dimanche 22 octobre 2023

Patience & langueur des temps 28

 



XL-La femme assise, Karl-Jean Longuet (1922)



Qu’importe après tout que l’écrit vous plaise ou pas

Mes doigts font ce qu’ils veulent sur le clavier de l’aube


J’écris


Pas un jour sans voir des larmes couler

Pas seulement sous l’effet des douleurs et des maux

Pas seulement


Pas un jour sans voir larmes couler

Trop de solitude trop

Trop de harcèlement trop

Pas seulement entre jeunes à l’école trop

Pas seulement harcèlement mais charge de travail trop


J’écris

Je crie

Trop

Qu’importe que ça vous plaise ou non

Les larmes ont des noms

Les corps rompus ont des noms

Trop de noms

Trop de maux qu’on leur met sur le dos

Déjà rompu le dos

Déjà ébranlé l’être


Trop


Alors j’écris

Que ça vous plaise ou non

J’écris

Je pose des mots sur les larmes et les douleurs

Sur trop de larmes et de douleurs

Trop de vies brisées

Sur le mur d’un monde

Qui nous laisse seuls

Face à sa violence

Face à ce cancer de solitude

Cette gangrène du seul contre tous

Et la culpabilité lorsque

Lorsque tu flanches sous le poids

Des larmes et de la douleur


Alors j’écris et je crie

Car rien d’autre à faire

Qu’importe que ça vous plaise ou non

Qu’importe que ces mots là puissent un jour

Se réfugier entre deux couvertures

Dans un objet qu’on appelle un livre

Ce que j’écris n’est pas de la posture

Ce que j’écris est un cris contre

Contre cette violence ordinaire 

Sous le masque d’une normalité anormale

Anormale et inhumaine


Car

Cette lutte de tous contre tous

Nous rend inhumains

Inhumains dans notre indifférence

Inhumains de ne rien dire

Rien écrire

Assis dans nos fauteuils 

À contempler la violence d’un monde immonde


Que m’importe que ça vous plaise ou non

J’écris

Je crie


*


J’écris contre

J’écris pour 

Aussi


Car dans le monde que j’appelle monde

Nul ne peut être exclu

Pour son sexe

Pour la couleur de sa peau

Pour sa philosophie

Pour sa religion

Pour ses choix sexuels

Pour ses engagements

Politiques ou syndicaux

Ou associatifs


Nul

Nul ne peut

Je suis pour un monde 

Qui cultive la liberté de penser

Celle d’agir

D’écrire


Qui cultive la paix

Qui sème le dialogue

Comme chemin à suivre 

Dès le plus jeune âge


Là est mon monde

Je sais écrire pour celui-ci


Mais comment avancer vers ce monde rêvé

Si je n’écris rien du naufrage du nôtre

Si je ne dénonce jamais ce qui doit l’être

Si je n’oeuvre pas à déterminer la nature

Celle qui depuis toujours se termine

En des camps d’abominations

Des geôles de souffrances

Des guerres fratricides


*


Je m’en vais lisant et relisant Cervantes

Je puise en ces milliers de pages lues le pouvoir des mots


Je n’écris pas pour briller

Je n’écris pas pour caresser dans le sens du poil

Qui refuse de se lever et lutter


Mes mots 

Q’ils vous déplaisent

Laissez les donc où ils sont

Ils ne sont pas pour vous

Ils ne cherchent pas l’édition ou la gloire

Devant un parterre de bourgeois écoutant ma parole comme celle d’évangile


Je vais avec Cervantes

Peut-être un peu Don Quichotte à ma manière

Je me bats contre les moulins qui parlent

Qui parlent

Qui parlent pour ne rien dire


Mes mots se font glaives pour trancher dans le vif 

Les noeuds d’une forme totalitaire qui nous étouffe


Je laisse la parole au maître : 

« Ne te lance pas si haut, respecte les vies d’autrui : en ce qui ne va ni vient, passer au large est sagesse. A ceux qui font les plaisants on rabattra le caquet. Épuise-toi les pupilles à conquérir juste gloire. Qui imprime des sottises, c’est à rente perpétuelle.

Dis-toi bien que c’est folie, lorsque le toit est de verre, de prendre des pierres en main pour les lancer au voisin. Laisse que l’homme de sens, dans les oeuvres qu’il compose, marche avec des pieds de plomb. Le barbouilleur qui publie pour distraire les donzelles chevauche des coquecigrues. »

Miguel Cervantes, Don Quichotte



Xavier Lainé

28 septembre 2023


samedi 21 octobre 2023

Patience & langueur des temps 27

 



XL-La femme assise, Karl-Jean Longuet (1922)



J’ai cueilli la fleur de la patience

Délaissé celle de la renommée

Car rien n’est mérité ici

Sinon l’art de demeurer humain

Dans un monde qui en dilue le sens


J’ai laissé proliférer les fleurs sauvages

Celles qui poussent où aucune autre ne vient

Pour le seul plaisir de m’asseoir dans les broussailles

Poser mes yeux sur les corolles épanouies

Dans la discrétion des ombres


*


Peut-être ai-je épuisé la fibre des mots

Tari la source de toute poésie


Ne ferai jamais partie de ce monde

Qui veut qu’on aille bombant le torse

Fier de médailles acquises en vaines batailles

Pour paraître au devant de la scène


Peut-être ai-je épuisé la fibre des mots

Tari la source de toute poésie


À trop vivre auprès des sacrifiés

Ouvrir ma porte à tous les maux

En voir les multiples causes sociales

Me suis éreinté pour demeurer humain


Peut-être ai-je épuisé la fibre des mots

Tari la source de toute poésie



Xavier Lainé

27 septembre 2023


vendredi 20 octobre 2023

Patience & langueur des temps 26

 



XL-La femme assise, Karl-Jean Longuet (1922)





Dans un monde qui prend l’eau de toute part

Tant qu’il reste deux écureuils qui viennent faire leurs courses dans le noisetier

Tant que certains de nos enfants (pas tous hélas) apprennent à réaliser leurs rêves

Quelque chose est sauf


Le bâtiment certes vacille

À nous de ne pas ébranler les fondations


*


Tu voudrais t’arrêter

Mais c’est comme si toujours 

La houle t’emportait

Te poussant toujours loin

D’une rive apaisée

Où tu pourrais déposer tes bagages



Xavier Lainé

26 septembre 2023


jeudi 19 octobre 2023

Patience & langueur des temps 25

 



XL-La femme assise, Karl-Jean Longuet (1922)




Le lendemain les scènes rangées

Les sièges mis à l’ombre

Ne restent que souvenirs


La fête à l’écrit est finie


*


Je garderai le souvenir de ton sourire

De ta plume rageuse sur le papier

Tissant en infinis brouillons

Les poèmes que tu offrais

À qui voulait bien s’arrêter 

Et causer


Je garderai le souvenir d’auteurs

Un peu perdus dans cette folie médiatisée

Des mots hésitants à dire


Ce qui se tisse derrière les mots

Quand ils viennent 

Et que nul ne peut 

En interrompre le cours



Xavier Lainé

25 septembre 2023