mercredi 13 septembre 2023

Un été sur la Terre 20

 



XL-Un été sur la Terre



Il me faudrait sans doute

Demander moultes excuses

Pour la noirceur fréquente de mon propos


C’est inexcusable 

De voir le monde à travers sa surface

Ripolinée

Avec ses dents bien alignées

Avec son gant de velours

Avec son confort virtuel

Sa consommation aisée

C’est inexcusable


Inexcusable de crier avec la Terre

De crier avec l’eau

De crier avec la mer et la vie

Qui lentement

Inexorablement s’amenuise

Inexcusable


Inexcusable 

De prétendre faire poème

De cette vision tragique

D’accumuler les pages 

Dénonçant l’hypocrisie

L’inaction

L’indifférence

Inexcusable


Et pourtant

Il me faudrait vous demander

Passants

De bien vouloir m’excuser

Pour mes vers de triste circonstance


Mon été sur cette Terre

Me laisse atterré


Tellement atterré

De ne savoir pas aller là

Où une poignée d’humains 

Défendent la vie

Face aux bulldozers de la colonisation

Face aux grossiers appétits 

Des financiers en tous genre

Qui griffent la Terre

Arrachent les arbres

Assoiffent villes et campagnes

À leur seul profit


Tellement atterré

Réduit à demeurer dans l’ombre 

D’une tragédie qui s’annonce

Devant ma fenêtre encore ouverte

Aux heures matinales 

Où l’air est encore respirable


Mon été sur Terre

M’invite à crier avec elle

Merci de m’en excuser

Je sais que vous attendez autre chose

Du poème comme du poète


Mais

Comment me taire

Comment me


TERRE


????


*


J’allai au bord du lac

Un petit vent frais rendait l’ardeur solaire à peu près supportable

L’enfant plongeait avec délice dans les ondes

Je restai sur la grève, un numéro ancien de la revue Poésie 98 à la main

J’observais deux enfants plus loin

Ils parlaient une langue de l’Est

Leurs jeux intriguaient tout un troupeau de jeunes canards qui les entouraient

Je lisais tout ce que je pouvais sur la géo-poétique de Kenneth White

J’imaginais un pont avec la poétique du Tout-Monde d’Edouard Glissant

Le soleil gagnait en ardeur

L’enfant jouait au bord de l’eau

L’enfant me rejoignit

Nous marchâmes un moment

Un écureuil sautait de branches en branches

La foule du dimanche n’était pas encore vraiment arrivée

Incroyable préférence que de s’installer pour la journée au plus chaud

Sans doute une adaptation ultime à ce que certains nomment « réchauffement »

Adaptation ultime juste avant mise en ébullition

Juste avant cuisson à point

Juste avant de disparaître dans la cendre des déserts à venir.


*


Pas d’inquiétude

Le four est allumé

La cuisson va bon train


Pas d’ombre pour qui voudrait s’y assoir

Juste l’aridité du bitume et du béton


Pas un arbre en projet

Ma ville vit terrée


*


Tout l’art est d’en faire le moins possible

Pour ne pas fondre

On reste blotti à l’ombre des murs épais

Dans la pénombre des volets entrebâillés


Poursuivre sans bouger

Les lectures en retard

Relever les phrases éparpillées entre les pages

Se faire un bestiaire de pensées

Qui viendront peut-être

Alimenter une suite

Aux poèmes qui n’en sont pas


La pause qui s’imposait

Arrive à son terme

L’âge jouerait-il un rôle

Dans le peu d’empressement à m’y remettre


Il est si doux le temps qui s’étire

Le temps qui autorise de longs moments

À se laisser aller en tendres rêveries

Lire et relire jusqu’à fermeture des paupières

Et remettre ça dès leur ré-ouverture


Il est si doux ce temps qui s’étire

Qui rend l’été sur Terre un peu plus supportable

Juste un peu car c’est encore effort

De tourner les pages et ne pas se perdre

Au fil du texte



Xavier Lainé

20 août 2023


mardi 12 septembre 2023

Un été sur la Terre 19

 



XL-Un été sur la Terre




« La Terre est un habitat sans domesticité, sans maître ni centre, absolument non-gouvernable et pourtant dévasté par les enjeux de pouvoir. » Catherine Malabou, Au voleur ! Anarchisme et philosophie, éditions PUF, 2022


Les dominants sont ainsi

Ils ne supportent aucune limite à leur domination.

Que la Terre puisse leur échapper

Les voici hors d’eux

Capables du pire

Pour asseoir leur pouvoir


Ils ne supportent aucune liberté vraie

Celle qui va d’un pas fier

Ne se soumettant à aucune dictature

N’acceptant aucun pouvoir

Ne connaissant de contraintes

Que celles qui s’imposent

Par la vie en commun


La Terre est la représentation même

De l’anarchie dont ils redoutent la survenue

Qui ferait de chaque humain

Le dépositaire de la vie

L’obligeant par ce fait

À en prendre soin

Sans souci de profit


C’est pourquoi la liberté qui nous reste

Consiste à ne pas nous soumettre

Puisque les riches ont fait sécession

Nous devons en faire de même

Tourner le dos à leur monde

Qui soumet la Terre à rude épreuve



Xavier Lainé

19 août 2023


lundi 11 septembre 2023

Un été sur la Terre 18

 



XL-Un été sur la Terre




Chaque jour un peu plus

Rien d’anormal sinon que ça dure et se renforce

Le plus anormal n’est pas où on le croit

Mais dans l’idée fortement répandue

Que nous serions impuissants

Nous peut-être

Si nous restons dans l’entre-soi

Pratiquant notre yoga quotidien

Supportant l’infamie gouvernementale

Avec un sourire « zen »


Chaque jour un peu plus

Rien d’anormal sinon que ça dure et se renforce

Que chacun se terre comme il peut

Dans ce qu’il croit être un havre

Mais se transforme parfois

En piège de chaleur étouffante

Sans avoir les moyens d’échapper 

À ce que tout le monde constate

Y compris ceux qui portent responsabilité

Au phénomène nommé « réchauffement »

Dans une incroyable imprécision

Dont l’objectif est très clair

Détourner l’attention

Ne rien remettre en cause

De cette structure économique et sociale

Qui porte un nom

« Capitalisme néo-libéral »


Chaque jour un peu plus

Rien d’anormal sinon que ça dure et se renforce

Un été sur la Terre qui étouffe

Non de notre présence commune

Mais sous le joug d’une minorité

Qui a fait sécession d’avec notre humanité

Précipitant dans leur gouffre invivable

Celles et ceux qui ne demandent rien d’autre

Que vivre ensemble leur quête d’un bonheur

Indépendant des apparences trompeuses

De la pensée unique

De la pensée inique

Qui voue un culte sans limites

En un progrès basé sur la soumission 

Volontaire ou non 

Mais savamment orchestrée


Chaque jour un peu plus

Rien d’anormal sinon que ça dure et se renforce

Sur le dos des invisibles

Des exclus fuyant la réalité sordide

D’inégalités soutenues

Dans un ruissellement vers le haut

Où les plus pauvres le sont toujours plus

Les riches toujours plus riches

Et la Terre assoiffée poussant à toutes les errances


Chaque jour un peu plus

Sonne l’heure de notre réveil nécessaire



Xavier Lainé

18 août 2023


dimanche 10 septembre 2023

Un été sur la Terre 17

 



XL-Un été sur la Terre




Un grand fracas, quelques gouttes.

Même pas de quoi redonner vie aux végétaux assoiffés.

Même pas.


Même pas l’ombre d’une fraîcheur nocturne.

Bien sûr rien de nouveau, puisque c’est l’été sur Terre.

Juste que, peut-être, nous voici plus sensibles.

Moins bien faits pour assumer ces supplices.


La ville s’enfonce dans la « vacance ».

Pour au moins quelques-uns qui peuvent encore.

Pour les autres, c’est mauvais repos sous canicule classique.


Ce qui cloche ?


Un étrange sentiment d’avoir perdu quelque chose du sens commun.

Il est loin le temps de retrouvailles familiales à l’ombre du tilleul ou du platane.

Il est loin ce temps béni qui berçait nos enfances.

Ce temps où mon grand-père décryptait des continents dans la forme des éclairs lacérant le ciel.

Ce temps du baquet et du puits.

Ce temps des longues conversations à la lueur des étoiles.


Le temps imposé détruit peu à peu tout espace social.

Lentement, insidieusement.

Ce qui était de fraternité se délite.

Nulle possibilité d’oublier l’ardeur solaire dans la joie de vivre l’instant.


Chacun se trouve seul avec la sueur de son front.

Chacun isolé à regarder le ciel rarement menaçant.

Mais lorsqu’il l’est, monte l’inquiétude de l’ampleur des tempêtes.

On en voit tellement, de ces moments cataclysmique, violent, bref, mais destructeurs.

Pas un jour sans que médias s’en emparent.

Pas un jour sans distiller la peur qui invite au replis.

Au chacun pour soi face à une adversité dont on sent bien la dose de virtualité.

En été sur Terre médiatisée, plus rien du sang versé n’échappe à notre sagacité.


Et si l’alarme principale était logée là ?

Dans ce replis de chacun se méfiant de tout et de tous ?

Cette perte sensible de notre humanité fondée sur du commun soucieux avant tout de l’autre à aider.

Il est vrai que les gués à sec posent moins de difficultés qu’aux temps où l’eau coulait à flot.

Elle se fait rare.

C’est notre punition, d’avoir maintenu au pouvoir les pires d’entre nous.



Xavier Lainé

17 août 2023