jeudi 14 mars 2024

Debout au milieu du gué 19

 




L’être est irréductible à la somme de ses parties


C’est le refrain qui monte

De sous le galet où mon sommeil pose son pied


Mais on vous dit de regarder le doigt

Non la lune ou le bras qui dirige le doigt


On vous dit

On vous dit que pour être en prison

Il faut bien avoir commis quelque crime

Que la mort est méritée

Que la maladie aussi


Ce qui monte de sous le galet

Où mon sommeil pose le pied

C’est ceci


L’être est irréductible à la somme de ses parties


C’est ce qui fait science

Si j’observe les parties

C’est bien pour tenter d’en approcher la somme

Mais comme la quadrature du cercle

Il en manque toujours un bout


Alors je lis

Étrange résonance

Que ce qui importe dans un monde de pensée unique

C’est de regarder le doigt

Puisque le doigt est ma spécialité

Alors je soigne le doigt

Je dois

Même si 

Dans mon sommeil

Je pose mon pied sur un galet

Qui me dit que non

Que c’est injuste

De me limiter à ne voir

Que ce qu’on me dit qu’il faut voir


Je lis et j’écris

Je joins mon cri à tant d’autres 

Perdus dans les brumes de l’époque

Semées de mains de maîtres

Qui assoient leur pouvoir sur les fumées semées

Qui vous dicte de ne voir que le doigt

Quand votre instinct vous dit

De regarder le bras qui le porte

Le corps qui soutient le bras

Le sol qui soutient le corps

Et la lune que montre le doigt


J’écris


« Votre cri est comme le mien, parfois un peu "étranglé", et en tous cas, étranger à une forme de pensée unique, inique, imposée, qui ne sied qu'à qui a pris la mauvaise habitude de courber l'échine pour ne voir que le doigt quand il faudrait regarder la lune. »


J’écris

Je crie

C’est ainsi

Même si mon cri est voué au silence et à la brume

Même si les cris étouffés montent

De sous les galets où mes pieds se posent

Traversant le gué de la vie

Perdant de vue la rive de mon départ

Ne voyant rien de l’autre


Mais toujours montent les cris

Des noyés

Des paumés du petit matin

Et du soir

Et de la nuit

Toujours montent les cris

Toujours d’où que se trouvent les prisons

Il monte

Ils sont ce corps vivant qui se prolonge dans un bras

Derrière un doigt

Qui me montre la lune


Mon esprit rebelle ne peut se faire

À l’idée de ne regarder que le doigt

Que la plaie sans un mot pour le couteau


Que les mots comme galets du gué

S’avèrent instables et incertains

Voilà qui me situe chez les vivants

Pas du côté des doctes qui dictent

Ce que je dois savoir pour leur complaire


Au bout de leur dictée

Mon esprit rebelle voit déjà la dictature

Cette façon de gouverner qui ne souffre pas

Qui impose la souffrance

En ne souffrant aucune opposition

Et condamne à la brume et à l’eau froide

Qui ne fait que commencer à voir et entendre

Dans la nuit

La multitude des cris


*


Je vis avec ça

Cette sensation forte

De n’être réductible à aucune de mes parties

D’être un tout vivant 

Plus ou moins en équilibre

Instable


Je vois avec ça

Cette perception de ce fragile équilibre

De le savoir sans cesse compromis

Remis en question

De devoir lui en inventer un autre

Pour continuer ma route

Sauter de pierre en pierre

Sur le gué de vivre


Il en est ainsi pour chacun

Car vivre n’est pas une ligne droite

Au contraire

Rien n’est acquis

Tout doit s’inventer à chaque pierre du chemin


L’être n’est en aucun cas

Réductible à la somme de ses parties

Ni réductible à ce que l’environnement

Lui fait subir

Tout nous façonne et en retour

Nous sommes avec les autres vivants

Des fabricants de vie



Xavier Lainé

19 février 2024


mercredi 13 mars 2024

Debout au milieu du gué 18

 




Je me laisserai couler

Entre deux eaux froides

Je rejoindrai mes âmes soeurs

Celles depuis longtemps

Qui y flottent d’avoir trop

D’avoir trop voulu vivre

D’avoir trop voulu goûter

Aux mirages de mon pays


Je me laisserai couler

Je ne resterai pas debout

Au milieu de ce gué instable

J’irai rejoindre les âmes errantes

Celles qui fuient le désespoir

Qui si souvent se noient

Âmes aimantes qui n’avaient qu’un rêve

Goûter au plaisir de vivre

Parmi les humains


Ils ne savaient pas possible

Que l’humanité se noie avec eux

Qu’il n’y aurait que fort peu

De mains à se porter au secours

À tendre perche et tendresse

Où accrocher leur bagage de peurs

Où déposer leurs mots et leurs larmes

Ils ne savaient pas


Alors me voilà qui plonge 

Qui rejoint la longue cohorte des exilés



Xavier Lainé

18 février 2024


mardi 12 mars 2024

Debout au milieu du gué 17

 




Je me suis arrêté au milieu du gué

Les galets de mots se faisaient toujours plus instables

Puis espacés 

L’eau de la vie était particulièrement froide


Je me suis arrêté

Autour de moi n’étaient qu’étendues solitaires

Une brume montait qui obscurcissait la rive


Impossible de savoir ce que je faisais là

Isolé au milieu des flots qui montaient

Les mots prononcés se perdaient

Dans les rapides qui avalaient tout


Je me suis arrêté

J’aurais voulu que les mots prennent un autre envol

J’aurais voulu qu’ils trouvent port d’attache quelque part

Qu’ils quittent comme moi la rive éphémère

Où ils se fomentaient en silence


Je me suis arrêté

Mes mots plein la bouche

Qui ne trouvaient plus d’issue

Les pages ennuyeuses du passé

Dormaient dans les régions de la toile

Où l’araignée du contrôle guettait


Pour rester debout les mots doivent rester inédits

C’est une règle implacable en ce monde fini


*


Je reste là

Au milieu du gué

Combien de morts 

Cloués au pilori des pouvoirs

Je ne sais

Mon pas chancelle au milieu des mots

On trouvera toujours du tort

À tel ou tel opposant

Rien ne justifiera jamais

Sa condamnation et sa mort mystérieuse

Dans les geôles d’Etats criminels


Je reste là 

Au milieu du gué

Un homme est mort

Dont le seul tort fut de s’opposer

À la tyrannie d’un seul

Un autre croupit en prison

Sous les foudres 

D’un Etat prétendu démocratique


Je reste là

Mots suspendus 

Au-dessus du vide

Tandis que chacun vaque

À ses petites occupations

Masques posés sur visages d’indifférence


*


Debout au milieu du gué

Les souvenirs s’effacent 

Dans la brume de l’autre rive


Il suffit d’un baiser

Et déjà ce n’est plus que vague réminiscence


Il suffit d’un baiser

Qui illumine le monde

Le voilà vite emporté

Dans les brumes d’une rive lointaine


Debout au milieu du gué

Les galets de mots 

Roulent sous mes doigts malhabiles

Mes pieds vacillent

L’eau froide menace

D’emporter mes rêves

Vers un ailleurs toujours brumeux


Il suffit d’un baiser échangé

Pour que bascule la vie 

Dans des rêves impossibles


Il faudrait d’un baiser

Savoir sauver de la noyade

Les perdus les paumés

Les errants en quête

D’un semblant d’avenir


Me voilà cloué au milieu du gué

À ne savoir aller de l’avant

À ne savoir rebrousser chemin

Perdu dans la mémoire des baisers oubliés



Xavier Lainé

17 février 2024