soupçonne d’être ce que nous ne sommes pas


Au motif de ne pas être d’accord

Avec un gouvernement

Nous voici assimilés à des « terroristes »


L’accusation est lancée sur toutes les ondes

Sans preuve 


Juste le fait de n’être pas du même bord


Mais voici que religion s’en mêle

Qu’il faut prêter allégeance

Non seulement au pouvoir

Mais aux dogmes divins


À défaut nous voici accusés


Sur ce banc d’infamie

Nous sommes trainés dans la boue

Tandis qu’avec les puissants

Ils dépècent à belles dents

Tout ce qui aurait pu contribuer

À réduire la misère


Étrange climat que celui-ci

Qui sème ses nuées d’orage et de bombe

Sur la tête des innocents



Xavier Lainé

5 mai 2024


mardi 28 mai 2024

Pas dire 4

 





Entre ceux qui

Pas savoir

Et les autres qui 

Pas dire

Les regards vides

Les conversations creuses

Les convulsions tragiques

Comment encore louvoyer

Ne pas perdre son âme

Voire l’esprit

Je ne sais

Je tente

Je lis

Je cherche le contraire

La parole de ce type

Je cherche 

À savoir

À dire

Pour ne pas me perdre


J’ai tant de désespoirs inscrits

Au creux de mes paumes

Qui vous accueillent

En vos instants de faiblesse

En faire l’aveu est un progrès

En ce monde dédié

À la gloire des insensibles

Des cuirassés et des cuistres

Convaincus de juste raison

Arcboutés sur leurs dogmes


*


Je demeure avec ce goût amer des occasions ratées

Car si le constat qu’un monde ne sait être gouverné que par la peur et la misère est dressé

Comment expliquer qu’une fois ceci constaté tant de dissensions et de haines soient alimentées 

L’essentiel serait tout de même de venir à bout de l’oppresseur


Or le constat est bien là

Il remplit les pages de tant d’ouvrages

Il est dressé par voix philosophiques ou politiques

Tant de textes dressent le portrait d’une « civilisation » dont le trait est la domination

Le culte de l’individu roi

Dont la fortune se construit sur des échines et des vies brisées


Que parfois l’interprétation puisse être soumise à caution

Qu’on puisse pinailler sur le sens des mots

Est-ce raison d’en venir à querelles d’ego 

Oubliant que la vocation première devrait être

Pour toute plume 

Toute bouche écrivant ou articulant discours

De donner des armes à ceux toujours laissés pour compte 


Mais non

On se dispute le droit à vérité

Pendant la dispute

La liste des morts s’allonge

Les nuées noires brandies par les fous de pouvoir et de puissance

S’accumulent sur toutes les têtes

Au risque de n’avoir aucune planète où trouver refuge

Aucun port où déposer nos rêves



Xavier Lainé

4 mai 2024


lundi 27 mai 2024

Pas dire 3

 





Pas dire 

Sinon dans l’entre-soi

Des gens déjà convaincus


Pas dire 

Ailleurs qu’en espaces confinés

Où ne se croisent qu’entre-soi


Pas dire

Ou seulement pour protester

Pas dire pas créer


Pas dire 

Parole contraire

Hors des zones autorisées


Pas dire

Pas prononcer mots qui fâchent

Pour ne pas blesser qui assume sa raison


Pas dire

Qu’on ne se reconnaît pas

Dans ce monde huilé


Pas dire

La honte de la pauvreté

La tragédie de la misère


Pas dire

Surtout pas

Ce qui rend malade


Pas dire

Pas prononcer mots maudits

En territoire de colère évacuée


Pas dire

La violence

Ni la volonté d’oubli


*


Mes yeux s’ouvrent

Sur ce qu’il ne faut pas

Cette femme partie acheter farine

Pour le gâteau d’anniversaire de son mari

Qui revient sur ses pas

Et contemple silencieuse

La ruine de son logement


A quoi bon la farine

Quand il ne reste que les larmes

Et le deuil permanent

En ce monde tenu de mains haineuses

Par les pires rejetons d’une espèce suicidaire


Mes yeux s’ouvrent

Mes oreilles entendent les plaintes

Constantes lancinantes 

Car chacun se heurte au mur

D’un monde qui ne sait plus vivre

Sans détruire la vie

Sans condamner qui dit

L’absurde tragédie



Xavier Lainé

3 mai 2024