jeudi 7 septembre 2023

Un été sur la Terre 14

 



XL-Un été sur la Terre




Puis vient l’inquiétude de l’inconnu.

Où serai-je ce soir ?

Sous quels cieux orageux devrai-je monter ma résidence portative ?

Face à quels sommets surplombant mes rêves de leurs hautes et granitiques statures ?

Ou peut-être au fond d’un vallon, auprès d’une grange abandonnée.

Ou encore dans une clairière où mon sommeil se fera fragile, mes oreilles attentives aux moindres soupirs de la nature.

Il me faut y aller, me fondre dans cette nature dont j’ignore tout.

Au risque de m’y perdre.


Le citadin collé à son rocher peuplé de livres s’en va.

Le sac est prêt.

Qu’importe son poids du moment que l’ivresse du départ y est.

Nous partons pour renouer avec nos racines.

Loin du bitume et du fracas d’une vie qui n’en est pas une.

Nous laisserons la voiture, dans un jardin accueillant, à l’entrée d’une vallée perdue.

Le temps là-bas n’a pas la même importance qu’ici.

Ou peut-être en a-t-il d’avantage, d’importance.

Car chaque pas nous éloignant du monde, c’est un pas de plus vers notre libération des contraintes intolérables qu’impose ce monde à l’agonie.


*


Six heure trente et déjà le charroi sur l’avenue : quelle destination à vos roues ?

C’est une fascination que cette vie trépidante qui ne vous laisse aucun espace pour souffler ! L’été peut toujours se faire plus chaud, la Terre faire état de ses colères, le charroi passe dans une profonde indifférence.



Xavier Lainé

14 août 2023


mercredi 6 septembre 2023

Un été sur la Terre 13

 



XL-Un été sur la Terre



Je m’égare.

Par mégarde je m’égare.

Je croyais, naïf, trouver réponse.

Je l’ai reçue.

Sans appel, je l’ai entendue.

Rien de mieux qu’un savant patenté pour donner réponse.

Réponse comme condamnation définitive n’est point satisfaction du curieux.

Que m’importe qu’untel fut d’opinions répréhensibles.

Il n’empêche que son nom est là, avec plaque sur son domicile de naissance.

Si ses opinions furent tellement odieuses, il s’est trouvé maire et quidam pour célébrer dans ma ville sa naissance et sa célébrité.

Certes la célébrité…

Nous savons de quoi il en retourne : on brille un été au panthéon des bons bourgeois, mais c’est pour mieux disparaître de leur paysage au premier propos douteux.

La bonne bourgeoisie qui s’affirme historienne ou scientifique ne cherche plus à comprendre.

Elle déboulonne les statues mais ne va pas jusqu’au bout de ses actes.

Si une célébrité ne la méritait pas, à quoi bon en conserver la mémoire ?

Si donc, mémoire perdure, la science et l’histoire devraient s’allier pour en expliquer l’acte et la mémoire, non ?


Je m’égare.

Je m’égare par mégarde.

Je me pose les questions qu’il ne faut pas poser.

Je suis hors sujet aux yeux de bien pensants.

Ma curiosité à leurs yeux pourrait passer pour conversion.

Car, dans leur monde, chercher à savoir, à comprendre, c’est prendre parti.

Tout le contraire de ce que philosophie, science et histoire nous enseignent.

La curiosité aux yeux des biens pensants demeure un vilain défaut.

Un vilain défaut que je passe mon temps à cultiver.

Pour comprendre en quel monde, en quel été sur Terre je vis, je me dois de m’égarer, parfois par mégarde.

Puis la mégarde n’en est plus une, je m’égare volontairement, justement du fait de la condamnation sans appel de ma mégarde.

Me voici traversant un été sur Terre sur le rafiot du Hors-sujet.

Il y a des questions qu’on ne doit pas poser aux gens qui prétendent savoir.

C’est sans doute question de savoir vivre dans le beau monde.


*


J’irai avec mes valises

Mes baluchons

Mes sacs à dos

Visiter des vallées improbables

Histoire de contempler de plus près

Les cimes qui caressent tendrement le ciel d’azur


J’irai en ma résidence portative

Observer les pluies d’étoiles

Par dessus les frondaisons

Puis dormir loin du monde

Attendre sous un sourire de lune

Que l’aube effleure de ses doigts fins

Mes rêves bercés au rythme de mes pas


*


Mon plus grand étonnement : de vous voir si sereins par des températures étouffantes.

Comme si même vous arriviez, je ne sais par quel miracle, à vous réjouir de la souffrance de la Terre.

Tandis que le moindre de mes gestes me voit en nage, je ne suis bien qu’à l’ombre de mes volets croisés, parmi mes livres qui font un excellent isolant.

L’été sur Terre est la traduction de sa révolte.

Kenneth White parti, de quelle poésie pourrions-nous nous saisir pour attirer l’attention, crier au risque majeur avant qu’il ne soit trop tard ?


Sur mon avenue, la circulation se calme à peine.

Motos et voitures roulent à vive allure, font ronfler toute la puissance de leurs moteurs.

Quel frein mettre, quelle bride tirer pour au moins réduire cette folie ?


Je rêve d’un temps loin de ce temps, d’un temps réinventé où nous saurions reprendre notre place au sein de l’espace naturel sans chercher à en dominer la vie.

Mais je rêve, c’est tout ce que je sais faire, et secouer la tête de dépit au passage rugissant de vos mécaniques.



Xavier Lainé

13 août 2023


mardi 5 septembre 2023

Un été sur la Terre 12

 



XL-Un été sur la Terre




Un jour d’été parfois se termine bien : les dissolutions d’hier se trouvent suspendues au grand dam des tyrannies.

Les tyrannies se portent bien : elles engrangent les bénéfices du chaos.

La ruine des uns fait la fortune des autres.

Comme le saumon, l’argent ruissèle mais de bas en haut du système.

Nager donc à contre-courant devrait être la règle.

Puisque le courant nous emporte si loin de la vie.


*


C’est un jour d’été sur la Terre.

Une chaleur accablante plombe les places.

Les rues étroites gardent encore un peu de fraîcheur.

Savoirs anciens qui savaient préserver le frais en toutes saisons.


Je m’égare auprès d’un stand, dans la rue.

Une académie locale de chercheurs en histoire, férus de patrimoine.

Savez-vous qu’Apollinaire a dédicacé son Bestiaire à Elémir Bourges ?

Que savez-vous de lui, de son histoire.


Il est né ici, qu’ils disent, mais n’y a pas resté.

Et de toutes les façons, aujourd’hui il serait en prison pour son racisme et son antisémitisme, qu’ils ajoutent.

Bon, si tous les racistes et les antisémites d’aujourd’hui étaient en prison, ça se saurait et ça nous soulagerait l’esprit.

Encore un peu, ils demanderaient de débaptiser le boulevard à son nom.


Je ne saurai rien de plus de ce côté là.

L’été sur cette Terre est de plomb et les esprits gourds.



Xavier Lainé

12 août 2023


lundi 4 septembre 2023

Un été sur la Terre 11

 



XL-Un été sur la Terre



J’ai vécu un temps Boulevard Elémir Bourges.

Sans trop me préoccuper de qui était cet homme surgi de nulle part dans mon existence lacérée.

Je ne cherchais pas, cet été là comme les suivants à connaître ce qui le rendit célèbre en ma ville morte.

Je ne cherchais pas.

J’avais bien d’autres soucis dont celui de me reconstruire une existence déjà bien mal partie.


J’ai vaguement appris par la suite qu’il fut écrivain né ici.

Il ne restait visiblement de lui que son nom sur un boulevard assommé de soleil, malgré l’ombre des platanes.


Les étés passent, les livres s’accumulent, je ne suis plus sur ce boulevard.

Aucun boulevard ne s’est d’ailleurs jamais ouvert devant mes pas.

Je vis donc en ermite parmi mes livres.

Je suis « une moule » accrochée au rocher de ma quête intellectuelle autodidacte.

Qu’on vienne me dire que je ne dois pas lire un tel ou un autre au prétexte de la complexité de sa pensée ou de son écriture ne m’impressionne guère.

Je lis.


Je lis et je relis.

Alcools, d’Apollinaire, par exemple.

Un détail accroche mon oeil, en exergue de son Bestiaire orphique : « à Elémir Bourges », célèbre inconnu dans ma ville vouée à la mémoire d’un seul et unique écrivain.

Il ne m’en fallait pas plus pour éveiller ma curiosité estivale.

Mes recherches à ce stade font choux blanc : même pas sur de pouvoir encore trouver des ouvrages de ce pauvre Elémir oublié à l’ombre de l’écrivain du Paraïs.

La montée des vraies richesses littéraires risque d’être longue et hasardeuse.

Mais l’été n’est pas fini.


*


L’été n’est pas fini

La lumière focalisée sur les uns

Crée une ombre intolérable sur les autres

La bourgeoisie adule les uns

Méprise les autres


Une ville aux mains des sinistres

Finit de ce fait sinistrée


*


« Une démocratie est particulièrement en danger lorsque ses systèmes de médias se retrouvent aux mains des tyrannies privées. C’est un gigantesque système, bâti avec des fonds publics. » Noam Chomsky, Raison & liberté


L’été sur Terre est celui de tous les dangers

Ici les tyrannies privées s’approprient toute la sphère médiatique.

Ailleurs on assassine froidement un candidat aux élections.

Tout prêt on manipule la menace nucléaire histoire d’enfoncer dans les têtes l ‘immobilisme de la peur.


Seule la poésie me permet encore de garder la tête hors de ce marécage nauséabond.



Xavier Lainé

11 août 2023