mercredi 21 février 2024

Les années passent ! 28

 




Faut-il seulement se poser la question du poème

Ou laisser errer les doigts sur le clavier où les mots s’agencent

En suivre les entrelacs au coeur même d’une vie

Parfois vie gâchée d’attendre quelque chose qui ne saurait venir

Puisque chacun est là

Dans cette attente jamais assouvie


Faut-il seulement se dire « poète »

Se prétendre écrivain 

Attendre vaniteusement que les mots contribuent à petit sauvetage

Se sauver seul par la grâce des mots

Trouver autour de soi 

Convaincu de détenir des clefs qui ne nous appartiennent pas


Faut-il seulement se poser la question de la littérature

De la position à prendre au coeur de cette chose

Qui ne semble pas toucher plus que ça

Le commun qui souffre et se tait

Puisque la parole ne lui est guère donnée

Sinon pour la ridiculiser

Comme parole sans importance aux yeux des bons bourgeois

Qui font et défont les célébrités

Croquent de la littérature comme ils boufferaient des sardines


Faut-il se poser la question de la place à tenir

Lorsque les mots s’agitent au bocal cérébral

Ne demandent qu’à jaillir comme lave

Dans un monde qui se méfie des volcans en colère


Il a peut-être raison

Le monde

Ou du moins celui-ci

Assujetti à des normes de convenances

Convenances de classe et de courtoisie en son sein


Il a peut-être raison ce monde là

De se méfier de ce qui bout sous les voûtes crâniennes

De ce qui ne demande qu’à exploser comme vif argent

Dans les matins délicieux où se prélassent les nantis

Nantis provisoires qui s’imaginent pouvoir durer


Ils pourraient durer certes si

Si nous posant le problème du poème

De son existence et de ce qu’il doit et pourrait être

Nous ne cessons de tourner autour de nous-mêmes

Laissant la question du pouvoir

Délaissant la question des dominations

Dans le silence pesant de nos ignorances


Car tandis que je tourne autour du poème

De ce qui en serait ou pas

D’autres ici et là

Sur les trottoirs d’indifférence

Dans les eaux glacées d’un hiver sans compassion

Crèvent sans un mot

Leur cri invisibilisé par des choix médiatiques


Car on préfère toujours une poète(étesse) nue

Délirant les mots crus de ses menstruations

Aux mots volcans qui viendraient bousculer

L’équilibre pesant des institutions normatives


Poèmes ou pas j’écris

Je crache mon venin dans mon infime part de cet univers

Dont nul ne saurait détenir le moindre sésame

Et j’attends


J’attends le réveil d’un volcan

Dont la lave puissante serait faite de la diversité de nos maux

De l’exubérance de nos mots

Jetés au pot commun de notre humanité

Pour en faire socle rejetant tous dogmes

Jetant les bases d’un commun éradiquant toute forme de pauvreté

Des mots qui soient mains tendues

Non pour la gloire d’un seul auto-proclamé « poète »

Mais pour la sauvegarde de la vie de tous


Je suis de ce sang là

Mes mots s’agglutinent au secret d’une nuit qui s’étend

Dès lors que nous oublions l’oeuvre commune

Qui nous lie à notre histoire humaine

Qui n’a pas toujours été celle de « civilisations »

Basées sur la domination minoritaire des plus forts


Mes mots s’écrivent dans le sang des bâtisseurs de pyramides

Dans celui des constructeurs de temples et de cathédrales

À la gloire de masques divins 

Posés sur le visage suffisant et bouffi de ceux qui tirent les ficelles

Ventres ronds de la nourriture qui manque à l’immense majorité


Que m’importe donc que les poètes fassent ou non leur « printemps »

De qui tiendrait le gouvernail s’il ne s’agit que de petites gloires juxtaposées

Dans le cynisme où le monde se précipite

Les yeux bandés

Hors de toute appréhension poétique de la beauté

D’une beauté toujours assombrie par la souffrance des laissés pour tous comptes



Xavier Lainé

  28 janvier 2024


mardi 20 février 2024

Les années passent ! 27

 




Je te disais sérénité

Mot étrange en ma bouche

Si souvent révoltée


Je te disais sérénité

C’était vrai et faux en même temps

On a toujours de ces moments

Qui y ressemblent

Mais si éphémères instants

Qu’on voudrait les amarrer

Au port d’attache de l’avenir


Je te disais sérénité

Mot étrange en ma bouche

Si souvent révoltée


Je te disais sérénité

Mais peut-être les lettres

S’étaient mélangées

Pour dire un mot plutôt qu’un autre

Sérénité vaut bien sévérité

Et j’oscille si souvent entre les deux

Que c’en est à donner le tournis


Je te disais sérénité

Mot étrange en ma bouche

Si souvent révoltée


J’ouvrais grand mes bras

Tu venais t’y blottir en silence

La sérénité y venait avec toi


*


Je ne suis pas poète

À regarder le spectacle de la poésie

Je ne me sens pas de ce monde là


Si je l’étais

Ce serait pour être au monde

Naître au monde

Le regarder droit dans les yeux

L’engueuler un bon coup

Quand je le sentirai parti

Sur la mauvaise pente

Glissante  de nos plus vils penchants


Je ne suis pas poète

Que m’importe au fond

Qu’un système fascisant

Nomme pour présider

Aux festivités annuelles

Quelqu’un qui lui ressemble

Si je devais être poète

Ma poésie serait dans les rues

Battrait les campagnes

Comme le fit avant elle

La poésie de Queneau


Je ne suis pas poète

Je ne tourne pas 

Autour de mon nombril

En le trouvant sublime

Je ne montre pas mon cul

Je ne chante pas des chansons triviales

Qui amusent les bourgeois

En mal de sensations fortes


Il se trouve que je ne suis pas de ce monde

Où être poète c’est être invité

Au sinistère de l’inculture

Pour dire ses vers nus

Pour proclamer sa parole reconnue

Je ne suis donc pas poète

Si certains me disent ainsi

Je ne comprends pas de quoi ils parlent

Je me contente d’être au monde

Pour le regarder droit dans les yeux

Et décrire ses rouages secrets

Ceux que personne ne nomme 

Ni regarde surtout s’ils sont poètes


Que m’importe le printemps

Du moment que j’ai l’hiver

Et puis l’été et puis l’automne

Pour coucher mes mots comme ils viennent

Sur le papier glacé d’effroi

Où ma vie oscille entre désir et réalité

Mes mots ne plaisent pas aux bourgeois

Quelle que soit leur opinion

Les bourgeois snobent mes mots

Je ne leur en veux pas

Je ne suis pas de leur monde

Je ne parlerai pas de mon cul

Pour qu’ils parlent de moi

Ce moi exécrable qui n’est pas poète

Juste jongleur de mots

Sur des pages de colère



Xavier Lainé

27 janvier 2024